INTRODUCTION
Les temps de l'Institution. — Bibliographie et influence. — La dogmatique au seizième siècle ; principe de celle de Calvin. — Analyse raisonnée de l'Institution. — Conclusion.
Le jour d'une tardive réparation a lui en France pour Calvin, Trop longue a été la période d'oubli, de préjugés, d'injustice, envers sa mémoire dans des Eglises qui, après Dieu, lui doivent leur existence. Il n'est pas nécessaire de partager toutes les vues dogmatiques du grand Réformateur, ni de tout approuver dans sa vie, pour prononcer ce blâme. Il ne faut qu'avoir pris la peine de se familiariser un peu avec lui, avec sa vivante piété, son incorruptible caractère, ses immenses travaux, ses longues souffrances ; il ne faut que se demander ce que, humainement parlant, serait devenue sans lui la Réforme française, qui, en France, s'affaissait dans un vague et impuissant mysticisme, tandis que, dans la Suisse romande, elle remplaçait tumultueusement le papisme par une conception superficielle de l'Evangile. Où seraient aujourd'hui nos Eglises, si la forte organisation qu'il leur donna, le souffle vivant dont il les anima ne les avaient soutenues pendant les deux siècles d'orages qu'elles ont traversés?
Jamais l'Allemagne n'eut à déplorer une ingratitude semblable à l'égard de Luther, pas même durant les plus mauvais jours de son histoire religieuse. Il serait difficile de dire combien de biographies du Doctor Martinus ont popularisé ce nom depuis le seizième siècle, combien d'éditions complètes ou partielles de ses œuvres ont propagé sa pensée dans la nation, quelle place il occupe dans les annales de son pays, depuis les écrits des savants jusqu'à l'école de village où les enfants récitent aujourd'hui encore
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son catéchisme. — Que dis-je ? l'Allemagne nous a devancés dans le soin de faire revivre notre Calvin au sein de la génération actuelle. Elle a retracé longuement son histoire, tandis que nous en sommes encore, ou peu s'en faut, à l'imparfaite esquisse de son ami Théodore de Bèze ; elle a réimprimé ses écrits exégétiques, répandus par milliers d'exemplaires, et retraduit son Institution pour la mettre à la portée du peuple. — Et nous dont il a parlé et
presque créé la langue Nous sommes à l'œuvre, oublions le
passé. Déjà un savant éditeur nous a donné ses Lettres françaises, et nous fait espérer sa Correspondance latine ; ses principaux Commentaires nous ont été rendus, et voici enfin son chef-d'œuvre, le travail de toute sa vie, Y Institution. — Puisse le Protestantisme français prouver enfin, par l'usage qu'il fera de ces trésors de science et de piété, qu'il est digne encore de ses glorieuses origines !
Remontons d'abord un instant vers ces sources de notre vie religieuse pour esquisser rapidement l'histoire et les caractères du livre dont nous offrons au public une édition nouvelle.
En 1535, Calvin était réfugié à Baie, la cité des paisibles et savantes études, où déjà resplendissait la pure lumière de l'Evangile. Né en 1509, le futur Réformateur, dont le nom va échapper sans qu'il le veuille à l'obscurité qu'il recherchait, était âgé de vingt-six ans. Plus de la moitié de ces années avait été consacrée par lui à acquérir d'abord une solide instruction, puis une science profonde et variée. Il avait étudié le droit sous les docteurs les plus renommés de l'époque, et depuis quelques années il se livrait tout entier et avec l'ardeur de son caractère à l'étude de la théologie. Ce n'est point avant tout en vue d'une profession qu'il s'adonnait à cette science, c'était par goût, ou plutôt par le besoin de son âme altérée de vérité. L'abandon du droit pour la théologie avait coïncidé chez lui avec la première aurore de la lumière divine, se faisant jour dans son cœur. Très attaché au catholicisme, soumis à l'autorité d'une Eglise qu'il vénérait, il ne l'avait quittée
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pour embrasser l'Evangile qu'après de rudes combats qu'il nous a lui-même décrits. Deux ans s'étaient écoulés depuis que la vérité divine avait remporté dans son cœur cette victoire bénie qui décide de la vie, et que la Bible appelle la conversion.
