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LIVRE I, CHAPITRE XV

Dieu non-seulement a donné âme à ce povre vaisseau de terre, mais aussi a bien daigné le faire domicile d'un esprit immortel : en cela Adam a eu de quoy se glorifier, voire en la libéralité si grande de son Créateur.

2 Or que l'homme ait deux parties, asçavoir le corps et l'âme, nous n'en devons faire nulle difficulté. Par ce mot d'Ame, j'enten l'esprit immortel, toutesfois créé, lequel est la plus noble partie. Quelquefois l'Escriturela nomme Esprit.

Car combien que ces deux noms, quand ils sont conjoincts ensemble, diffèrent en signification l'un d'avec l'autre, toutesfois quand le nom d'Esprit est mis à part, il vaut autant à dire qu'Ame : comme quand Salomon parlant de la mort, dit que lors l'esprit retourne à Dieu, lequel l'a donné : et Jésus-Christ recommandant son esprit à Dieu, et sainct Estiene à Jésus-Christ1, n'entendent autre chose sinon que quand l'âme sera sortie de la prison du corps, Dieu en soit le gardien perpétuel. Quant à ceux qui imaginent que ce mot d'Esprit emporte autant comme souffle, ou quelque vigueur inspirée au corps, laquelle toutesfois n'ait nulle essence, la vérité de la chose et toute l'Escriture monstre qu'ils sont par trop lourdement insensez. Bien est vray que le*s hommes estans adonnez à la terre plus qu'il ne conviendroit, devienent hébétez : mesmes estans aliénez du Père de lumière, s'aveuglent en leurs ténèbres jusques-là qu'ils ne pensent point vivre après leur mort: ce pendant néantmoins la clairté n'est pas si fort esteinte en ces ténèbres, qu'ils ne soyent tousjours touchez de quelque sentiment de leur immortalité. Certes la conscience, laquelle, en discernant entre le bien et le mal, respond au jugement de Dieu, est un indice infallible que l'esprit est immortel. Car comment un mouvement sans essence entreroit-il au jugement de Dieu pour nous imprimer frayeur de la condamnation que nous avons méritée:' Car le corps ne craindra pas une punition spirituelle: mais telle passion compèteà l'âme seule, dont il s'ensuit qu'elle n'est pas sans

1) Ecelés. XII, 9 ; Luc XXIII, V6 ; Acl. VII, 59.

essence. Secondement la cognoissance que nous avons de Dieu lestitie que les âmes, veu qu'elles outrepassent le monde, sont immortelles : car une inspiration qui s'esvanouit ne parviendroit point à la fontaine de vie. En somme, puis que tant de vertus notables dont l'âme est ornée monstrent clairement qu'il y a je ne say quoy de divin engravé, ce sont autant de lesmoignages de son essence immortelle.

Car le sentiment qu'ont les bestes brutes ne passent point outre leurs corps, ou bien ne s'estend pas plus loing qu'à ce qui se présente à leur sensualité : mais l'agilité de l'esprit humain faisant ses discours par le ciel et la terre, et par les secrets de nature, après avoir comprins tant de choses en sa mémoire, les digérant et faisant ses conséquences du temps passé à l'advenir : monstre qu'il y a quelque partie en l'homme séparée du corps. Nous concevons par intelligence Dieu et les Anges qui sont invisibles, ce qui ne convient point au corps. Nous appréhendons ce qui est droict, juste et honneste : ce qui ne se peut faire par nos sens corporels. Il faut doneques que l'esprit soit le siège et le fond de telle intelligence. Mesmes le dormir, qui semble en abrutissant les hommes les despouiller de leur Yie, est un vray tesmoin de leur immortalité. Car non-seulement il leur suggère des pensées et appréhensions de ce qui jamais n'a esté fait, mais aussi leur donne advertissemens des choses à venir, lesquels on appelle présages. Je touche ces choses en brief, lesquelles sont magnifiées avec grande éloquence, mesmes par les escrivains profanes : mais il suffira aux lecteurs chrestiens d'en estre simplement admonnestez.

