CHAPITRE XV
Quel a esté l'homme en sa création : où il est traitté de l'image de Dieu, des facultez de l'âme, du franc arbitre, et de la première intégrité de sa
nature.
1 II faut maintenant parler de la création de l'homme, non-seulement pource que c'est le plus noble et le plus excellent chef-d'œuvre où la justice de Dieu, sagesse et bonté apparoist, mais d'autant, comme nous avons dit, que nous ne pouvons cognoistre Dieu clairement et d'un sens arresté, sinon que la cognoissance de nous-mesmes soit conjoincte et comme réciproque. Or combien que la cognoissance de nous-mesmes soit double : asçavoir, quels nous avons esté formez en nostre première origine, et puis en quelle condition nous sommes tombez après la cheute d'Adam : et aussi qu'il ne proufiteroit guères de sçavoir ce que nous avons esté, sinon qu'aussi par ceste misérable ruine qui est advenue, nous comprenions quelle est nostre corruption et déformité de nature : toutesfois pour le présent contentons-nous de voir quelle intégrité nous a esté donnée du commencement. Et aussi devant que venir à ceste condition tant misérable en laquelle l'homme est détenu, il est besoin d'entendre quel il esloit au paravant : car il nous faut bien garder qu'en démonstrant trop cruement les vices naturels de l'homme, il me semble que nous les imputions à l'autheur de sa nature. Car l'impiété cuide sous ceste couverture se pouvoir défendre : c'est que tout ce qu'elle a de mal procède aucunement de Dieu, et quand on la rédargue, elle ne
doute point de plaider contre luy et rejetler sur luy la coulpe dont à bon droict elle est chargée. Et ceux qui veulent estre estimez parler plus révéremment de Dieu ne laissent pas de chercher excuses en leurs péchez, en alléguant leur nature vicieuse, ne pensans point qu'en ce faisant ils marquent et notent Dieu d'ignominie combien que ce soit obscurément, veu que s'il y avoit quelque vice en la première nature, cela reviendroit à son déshonneur. Quand nous voyons doncques la chair estre si convoiteuse à chercher tous subterfuges, par lesquels elle pense pouvoir tellement quellement transporter la coulpe de ses vices ailleurs, il est mestier d'aller diligemment au-devant de telle malice. Par ainsi nous avons à traitter la calamité du genre humain, en telle sorte que la broche soit coupée à toutes tergiversations et que la justice de Dieu soit maintenue contre toutes accusations et reproches. Après nous verrons en temps et lieu combien nous sommesloing de la pureté qui avoit esté donnée à nostre père Adam. Or il est à noter en premier lieu que quand il a esté tiré de la terre, c'a esté pour le tenir en bride, à ce qu'il ne s'enorgueillist point : veu qu'il n'y a rien plus contraire à raison que de nous glorifier en nostre dignité quand nous habitons en une loge de fange et de boue, mesmes qu'en partie nous ne sommes que terre et fange. Or quand