Dès ce moment (1533), il s'était joint, à Paris, à ce petit trou peau de chrétiens persécutés qu'il consolait dans leurs souffrances, et dont il éclairait et affermissait la foi. II ne pouvait le faire qu'au péril de sa vie, et même le moment ne tarda pas à venir où, incapable d'être utile à d'autres, il dut songer à suivre plusieurs de ses frères sur la terre d'exil. Ces luttes de sa vie ont été retracées ailleurs1. Rappelons seulement ici quelques-uns des événements qui ont provoqué la publication de Y Institution.
François 1er, monté sur le trône de Louis XII en 1515, peu avant le temps où la lumière de l'Evangile vint luire sur la France et sur l'Europe, se montra, pendant plus de quinze ans, le protecteur plutôt que l'adversaire de la Réforme. Soit par haine de ce qu'il appelait la moynerie, soit que, fort ignorant lui-même, il confondit assez longtemps le mouvement religieux de l'époque avec celui des lettres dont il se faisait gloire d'être le promoteur ; soit enfin et surtout qu'il subît volontiers l'influence aimée de sa noble et pieuse sœur, Marguerite, duchesse d'Alençon, le jeune monarque s'opposa longtemps et directement aux fureurs persécutrices de la Sorbonne et du parlement. Peut-être même y eut-il un moment plus sérieux dans cette faveur première de François. Marguerite l'espérait du moins lorsque, après la première persécution, elle parvint à rappeler auprès d'elle quelques-uns des exilés de Meaux, Michel d'Arande, Roussel, Courault, qui expliquaient les Ecritures dans des réunions religieuses ouvertes au Louvre même, et auxquelles assistait la cour. Si le jugement de la princesse n'est pas prévenu au gré de ses désirs, le roi et sa mère auraient alors manifesté la résolution de favoriser la Réforme. « Le roi et Madame ont bien délibéré de donner à connaître que la vérité de Dieu n'est point hérésie, » écrivait-elle à Briçonnet, évêque de Meaux. — Plus tard encore, en 1525, de retour de sa captivité à
1 Revue chrétienne, année 1857.
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Madrid, le roi, touché des tendres soins que lui avait prodigués sa sœur, ne sut mieux lui témoigner sa reconnaissance qu'en mettant un terme aux supplices et en faisant vider les prisons remplies de chrétiens évangéliques, que poursuivaient la Sorbonne et le Parlement pendant l'absence du roi. Même en 1533, Marguerite avait encore la liberté d'ouvrir une salle du Louvre aux prédications de Roussel, qui voyait affluer en foule les auditeurs avides de la Parole évangélique, et qui dut chercher un local plus vaste.
Mais ce furent là les derniers moments de tolérance. François Ier était trop esclave de ses passions, sa cour trop profondément corrompue, pour qu'il ne finît pas par prendre en haine l'austérité de la doctrine évangélique, à laquelle les Réformés rendaient un éclatant témoignage par leurs enseignements et par leur vie. Entraîné d'ailleurs par les conseils d'une politique toute mondaine et pleine de mensonges, il eut, dans l'automne de l'année 1533, à Marseille, avec le pape Clément VII une entrevue solennelle, à la suite de laquelle sa conduite envers les Réformés fut totalement changée. Les prisons se rouvrirent, les bûchers se dressèrent de nouveau, et l'année suivante, une imprudence due au zèle inconsidéré de quelques adversaires ardents de la messe attira sur tous les Evangéliques la plus horrible des persécutions. Un traité violent contre « l'idolâtrie de la messe » fut répandu à profusion, placardé sur les murs de Paris et jusque dans le Louvre. François Ier, se croyant personnellement bravé, en éprouva une si violente colère, « qu'il se détermina, dit Théodore de Bèze, de tout exterminer, s'il eût été en sa puissance. » Il ordonna de saisir indifféremment tous ceux qui étaient suspects de luthërerie. Les prisons furent remplies d'hommes et de femmes de tout âge et de tout rang. On mit trois mois à préparer la vengeance. Elle fut horrible. A quoi bon décrire ici la trop fameuse procession expiatoire, qui eut lieu en janvier 1535 ? Je ne sais si les longues persécutions sous les empereurs païens offrent rien de si odieux que ce spectacle religieux où le roi, sa cour, les ambassadeurs étrangers, le peuple, par ordre de métiers, tout Paris, conduit par les prêtres murmurant leurs offices, vint repaître ses regards du supplice de chrétiens brûlés vifs, lentement, au moyen d'une machine à bascule qui
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les plongeait dans les flammes, les en retirait et les y replongeait, jusqu'à ce que la mort vînt terminer leurs tourments. Rien n'égala la barbarie de ce fanatisme sanglant, si ce n'est la douceur angélique, l'héroïque constance des martyrs.