D'avantage, si l'âme n'estoit quelque essence séparée du corps, l'Escriture n'enseigneroit pas que nous habitons en maisons de boue, et qu'en mourant nous sortons d'une loge et despouillons ce qui est corruptible pour recevoir loyer au dernier jour, selon que chacun se sera gouverné en son corps. Certes ces passages et autres semblables qui sont assez communs, non - seulement distinguent l'âme d'avec le corps, mais en luy attribuant le nom d'homme tout entier, dé-

clairent que c'est la principale partie de nous. D'avantage sainct Paul, exhortant les fidèles à se nettoyer de toute immondicité de chair et d'esprit l, constitue sans doute deux parties esquelles les souilleures de péché résident. Sainct Pierre, aussi nommant Jésus-Christ Pasteur des âmes 2, auroit sottement parlé, s'il n'y avoit des âmes envers lesquelles il exerçast tel office. Ce qu'il dit aussi du salut éternel des âmes seroit mal fondé. Item, quand il nous commande de purifier nos âmes : et quand il dit que les mauvaises cupidités bataillent contre l'âme 3. Autant en est-il de ce que nous lisons en l'Epistre aux Hébrieux, que les Pasteurs veillent comme ayans à rendre conte de nos âmes 4 : ce qui ne conviendroit pas si nos âmes n'avoyent quelque essence propre.

A quoy s'accorde ce que sainct Paul invoque Dieu tesmoin sur son âme5. Car si elle n'estoit point sujette à punition, elle ne pourroit estre attirée en jugement devant Dieu. Ce qui est encore» plus amplement exprimé en ces mots de Jésus- Christ, où il nous commande de craindre celuy qui, après avoir mis le corps à mort, peut aussi envoyer l'âme en la géhenne du feu 6. Pareillement l'Apostre, en l'Epistre aux Hébrieux, disant que les hommes sont nos pères charnels, mais que Dieu est le seul père des esprits, ne pouvoit mieux prouver l'essence des âmes7.

Qui plus est, si les âmes estans délivrées des liens de leurs corps ne demeuroyent en estre, il n'y auroit nul propos en ce que Jésus-Christ introduit l'âme de Lazare jouyssant de repos et joye au sein d'Abraham8 : et à l'opposite l'âme du riche estant tormentée d'une façon horrible. Le mesme est confermé par sainct Paul, quand il dit que nous sommes pèlerins eslongnez de Dieu, ce pendant que nous habitons en la chair : mais que nous jouyrons de sa présence estans sortis du corps 9. Afin de n'estre point trop long en une chose qui n'est point douteuse, j'adjousteray seulement ce mot de sainct

1) 2 Cor. VII, 1. 2) 2 Pierre 11, 15.

3) 1 Piern: 1, 9; II, 11. 4) Héb. XIII, 17.

8) 2 Cor. I, 23. 6) Mattli. X. 28 ; Lue XII, 5. 7) Héb. XII, 9. 8) Luc XVI, 22.

9) 2 Cor. V, 6, 8.

Luc, c'est qu'il raconte entre les erreurs des Sadducéens, qu'ils ne croyoyent point qu'il y eust esprits ny Anges l.

3 On peut aussi tirer ferme preuve et certaine de cecy, quand il est dit que l'homme a esté créé à l'image de Dieu*. Car combien que la gloire de Dieu reluise mesmes en l'homme extérieur, toutesfois il n'y a doute, que le siège d'icelle ne soit l'âme. Je ne nie pas que la forme corporelle, entant qu'elle nous dislingue et sépare d'avec les bestes brutes, ne nous conjoigne tant plus à Dieu et nous face approcher de luy. Et si quelqu'un me veut dire que cela aussi soit comprins sous l'image de Dieu, que l'homme a la teste levée en haut, et les yeux dressez au ciel pour contempler son origine, comme ainsi soit que les bestes ayent la teste panchée en bas, je n'y contrediray point, moyennant que ce point demeure tousjours conclud, que l'image de Dieu, laquelle se voit en ces marques apparentes, ou bien démonstre quelque petite lueur, est spirituelle. Car aucuns trop spéculatifs, comme Osiander, la mettant confusément tant au corps qu'en l'âme, meslent, comme l'on dit, la terre avec le ciel. Us disent que le Père, le Fils et le sainct Esprit ont logé leur image en l'homme pourcequ'encores qu'Adam fust demeuré en son intégrité, toutesfois Jésus-Christ n'eust point laissé d'eslre fait homme : ainsi, selon leur resverie, Jésus-Christ, en sa nature humaine qu'il devoit prendre, a esté le patron du corps humain. Mais où trouveront-ils que Jésus-Christ soit l'image du sainct Esprit? Je confesse bien qu'en la personne du Médiateur la gloire de toute la Divinité reluit : mais comment la Sagesse éternelle sera-elle nommée image de l'Esprit, veu qu'elle le précède en ordre? Brief toute la distinction entre le Fils et le sainct Esprit sera renversée si le sainct Esprit appelle le Fils son image. Je voudroye bien aussi sçavoir d'eux en quelle sorte Jésus-Christ représente en sa chair le sainct Esprit, et quels sont les pourtraicts de telle remembrance. Et puisque ce propos, Faisons l'homme semblable à

1) Ad. XXI il, 8.

2) Gen. I, 87.

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