LIVRE I, CHAPITRE XIV
rien trouvé en luy *: mais en nous qui sommes ses membres, elle n'apparoist encores qu'en partie: et ne sera parfaite jusques à ce qu'estant despouillez de nostre chair, laquelle nous rend sujets à infirmitez, nous soyons du tout remplis de la vertu du sainct Esprit. En ceste manière quand le règne de Jésus-Christ est dressé, Satan avec sa puissance est abatu, comme porte la sentence de Jésus-Christ : Je voyoye Satan tomber du ciel comme la foudre2. Car par cela il conferme le rapport que luy avoyent fait ses Àpostresdu fruit de leur prédication. Item, quand le prince de ce monde tient son portail, tout ce qu'il possède est paisible : mais s'il y survient un plus fort, il est débouté '. A ceste fin, comme dit l'Apostre, Jésus- Christ en mourant a vaincu Satan, qui avoit l'empire de mort \ et a triomphé de tous ses appareils, tellement qu'il ne peut nuire à l'Eglise, autrement il la ruineroit à chacune minute. Car selon que nous sommes fragiles, et qu'en sa force il est transporté d'une si terrible rage, comment pourrions-nous tenir bon tant peu que ce soit, contre les alarmes continuelles qu'il nous dresse, si nous n'estions maintenus par la victoire de nostre Capitaine? Dieu doncques ne permet point le règne à Satan sur les âmes des fidèles : mais luy abandonne seulement les meschans et incrédules lesquels il ne recognoist point de son troupeau. Car il est dit que Satan a le monde en sa possession sans contredit, jusques à ce qu'il en soit déjeté par Christ. Item, qu'il aveugle tous ceux qui ne croyent point à l'Evangile5. Item, qu'il parfait son œuvre en tous les rebelles : ce qui se fait à bon droict, d'autant que les meschans sont instrumens de l'ire de Dieu6. Pourtant c'est bien raison qu'il les livre entre les mains d'iceluy, qui est ministre de sa vengence. Finalement il est dit de tous les réprouvez, qu'ils ont le diable pour père7. Car comme les fidèles sont cognus pour enfans de Dieu, entant qu'ils portent son image, iceux aussi portans l'image de
<) Jean XIV, 30.
8) Luc XI, 21.
5) 2 Cor. IV, 4.
7) Jean VIII, 44; I Jean III, 8.
5) LucX, 18.
4) Héb. II, 14.
6) Ephés. 11,2.
Satan , sont à bon droict réputez ses enfans.
4 9 Or comme cy-dessus nous avons réfuté ceste folle et perverse imagination qu'ont aucuns, de dire que les saincts Anges ne sont sinon bonnes inspirations ou mouvemens que Dieu donne aux hommes : ainsi maintenant nous faut-il réprouver l'erreur de ceux qui resventque les diables ne sont sinon affections mauvaises, lesquelles nous sont suggérées de nostre chair. Or il sera facile de ce faire, etbriefvement, pourceque nous en avons beaucoup de tesmoignages de l'Escriture évidens et certains. Premièrement, quand ils sont nommez Esprits immondes et Anges apostats, qui ont décliné de leur nature première1: ces noms-là expriment assez que ce ne sont pas mouvemens ny affections des cœurs, mais plustost esprits ayans intelligence. Semblahlement quand Jésus-Christ et sainct Jehan comparent les enfans de Dieu avec les enfans du diable : ce seroit une comparaison inepte, si le nom de diable ne signifioit que des inspirations mauvaises2. Sainct Jehan parle encore plus clairement, quand il dit que le diable dés le commencement pèche 3. Pareillement quand sainct Jude dit que Michel Archange débatoit avec le diable, du corps de Moyse*: tout ainsi qu'il met d'un costé m bon Ange, ainsi de l'autre il en met un mauvais. A quoy est semblable ce que nous lisons en l'histoire de Job, que Satan comparut devant Dieu avec les Anges saincts5. Toutesfois il n'y a rien plus clair, que les sentences qui font mention de la peine que les diables commencent desjà d'endurer, et qu'ils endureront beaucoup plus au jour de la résurrection : comme sont celles qui s'ensuivent, Fils de David , pourquoy es-tu venu pour nous tormenter devant le temps6? Item, Allez, maudits, au feu éternel, qui est appreslé au diable et à ses anges7. Item, S'il n'a point espargné ses Anges propres, mais les a mis en prison obscure, et les a attachez de chaînes, pour les réserver à leur damnation éter-
1) Luc XI, 21 ; 2 Pierre II, 4 ; Jude 6.