Pour mettre le comble à l'odieux de ces actes, les bourreaux s'appliquèrent à calomnier publiquement les victimes. — C'est alors qu'un cri universel d'indignation et d'horreur retentit en Suisse et en Allemagne, et François Ier, le roi-chevalier, en eut honte. Ou plutôt sa politique l'obligeait à se laver de ce sang aux yeux des princes allemands qui adhéraient à la ligue de Smalkade. Il fit donc déclarer officiellement par ses ambassadeurs qu'il n'avait fait que châtier quelques anabaptistes en révolte contre son autorité, et des coupables dont les crimes méritaient le dernier supplice !
C'en était trop. Quand des hommes, esclaves de leur conscience jusqu'à la mort, donnaient leur vie pour leur Sauveur, et qu'après cela ils étaient officiellement flétris comme des malfaiteurs, il fallait que la voix de la vérité, de la justice, de l'humanité, se fit entendre au monde. — Calvin, qui apprit coup sur coup dans sa retraite de Bâle ces supplices et ces mensonges, saisit la plume. C'est à ces événements que nous devons Y Institution.
A l'âge de vingt-six ans, « sans autre mission que celle qu'il sentait en lui-même, sans autre moyen de succès que l'autorité de son talent, » remarque M. Guizot, Calvin prend la parole au milieu du trouble immense qui, surtout en cette année 1535, agitait l'Europe entière ; cette parole, il l'adresse directement au roi de France ; mais derrière ce monarque dont il avait si peu à attendre, il voit des peuples, auprès desquels il ne laissera pas calomnier sans défenseur ses frères qui meurent sur les bûchers. — Vingt- , sept ans plus tard, en écrivant la préface du plus beau de ses ouvrages exégétiques, les Commentaires sur les Psaumes, Calvin nous apprend en ces mots quels étaient ses vues et son but lorsqu'il publia Y Institution : « Retiré en Allemagne, je cherchais dans quelque coin obscur ce repos qui m'avait été longtemps refusé. Mais pendant que je vivais inconnu à Bâle, les hommes pieux étaient en grand nombre brûlés en France. Le feu de leurs bûchers alluma en Allemagne une haine que l'on chercha à éteindre en répandant,
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par des libelles iniques et mensongers, le bruit que l'on ne traitait avec cette cruauté que des anabaptistes, des hommes turbulents, qui, par leurs délires pervers, renversaient, non-seulement la religion, mais tout l'ordre politique. A la vue de ces artifices de courtisans, au moyen desquels on prétendait, non-seulement ensevelir dans l'infamie les saints martyrs et l'effusion du sang innocent, mais aussi justifier d'avance tous les carnages qu'on voudrait en faire sans miséricorde, — j'estimai que mon silence deviendrait une trahison, si je ne m'opposais de la manière la plus virile aux mensonges. Telle fut la cause pour laquelle je publiai l'Institution. Je voulais d'abord venger mes frères d'un injuste outrage (car leur mort était « précieuse devant l'Eternel »); puis, comme les mêmes supplices attendaient encore tant de malheureux, je voulais que les peuples étrangers fussent touchés pour eux de quelque douleur et de quelque sollicitude. »
