‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 195 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XIV

dément : lant s'en faut qu'il ait mestier de les appeler à son secours. Il fait doncques cela pour le soulagement de nostre imbécillité, afin que rien ne nous défalle de tout ce qui nous peut donner bonne espérance et asseurer nos cœurs. Cela nous devroit bien estre plus qu'assez, quand Dieu nous promet d'estre nostre protecteur. Mais quand nous voyons que nous sommes assiégez de tant de dangers, de lant de nuisances , de tant de diverses espèces d'ennemis , selon que nous sommes fresles et débiles, il nous peutadvenir quelquesfois que nous soyons préoccupez de frayeur, ou que nous perdions courage, sinon que Dieu nous face sentir la présence de sa grâce selon nostre petite mesure et rudesse. Pour ceste raison, il nous promet non-seulement qu'il aura le soin de nous, mais qu'il a des serviteurs infinis, ausquels il a enjoint de procurer nostre salut, nous disant que ce pendant que nous serons en sa sauvegarde, en quelque danger que nous venions, nous serons tousjours à seureté. Je confesse bien que c'est une perversité à nous, qu'ayans receu la simple promesse de la protection de Dieu, nous regardons encores comment et de quel costé il nous aidera; mais puis que Dieu, selon sa bonté et humanité infinie veut encores subvenir à une telle foiblesse qui est en nous, il ne nous faut pas mespriser la grâce qu'il nous fait. Nous avons un bel exemple de cela au serviteur d'Elisée, lequel voyant la monlagne en laquelle il estoit avec son maistre, estre assiégée par les Syriens, pensoit estre perdu. Adoncques Elisée pria Dieu qu'il luy ouvrist les yeux, et ainsi il vit que la montagne estoit plene de la gendarmerie céleste, asçavoir des anges que Dieu avoit là envoyez pour garder le Prophète avec sa compagnie1. Le serviteur doncques estant contenue par ceste vision, reprint courage, et ne tint plus conte des ennemis : lesquels de première face l'avoyent tant effrayé.

4 2 Pourtant il nous faut réduire à ceste fin tout ce qui est dit du ministère des Anges, que nostre foy en soit plus esta-

i) 2 Bois VI, 17.

blie en Dieu. Car c'est la cause pourquoy Dieu envoyé ses Anges comme en garnison pour nous défendre afin que nous ne soyons point estonnez de la multitude des ennemis, comme s'il n'estoit point le plus fort : mais que nous recourions tousjours à ceste sentence d'Elisée, qu'il y en a plus qui sont pour nous que contre nous. Quelle perversité est-ce doncques si les Anges nous retirent de Dieu, veu qu'ils sont ordonnez à cela, que nous sentions son aide nous estre d'autant plus prochaine qu'il la nous déclaire selon nostre infirmité? Or ils nous retirent de Dieu, sinon qu'ils nous meinent droict à luy comme par la main, afin que nous le regardions et l'invoquions luy seul à nostre aide, recognoissans que tout bien vient de lui : sinon aussi que nous les considérions estre comme ses mains, lesquelles ne se meuvent point à rien faire, que par son vouloir et disposition : sinon finalement qu'ils nous conduisent à Jésus- Christ, et nous entretienent en luy, afin que nous le tenions pour seul Médiateur, dépendans du tout de luy, et ayans nostre repos en luy seul. Car nous devons avoir ce qui est escrit en la vision de Jacob imprimé en nostre mémoire, c'est que les Anges descendent en terre aux hommes, et des hommes remontent au ciel par l'eschelle sur laquelle est appuyé le Seigneur des armées1. En quoy il est signifié, que c'est par la seule intercession de Jésus-Christ , que les Anges communiquent avec nous : comme aussi il testifie en disant, Vous verrez d'oresenavant les cieux ouvers, et les Anges descendans au Fils de l'homme2. Pourtant le serviteur d'Abraham estant recommandé à la garde de l'Ange, ne l'invoque pas néantmoins afin qu'il luy assiste, mais s'addresse à Dieu, luy demandant qu'il face miséricorde à Abraham son maistre3. Car comme Dieu en faisant les Anges ministres de sa bonté et puissance ne partit point sa gloire avec eux, aussi ils ne nous promettent point de nous aider par leur ministère, afin que nous partissions nostre fiance entre eux et luy. Parquoy il nous faut rejetter ceste philosophie de Platon,

1) Gen. XXVIII, 12.

3) Gen. XXIV, 7,27.

