LIVRE I, CHAPITRE XIV
de nostre salut, nous ne devons avoir ne paix ne trêves avec celuy qui est sans fin et sans cesse après pour y contredire. Selon ceste raison il est monstre au troisième de Genèse comme il a fait révolter l'homme de l'obéissance de Dieu, atin que Dieu fust privé de l'honneur qui luy appartenoit et que l'homme aussi fust précipité en ruine. Et les Evangélistes nous le descrivent avec une telle nature, en l'appelant Ennemy1 : ce que porte aussi le mot de Satan, et disans qu'il sème des zizanies pour corrompre la semence delà vie éternelle. En somme nous expérimentons en toutes ses œuvres ce que Jésus-Christ tesmoigne de luy, asçavoir qu'il a esté dés le commencement homicide et menteur 2. Par ses mensonges il assaut la vérité de Dieu, il obscurcit la lumière par ses ténèbres, il séduit en erreur les esprits des hommes : d'autre part, il suscite haines et enflambe contentions et noises : le tout afin de renverser le règne de Dieu et de plonger les hommes en damnation éternelle. Dont il appert, que de nature il est pervers, nieschant et malin. Car il faut bien qu'il y ait une extrême perversité en une nature, laquelle s'adonne du tout à anéantir la gloire de Dieu et le salut des hommes. C'est ce que dit sainct Jehan en son épistre, que dés le commencement il pèche 3. Car par cela il entend qu'il est autheur, capitaine et inventeur de toute malice et iniquité.
\6 Néantmoins d'autant que le diable est créé de Dieu, si nous faut-il noter qu'il n'a point la malice que nous disons luy estre naturelle, de sa création, mais entant qu'il a esté dépravé. Car tout ce qu'il a de damnable, il le s'est acquis en se destournant de Dieu. De laquelle chose l'Escriture nous advertit, afin que nous ne pensions point que l'iniquité procède de Dieu, laquelle luy est du tout contraire. Pour ceste cause, nostre Seigneur Jésus dit que Satan parle de son propre quand il parle mensonge k : et adjouste la raison, D'autant qu'il n'est point demeuré en la vérité. Quand il dit qu'il n'a point persisté en la vérité, il signifie que quel-
1) Matlh. XIII, 23.
3) 1 Jean 111,8.
2) Jean VIII, 4».
4) Jean VIII, 44.
quesfois il a esté en icelle : et quand il le nomme père de mensonge, il luy oste toute excuse à ce qu'il ne puisse imputer à Dieu son mal, dont luy-mesme en est cause. Or combien que ces choses soyent touchées en brief et obscurément, toutesfois elles suffisent pour fermer la bouche aux blasphémateurs de Dieu. Et qu'est-ce qu'il nous chaut de cognoistre rien plus du diable, ou en autre tin? Aucuns se mescontentent que l'Escriture ne raconte point au long et distinctement la cheute. des diables, la cause d'icelle, la façon, le temps et l'espèce, voire mesmes par plusieurs fois : mais pource que ces choses ne nous appartienent de rien, ou bien peu, le meilleur a esté de n'en dire mot ou de le toucher bien légèrement. Car il ne convenoit point au sainct Esprit de satisfaire à nostre curiosité en nous récitant des histoires vaines et sans fruit. Et nous voyons que nostre Seigneur a regardé de ne nous rien enseigner, sinon ce qui nous pouvoit estre en édification. Parquoy afin que nousmesmes aussi ne nous arreslions à choses superflues, qu'il nous suffise de sçavoir, touchant de la nature des diables, qu'en leur première création ils ont esté Anges de Dieu : mais en déclinant de leur origine, ils se sont ruinez et ont esté faits instrumens de perdition aux autres.
Pource que ce point estoit utile à cognoistre, il nous est clairement monstre par sainct Pierre et par sainct Jude, quand ils disent que Dieu n'a point espargné ses Anges qui ont péché, et n'ont point gardé leur origine, mais ont abandonné leur lieu *. Et sainct Paul faisant mention des Anges esleus, leur oppose sans doute les réprouvez2.
M Quant est du combat et discord que nous avons dit que Satan a contre Dieu, il le faut entendre en sorte, que ce pendant nous sçachions qu'il ne peut rien faire sinon par le vouloir et congé de Dieu. Car nous lisons en l'histoire de Job, qu'il se présente devant Dieu pour ouyr ce qu'il luy commandera et qu'il n'ose rien entreprendre sans avoir premier demandé licence 3. Semblablement quand Achab
1) 2 Pierre II, 4 ; Jude 6.