Calvin avait donc un double but : d'abord, offrir aux croyants encore peu éclairés et peu affermis de son époque un exposé clair et succinct de la doctrine chrétienne, qui en même temps leur servît d'apologie, de confession de foi en présence des calomnies de leurs adversaires ; puis, sous la pression douloureuse des événements, adresser au roi de France cet éloquent plaidoyer qui sert de préface à son livre. L'auteur explique lui-même son premier dessein dès l'entrée de son discours à François Ier : « Aucommence- « ment que je m'appliquay à escrire ce présent livre, je ne pen- « soye rien moins, Sire, que d' escrire choses qui fussent présen- « tées à Vostre Majesté. Seulement mon propos estoit d'enseigner « quelques rudimens, par lesquels ceux qui seroyent touchez d'au- « cune bonne affection de Dieu, fussent instruits à la vraye piété. « Et principalement je vouloye par ce mien labeur servir à nos Fran- « çois, desquels j'en voyoye plusieurs avoir faim et soif de Jésusce Christ, et bien peu qui en eussent reçu droicte cognoissance.» — Ce premier but, nous le verrons bientôt, fut atteint au delà de toutes les prévisions de l'auteur lui-même. Quant au second, qui n'allait à rien moins qu'à convaincre le roi de France par la plus énergique protestation, il servit à l'Europe, où le plaidoyer du jeune théologien eut un immense retentissement; mais, hélas I
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pour le prince frivole et corrompu auquel il était adressé, ce fut peine perdue. Théodore de Bèze paraît croire que jamais François Ier ne daigna en prendre connaissance ! « Si ce grand prince l'eût voulu lire, s'écrie-t-il, l'Eglise romaine eût sans doute reçu une plaie mortelle. » — Ainsi ce « temps de la Visitation, » où Dieu offrait à la France et à son roi « les choses qui appartiennent à la paix, » passa méconnu ! Ah ! celui qui un jour pleura sur Jérusalem eût alors aussi pleuré sur la France et sur son avenir.
Mais une œuvre fondée sur l'éternelle vérité, qui ne se propose pour but que la gloire de Dieu, qui, en outre, réunit toutes les conditions désirables de talent et d'opportunité, ne pouvait pas être perdue pour l'Eglise, comme elle le fut pour le prince sans conscience qui régnait sur la France. Quiconque dit vrai, dit plus vrai encore qu'il ne pense, a-t-on remarqué avec raison. Ce qui n'était d'abord qu'un écrit de circonstance, devint, par le travail incessant de l'auteur, l'œuvre capitale de sa vie, le livre principal de la Réformation, auquel étaient réservées des destinées qui jamais depuis lors n'ont été égalées. — Jetons un regard sur cette histoire de Y Institution avant de l'ouvrir pour nous en rendre compte.
La préface française adressée à François Ier est datée de Baie, 1er août 1535. D'un autre côté, la première impression aujourd'hui connue de ce livre est en latin et porte le millésime de 1536. De là parmi les savants une question encore débattue, savoir s'il a jamais existé une édition française de 1535, ou si la latine de 1 536 est la première. Ce n'est point ici le lieu d'entrer dans ce débat. Tenons-nous-en à ce qui est connu, savoir l'édition de 1536, dont quelques exemplaires existent encore. — « C'était, nous dit Calvin lui-même, non pas cet épais et laborieux ouvrage que l'on a maintenant, mais seulement un bref manuel dans lequel fut attestée la foi de ceux que je voyais diffamer par d'impies et perfides adulateurs. » Ce bref manuel, cette confession de foi ou exposé de la doctrine évangélique, était un volume de 514 pages petit in-8°,
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renfermant six chapitres dont voici les titres : 1 . Delà loi, contenant une explication du Décalogue. — 2. De la foi, où se trouve aussi l'exposition du symbole des apôtres. — 3. De la prière, où est expliquée l'oraison dominicale. — 4. Dessacremens, traitant du baptême et de la cène du Seigneur. — 5. Des sacremens, où est démontré qu'il n'y a point cinq autres sacrements vulgairement tenus pour tels jusqu'ici. — 6. De la liberté chrétienne, du pouvoir ecclésiastique, de l'administration politique.
