LIVRE I, CHAPITRE XIV
puissance, en toutes ses créatures, comme en des miroirs, non-seulement nous les regardions légèrement, pour en perdre incontinent la mémoire, mais plustost nous arrestions longuement à y penser et ruminer à bon escient, et en ayons continuelle souvenance. Mais d'autant que ce livre est fait pour enseigner en brief, je n'entreray point en propos qui requière longue déduction. Pourtant afin d'avoir un brief sommaire, sçacbons que lors nous aurons entendu que signifie ce tiltre de Dieu, quand il est nommé Créateur du ciel et de la terre, si premièrement nous suivons ceste reigle universelle, de ne point passer à la légère par oubly ou nonchalance, les vertus de Dieu qui nous apparoissent en ses créatures : secondement, si nous appliquons à nous la considération de ses œuvres, afin d'en estre touchez et esmeus au vif en nos cœurs. Je déclaireray le premier point par exemples. Nous recognoissons les vertus de Dieu en ses créatures, quand nous réputons combien il a esté grand ouvrier et excellent lors qu'il a situé et disposé au ciel une telle multitude d'estoilles qu'on ne sauroil souhaitter chose plus délectable à veoir : qu'il a assigné à d'aucunes, comme aux estoilles du firmament, leurs demeures arrestées, en sorte qu'elles ne se peuvent bouger d'un certain lieu : aux autres, comme aux planètes, qu'il leur a permis d'aller çà et là, néantmoins en sorte qu'envaguant elles n'outrepassent point leurs limites: qu'il a tellement distribué le mouvement et le cours d'une chacune, qu'elles mesurent les temps pour diviser le jour et la nuict, les ans et leurs saisons : mesmes que ceste inéqualité des jours que nous voyons, il l'a si bien rangée en bon ordre, qu'elle ne peut engendrer confusion. Semblablement, quand nous considérons la puissance qu'il démonstre en soustenant une si grosse masse qu'est celle du monde universel, et en faisant tourner le ciel si légèrement, qu'il achève son cours en vingt-quatre heures, et autres choses semblables. Ces exemples déclairent assez que c'est de recognoislre les vertus de Dieu en la création du monde. Car si nous voulions traittercest argument selon
qu'il mérite, il n'y auroit nulle fin, comme j'ay desjà dit. Car autant qu'il y a d'espèces de créatures au monde, ou plustost autant qu'il y a de choses grandes ou petites, autant y a-il de miracles de sa puissance, d'approbations de sa bonté, et enseignemens de sa sagesse.
22 Le second point qui appartient plus proprement à la foy, est de comprendre que Dieu a ordonné toutes choses à noslre proufit et salut : et mesmes de contempler sa puissance et sa grâce en nous-mesmes et aux bénéfices qu'il nous a faits, afin de nous inciter par cela à nous fier en luy, à l'invoquer, à le louer et aimer. Or qu'il ait créé toutes choses pour l'homme, il l'a démonstré en l'ordre qu'il a tenu, comme j'en ay adverty n'aguères. Car ce n'est point sans cause qu'il a divisé la création du monde en six jours l : comme ainsi soit qu'il peust aussi facilement parfaire le tout en une minute de temps, que d'y procéder ainsi petit à petit. Mais en cela il nous a voulu monstrer sa providence, et le soin paternel qu'il a de nous, que devant qu'avoir créé l'homme, il luy a appresté tout ce qu'il prévoyoit luy devoir estre utile et salutaire. Or quelle ingratitude seroit-ce maintenant de douter si un si bon Père a le soin de nous, quand nous voyons qu'il a pensé de nous pourvoir, mesmes devant que nous fussions naiz? Quelle meschanceté seroit-ce de trembler de deslîance, en craignant que sa largesse ne nous défalle en la nécessité , quand nous voyons qu'elle a esté espandue sur nous si abondamment devant que nous fussions?
D'avantage , nous oyons de la bouche de Moyse, que toutes créatures du monde nous sont assujeties par la bonté d'iceluy 2. Il est certain qu'il n'a point fait cela pour se mocquer de nous par un tiltre frivole de donation, laquelle soit nulle. Il ne faut doneques craindre que rien nous défalle, entant qu'il sera expédient pour nostre salut. Finalement , pour faire briefve conclusion, toutesfois et quantes que nous appelons Dieu, Créateur du ciel et de la terre, qu'il nous viene aussi en pensée, qu'il est en sa main et en sa puis-
1) Gen.l, 81.
t) Gcn. I, 48; IX, S.
sance de disposer de toutes les choses qu'il a faites, et que nous sommes ses enfans, lesquels il a prins en sa charge pour nourrir et gouverner : tellement que nous attendions tout bien de luy, et que nous espérions pour certain que jamais il ne permettra que nous ayons faute des choses qui nous sont nécessaires à salut, et que nostre espérance ne dépende
point d'ailleurs : et quelque chose que nous désirions, que nous la demandions de luy : et quelques biens aussi que nous ayons, que nous luy en facions recognoissance avec action de grâces ; qu'estans incitez par une si grande libéralité qu'il nous monstre, nous soyons induits à l'aimer et honorer de tout nostre cœur.