2) Jean 1,51.

laquelle enseigne de venir à Dieu par le moyen des Anges, et de les honorer, afin qu'ils soyent plus enclins à nous y donner accès1. Car c'est une opinion fausse et meschante, combien qu'aucuns superstitieux l'ayent voulu du commencement introduire en l'Eglise chrestienne, comme il y en a aujourd'huy d'aucuns quilavoudroyent remettre dessus.

13 Tout ce que l'Escriture enseigne des diables, revient à ce but, que nous soyons sur nos gardes pour résister à leurs tentations, et n'estre point surprins de leurs embusches, et que nous regardions de nous munir d'armes qui soyent suffisantes pour repousser des ennemis fort puissans. Car quand Salan est nommé le Dieu et prince de ce monde : item, un Fort armé : item, un Lyon bruyant : item, un Esprit qui domine en l'air : toutes ces descriptions revienent là, que nous soyons vigilans à faire le guet et nous apprestions à combatre : ce qui est mesmes quelquesfois exprimé 2. Car sainct Pierre, après avoir dit que le diable circuit comme un Lyon bruyant, cherchant à nous dévorer, adjouste incontinent une exhortation, que nous soyons fermes en foy pour lui résister 3. Et sainct Paul, après nous avoir advertis que nous avons la guerre, non point contre la chair et le sang, mais contre les princes de l'air, les puissances des ténèbres, les esprits malins : tanlost après il nous commande de vestir les armes qui nous puissent défendre en une bataille si périlleuse *. Parquoy apprenons aussi de réduire le tout à ceste lin, qu'estans advertis que nous avons l'ennemy près de nous, voire ennemy prompt en audace, robuste en force, rusé en cautèles, garny de toutes machinations, expert en science de batailler, et ne se lassant en nulle poursuite, ne soyons point endormis en nonchalance, tellement qu'il nous puisse oppresser :

mais au contraire , que nous tenions tousjours bon et soyons prests à luy résister. Et d'autant que ceste bataille n'a point de fin jusques à la mort, que nous soyons fermes et constans en persévé-

1) Vide Plat., in Epinomide cl in Cratylo.

2) 2 Cor. IV, 4 ; Jean XII, 31 ; Luc XI, 21.

3) 1 Pierre V, 8. 4) Ephes. VI, 12.

rance. Sur tout qu'en cognoissant nostre foiblesse et défaut nous invoquions Dieu, n'attentans rien sinon en la fiance de son aide, d'autant que c'est à luy seul de nous donner conseil, force et courage, et nous armer.

1 4 D'avantage, l'Escriture, afin de nous inciter plus à diligence, nous dénonce qu'il n'y a pas un seul diable qui nous face la guerre, ou un petit nombre, mais une grande multitude. Car il est dit, que Marie Magdalene avoit esté délivrée de sept diables qui la possédoyenl l. Et Jésus-Christ tesmoigne qu'il advient ordinairement, que si après qu'un diable est sorty de nous, il trouve encores accès pour y rentrer, il en ameine sept autres plus meschans*. Qui plus est, il est dit qu'un seul homme estoit possédé d'une légion 3. Par cela doncques nous sommes enseignez que nous avons à guerroyer avec une multitude infinie d'ennemis, afin de ne venir nonchalanr-, comme si nous avions quelque relasche pour nous reposer. Touchant qu'il est souvent parlé du diable et de Satan au nombre singulier, en cela est dénotée la primauté d'injustice qui est contraire au règne de justice. Car comme l'Eglise et la compagnie des Saints a Jésus -Christ pour Chef, aussi la bande des meschans , et l'impiété mesmes nous est descrite avec son prince, qui exerce là son empire et seigneurie. A quoy se rapporte ceste sentence , Allez, maudits, au feu éternel, lequel est préparé au diable et à ses anges *.

15 Cela aussi nous doit aiguiser à combatre incessamment contre le diable, qu'il est nommé par tout Adversaire de Dieu et le nostre. Car si nous avons la gloire de Dieu en recommandation comme nous devons, c'est bien raison d'employer toutes nos forces à résister à celuy qui machine de l'esteindre.Si nous sommes affectionnez comme il appartient à maintenir le règne de Christ, il est nécessaire que nous ayons une guerre perpétuelle avec celuy qui s'efforce de le ruiner. D'autre part, si nous avons soin

1) Marc XVI, 9.

3) Luc VIII, 30.

2) Matth. XII, 43-45.

4) Matth. XXV, «.

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