On le voit, ce traité suivait alors la méthode populaire du catéchisme, et pourtant c'était déjà une dogmatique, une exposition systématique des doctrines chrétiennes, se distinguant de tout ce qui avait paru jusqu'alors, tant par la solidité toute scripturaire du fond, que par l'élégance de la forme. Calvin s'y montre tel qu'il resta toute sa vie. Ses contemporains déjà en ont fait l'observation. Quoique ces six chapitres se soient multipliés, développés, approfondis, enrichis d'édition en édition, jusqu'à celle de 1559, divisée en quatre livres et en 80 chapitres, tous les principes fondamentaux de sa foi et de sa théologie sont en germe dans son « bref manuel » de 1536. Ce fait, que l'on peut apprécier à des points de vue divers ou même opposés, est très remarquable en lui-même, et peut servir à expliquer les caractères les plus saillants de ce livre, peut-être même de l'œuvre entière de Calvin. Esprit positif, grave, pratique, étranger aux besoins de la spéculation, très circonspect, n'émettant sa pensée que lorsque sa conviction avait atteint sa pleine maturité, prenant au sérieux le fait d'une révélation divine, Calvin forma sa foi à l'école des saintes Ecritures qui ne varient jamais, — et telle la vérité du salut lui était apparue aux jours de sa jeunesse, telle il la professa jusque sur son lit de mort. On peut, avec Bossuet, chercher d'autres raisons de cette fermeté de principes ; on peut préférer les nombreuses variations de Luther, le fait que nous constatons n'en est pas moins incontestable et lires important.
N'est-ce point à ce caractère de solidité et de maturité de la pensée chrétienne, évident dès l'origine, que le livre de Calvin dut la confiance universelle avec laquelle il fut reçu, et dès lors son immense succès? Un tel ouvrage, dans la phase où se trouvait la
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Réforme, répondait à un besoin profondément senti. Les antiques fondements de la foi avaient été ébranlés avec l'Eglise dominante et infaillible ; des questions de la plus haute importance flottaient dans le vide et sans réponse ; les esprits sérieux se demandaient avec inquiétude, au milieu des idées extravagantes qui agitaient l'Europe, où devait s'arrêter la négation et commencer l'affirmation ; et tandis que la Réforme saxonne avait depuis cinq ans professé solennellement sa foi positive, tandis que Zurich et Berne suivaient les enseignements très clairs de Zwingli, l'action tumultueuse de Farel dans la Suisse romande, la guerre civile entre les cantons, la persécution en France n'avaient point permis à la Réforme de ces contrées de se recueillir, d'arriver à la conscience d'elle-même, et de formuler sa foi nouvelle. — L' Institution parut, et dans cette exposition concise, lucide du christianisme apostolique, s'appuyant exclusivement sur l'Ecriture sainte, traçant avec précision, par cette autorité souveraine, une limite entre les traditions humaines et les vérités révélées, — l'Eglise évangélique sentit qu'elle avait retrouvé son fondement divin, l'expression de sa foi, son drapeau en présence du monde, son apologie contre les calomnies de ses adversaires. Les croyants furent éclairés, rassurés, affermis. Ceux qui ne demandaient au grand mouvement du siècle que la réforme de quelques abus, ceux qui n'en attendaient que des négations, que l'affranchissement de toute autorité, reculèrent effrayés à la vue d'une doctrine à la fois si radicale et si positive. Dans un sens ou dans un autre, cet ouvrage provoqua la décision.
Noblesse oblige. Le livre où Calvin venait de révéler ce talent, cette science, cette fermeté de vue, ce livre écrit d'un style cicéronien, il faudra qu'il le reproduise sans cesse. Mais le Réformateur n'est pas homme à réimprimer son œuvre sans travail nouveau. Pendant vingt-trois ans, de 1536 à 1559, l'Institution grandit, d'édition en édition, comme un arbre vigoureux et toujours plus chargé de fruits. Déjà la seconde édition laline, publiée à Strasbourg en 1539, comptait dix-sept chapitres au lieu de six, et trois ans plus tard, une nouvelle réimpression dans la même ville en renfermait vingt et un. Cette édition de 1543, entièrement