2) 1 Tim. V, 21. 3) Job I, 8 ; II, 1.
méritoit d'estre déceu, il se représenta à Dieu pour estre espril de mensonge en la bouche de tous les prophètes : et estant envoyé, fit ce qui luy fut ordonné1. Selon ceste raison, l'esprit qui tormentoit Saiil est nommé l'esprit mauvais de Dieu, d'autant que Dieu en usoit comme d'un fléau pour corriger Saiil 2. Et en un autre passage il est dit, que Dieu a frappé de playes les Egyptiens par ses mauvais anges3.
Semblablement suivant ces exemples particuliers, saint Paul dit généralement que l'aveuglement des meschans est une œuvre de Dieu, après l'avoir attribué à Satan \ Il appert doncques que Satan est sous la puissance de Dieu, et qu'il est tellement gouverné par son congé, qu'il est contraint de luy rendre obéissance. Or quand nous disons que Satan résiste à Dieu, et que ses œuvres sont contraires à celles de Dieu, nous entendons que telle répugnance ne se fait pas sans la permission de Dieu. Je ne parle point yci de la volonté mauvaise de Satan , ne de ce qu'il machine , mais seulement de ses effects, Car entant que le diable est pervers de nature, il n'a garde d'estre enclin à obéira la volonté de Dieu, mais se met du tout à rébellion et résistance. Il a doncques cela de soy-mesme et de sa perversité, que de tout son désir et propos il répugne à Dieu. Par ceste perversité il est induit et incité à s'efforcer à faire les choses lesquelles il pense estre contraires à Dieu. Mais d'autant que Dieu le tient lié et serré des cordes de sa puissance, il ne luy permet de rien exécuter sinon ce qu'il luy plaist. Voylà doncques comme le diable bon gré maugré qu'il en ait sert à son Créateur, d'autant qu'il est contraint de s'employer là où le bon plaisir de Dieu le pousse.
18 Or d'autant que Dieu conduit çà et là les esprits immondes comme bon luy semble, il ordonne et modère en telle sorte ce gouvernement, qu'ils molestent fort les fidèles, leur facent beaucoup d'embusches, les tormentent de divers assauts, les pressent quelquesfois de près, et les lassent souventesfois, les troublent et les estonnent, mesmesjusquesàlesna-
1) 1 Rois XXII. 29.
3) Ps. LXXV1II, 49.
2) 1 S.im. XVI, 14; XVIII, 10 *J 2 Thess. II, 9, 11.
vrer : mais le tout pour les exercer, et non point pour les oppresser ne vaincre: au contraire, qu'ils ayent les infidèles en leur sujétion, qu'ils exercent une tyrannie en leurs âmes et en leurs corps, les traînans où bon leur semble, comme esclaves à toutes énormitez. Quant est des fidèles, d'autant qu'ils ont affaire à tels ennemis, ces exhortations leur sont faites : Ne donnez point lieu au diable. Item, le diable vostre ennemy circuit comme un lyon bruyant, cherchant à dévorer : auquel résistez en fermeté de foy1 : et autres semblables. Mesmes sainct Paul confesse qu'il n'a point esté exempt d'une telle bataille, quand il dit que l'ange de Satan luy avoit esté donné pour l'humilier, afin qu'il ne s'enorgueillist pas2. C'est doncques un exercice commun à tous les enfants de Dieu: toutesfois d'autant que ceste promesse de briser la teste de Satan, appartient en commun à Jésus-Christ et à tous ses membres3: je dy que les fidèles ne peuvent estre vaincus ny oppressez par Satan. Ils sont espovantez souventesfois, mais ils ne sont pas tellement esperdus, qu'ils ne reprenent courage.
Ils sont bien abatus de quelques coups, mais ils se relèvent. Ils sont bien navrez, mais non pas à mort. Finalement ils travaillent toute leur vie, en sorte qu'en la fin ils obtienent victoire. Ce que je ne restrein point à chacun acte particulièrement. Car nous sçavons que David par une juste punition de Dieu fut pour un temps laissé à Satan pour estre poussé de luy à faire les monstres du peuple4 : et ce n'est pas en vain que sainct Paul laisse espoir de pardon à ceux qui auront esté entortillez aux filets du diable 5. Pourquoy sainct Paul démonstre que ceste promesse n'est sinon commencée en nous durant la vie présente, pource que c'est le temps de la bataille : mais qu'elle sera accomplie quand la bataille sera cessée. Le Dieu de paix, dit-il, brisera en brief Satan dessous vos pieds6. Quant à nostre Chef, il a tousjours eu plenement ceste victoire. Car le prince de ce monde n'a
1) Epliés. IV, 27; i Pierre, V, 8.
2) 2 Cor. XII, 7. 3) Gen. III, 15.
4) 2 Sam. XXIV, 1. 5) 2 Tira. 11, 26. 6) Rom. XVI. 20.