2) Jean VIII, 44; 1 Jean III, 10.
3) 1 Jean III, 8. 4) Jude 9.
5) Job I, 6 ; 11, 1. 6) Malth. VIII, 29.
1) Malth. XXV, 41.
nelle1, etc. Ce seroyent des formes de parler trop mal propres, de dire que le jugement de Dieu doit venir sur les diables, que le feu éternel leur est appareillé, qu'ils sont desjà en prison, attendans leur sentence dernière, et que Jésus- Christ les a tormentez à sa venue , s'il n'y avoit du tout nuls diables. Mais pource que ceste matière n'a point mestier de longue dispute entre ceux qui adjoustent foy à la Parole de Dieu: au contraire, qu'envers ces fantastiques, ausquels rien ne plaist que nouveauté, les tesmoignages de l'Escriture ne proufitent point beaucoup, il m'est advis que j'ay fait ce que je prétendoye, asçavoir d'armer les consciences fidèles à rencontre de ces resveries, desquelles ces esprits volages troublent et eux et les autres. Toutesfois il esloit mestier d'en toucher quelque chose, afin d'advertir les simples qu'ils ont des ennemis, contre lesquels il leur est mestier de batailler, afin que par leur nonchalance ils ne soyent surprins.
20 Cependant ne soyons pas si desdaigneux, de nous fascher de prendre plaisir aux œuvres de Dieu qui se présentent devant nos yeux en ce beau et excellent théâtre du monde. Car , comme nous avons dit au commencement de ce livre, ceste est la première instruction de nostre foy, selon l'ordre de nature, combien que ce ne soit point la principale, de recognoistre que toutes les choses que nous voyons sont œuvres de Dieu, et de réputer avec révérence et crainte à quelle fin il les a créées. Pourtant afin que nous appréhendions par vraye foy ce qui est expédient de cognoistre de Dieu, il nous est besoin de sçavoir l'histoire de la création du monde, selon qu'elle a esté briefvement exposée par Moyse2: et puis plus amplemenl trailtée par les saincts docteurs de l'Eglise, principalement par Basile et Ambroise : de là nous apprendrons que Dieu par la vertu de sa Parole et de son Esprit a créé de rien le ciel et la terre, et que d'iceux il a produit tout genre tant d'animaux que de créatures sans âme : et qu'il a distingué par un ordre admirable ceste variété infinie des choses
1) 2 Pierre II, 4.
S) Gen. I, 3.
que nous voyons : qu'il a assigné à chacune espèce sa nature, qu'il leur a ordonné leurs offices, qu'il leura déterminé leurs places et demeures. El comme ainsi soit qu'elles soyent toutes sujettes à corruption, néantmoins qu'il a mis ordre par sa providence qu'elles s'entretienent jusques au dernier jour : pour ce faire qu'il en conserve d'aucunes par façons secrettes et à nous cachées, leur donnant d'heure en heure, nouvelle vigueur : aux autres il a donné la vertu de se multiplier par génération, afin que quand les unes meurent, les autres revienent au lieu. Et ainsi, qu'il a ordonné le ciel et la terre d'une parfaite abondance, variété et beauté de toutes choses, tout ainsi qu'un grand palais et magnifique, bien et richement meublé deloutce qui luy faudroit.
Finalement, qu'en créant l'homme il a fait un chef-d'œuvre d'une plus excellente perfection que tout le reste, à cause des grâces qu'il luy a données. Mais d'autant que mon intention n'est pas de raconter yci au long la création du monde, et que desjà j'en ay entamé quelque propos, il suffira d'en avoir touché cela comme en passant. Car il vaut mieux (comme j'ay desjà dit) que celuy qui en voudra estre instruit lise Moyse et les autres qui ont déduit cest argument comme il faloit. Je renvoyé doncques là les lecteurs.
21 Or il n'est jà besoin de déduire yci plus au long, à quelle fin doit tendre la considération des œuvres de Dieu, et à quel but il la faut dresser, veu que ceste question desjà pour la plus pari a esté décidée, et qu'elle se peut en peu de paroles despescher, entant qu'il est de besoin pour le passage que nous traittons à présent. Il est bien vray que si quelqu'un vouloit expliquer combien est inestimable la sagesse, puissance, justice et bonté de Dieu, laquelle reluit en la création du monde, il n'y auroit langue humaine qui fust suffisante à exprimer une telle excellence, voire seulement pour la centième partie. Et n'y a nulle doute que Dieu ne nous vueille occuper continuellement en ceste sainte méditation : asçavoir que quand nous contemplons les richesses infinies de sa justice, sagesse, bonté et