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retravaillée, ne suffit que pendant deux ans à l'ardeur qui se manifestait de toutes parts pour l'étude de la vérité divine. En 1550 parut à Genève une autre édition refaite par l'auteur, et en 1553 Robert Estienne tenait à honneur d'écrire sur le titre d'une édition nouvelle : Excudebat Robertus Stephanus in sua officina, 1553, ce qui n'empêcha point un autre libraire de réimprimer le livre l'année suivante. Cependant, au milieu de ses rudes labeurs de Genève, Calvin trouva le temps et les forces de refondre entièrement son ouvrage, de l'augmenter encore et de préparer la célèbre édition de 1 559, également imprimée par Robert Estienne, et qui est restée pour la postérité. Deux impressions qui eurent lieu encore du vivant de Calvin ne sont que des reproductions de celle-là. Depuis la mort de l'auteur, les éditions ont été si fréquentes, que les bibliophiles en discutent le nombre jusqu'à ce jour. Celle de Genève, 1568, in-fol., est enrichie de deux nouveaux index faits par Augustin Marlorat. Celles de 1590 et 1607, in-fol., sont augmentées d'arguments et de notes. La belle réimpression Elzévier, Leyde, 1654, est une des plus correctes, et peu égalent pour la beauté du type celle qui fait partie des Opéra de l'auteur, Amsterdam, 1667. Enfin le docteur Tholuck a de nouveau publié V Institution à Berlin, en 1834, ainsi que les principaux ouvrages exégétiques de Calvin.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de l'ouvrage latin, objet de la prédilection particulière de Calvin, qui savait qu'en cette langue, dont il possédait tous les secrets, il parlait à l'Europe entière. — Quant aux éditions françaises, on ne peut en déterminer exactement le nombre et les dates de 1540 à 1559. Mais dans cette dernière année V Institution parut en français, ainsi qu'en latin, sous sa forme définitive, telle qu'elle existe aujourd'hui, et que la présente édition la reproduit. De 1559 à 1566, l'ouvrage fut réimprimé chaque année, souvent en plusieurs lieux à la fois, et fréquemment depuis lors. — En 1696, Charles Icard, pasteur à Brème, fit paraître les deux premiers livres qu'il compléta en 1713, en dédiant l'ouvrage au roi de Prusse. Icard eut l'idée malheureuse de vouloir rajeunir le style de Calvin, et c'est pourtant son édition qui fut réimprimée à Genève en 1818, 3 vol. in-8°.
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Les étrangers n'ont pas laissé à la France seule le privilège de ce livre. Bien que les éditions latines fussent répandues partout pour les lettrés, il fut traduit, encore du vivant de l'auteur, en italien, en espagnol, en anglais, et bientôt après en hollandais et en allemand. Le pasteur F. -A. Krummacher le traduisit de nouveau en cette dernière langue, et le publia à Elberfeld en 1833 et J834. — De plus, d'innombrables extraits de l'Institution ont paru en divers temps, les éditeurs étant convaincus qu'un chapitre de cet ouvrage était le meilleur traité qu'on pût offrir au public sur un point quelconque de la dogmatique chrétienne.
Nous venons d'esquisser rapidement l'histoire extérieure, matérielle, bibliographique en un mot, du livre. Mais qui pourrait en écrire l'histoire intérieure et spirituelle ? qui en retracer toute l'influence ? Pendant près d'un siècle et demi Y Institution fut dans toutes les Eglises réformées la dogmatique des savants, la croyance des simples, la base des confessions ecclésiastiques, parce qu'on y voyait l'exposition la plus fidèle du christianisme, l'expression complète de ce qu'avait voulu la Réforme. — Des phases ultérieures dans le protestantisme, et qui ne furent pas toutes des progrès, ont pu faire rentrer dans l'ombre le livre de Y Institution ; mais au fond son empreinte est restée ineffaçable, et depuis un demi-siècle cette empreinte reparaît évidente, quoique diversement modifiée. Les besoins du dix-neuvième siècle peuvent, à bien des égards, n'être plus ceux du seizième; mais de fait, dans ses traits fondamentaux, la conception du christianisme la plus vivante et la plus répandue dans les Eglises de Suisse, de France, de Belgique, d'Angleterre, d'Ecosse, de Hollande, de Hongrie, d'Amérique et des contrées les plus lointaines où l'Evangile se répand de nos jours, ne saurait renier sa filiation directe du livre de Y Institution. Toute histoire des dogmes du protestantisme qui ne prendrait pas ce livre pour point de départ, n'aurait jamais l'intelligence des trois derniers siècles. L'Allemagne elle-même, avec des origines réformatrices différentes, avec son profond besoin de spéculation auquel Calvin n'aurait pas suffi, avec ce sentiment intime de mysticisme, d'enthousiasme, de religieuse poésie dont la Réforme française a été moins pénétrée, l'Allemagne a subi profondément son influence.
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Cette influence est entrée pour sa part dans tous les développements de la théologie et de la vie religieuse ; elle se fait sentir dans de nombreuses et florissantes Eglises presbytériennes (dans les provinces du Rhin, de Westphalie, par exemple, et dans quelques parties du Hanovre) ; elle a inspiré l'idée si vraie et si belle en ellemême de l'Union, et l'on peut dire qu'elle est indispensable comme élément de vérité dans l'œuvre si profonde et si complexe de la Réformation. Ce qui le prouve tristement de nos jours, c'est que partout où le protestantisme a répudié les doctrines et l'esprit de l'Eglise réformée, il a misérablement rétrogradé vers Rome. Le puseysme anglais ou allemand est là comme un avertissement sévère que les deux familles de la Réformation sont nécessaires l'une à l'autre.
Aussi est-il généralement reconnu, même en Allemagne, par tous les hommes compétents , que l'Institution assigne à Calvin la première place dans l'œuvre théologique du seizième siècle. Eminent comme exégète, il fut le créateur de la théologie systématique. Ceci nous paraîtra plus remarquable encore si nous nous arrêtons un moment à cette question : Quelles ressources scientifiques Calvin avait-il devant lui pour composer son ouvrage? En d'autres termes, où en était la dogmatique avant ï Institution? Cette question nous conduira à signaler le principe fondamental de ce livre.
Quelque définition que l'on donne de la dogmatique, il faudra toujours la considérer comme l'exposition systématique du grand fait du salut. Cette exposition repose sur le double principe objectif et subjectif du protestantisme ; car, d'une part, un fait ne s'invente pas par la spéculation, il est historiquement donné, on en examine les preuves, on le constate avant même de chercher à l'expliquer. Dans ce sens, le fait de la rédemption est tout objectif et tout divin. Mais d'autre part, ce fait n'a de valeur et de réalité pour l'homme individuel, que s'il se légitime à lui, d'abord par sa nécessité, fondée sur notre nature morale, puis par son efficacité. En d'autres termes, comme ce fait suppose le péché, il doit être dé-
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montré aussi qu'il répond aux besoins de l'homme déchu, qu'il le relève, le rend à sa destination. Dans ce sens, le fait de la rédemption est subjectif et humain. Il résulte de là, d'une part, qu'aucune exposition du salut, aucune dogmatique ne sera dans le vrai, dans la vie, à moins de partir de l'homme pour aboutir à l'homme, c'est-à-dire de suivre une méthode anthropologique; mais d'un autre côté , puisque le fait du salut est un fait et qu'il a ses documents authentiques, les saintes Ecritures, l'étude de ces Ecritures, faite à la lumière de l'Esprit de Dieu se rendant témoignage dans la foi individuelle et dans la foi de l'Eglise, fournira seule la matière de la dogmatique. Tel est son double principe divin et humain, dont elle s'efforcera de trouver la synthèse vivante. Or avant la Réformation, cette idée de la dogmatique n'était pas même soupçonnée; elle était impossible. D'une part, l'autorité de l'Eglise, prohibant la formation de la conviction individuelle, se substituant elle-même au fait du salut comme objet de la foi, contestant l'autorité unique des Ecritures et interdisant toute libre exégèse, fermait d'un seul coup toutes les sources de la dogmatique comme science. D'un autre côté, la scolastique appliquée à la théologie, tout occupée d'abstractions étrangères à la vie, n'abordant dans ses sententiis que les principes religieux souvent les moins essentiels au salut, jetait ces sujets (loci) en certaines rubriques sans lien entre eux et sans aucun rapport avec un principe fondamental. — On ne peut pas même dire que la Réforme, en condamnant par la voix de Luther la scolastique comme système, ait rompu dès l'abord avec elle dans l'exposition de la doctrine. Sans doute, elle était revenue aux sources fécondes de l'Evangile, à la Parole de vie, mais ses premiers- essais de dogmatique, en particulier les célèbres Loci communes, sivehypotyposes de l'excellent Mélanchthon, publiés d'abord en 1521, et traduits plus tard en français par Calvin, ne se ressentent que trop encore de la manière traditionnelle. Lui-même s'excuse d'avoir suivi la voie des loci alignés à la suite les uns des autres, et il montre dès l'abord le faible de la méthode, en commençant par l'article de Deo, sans aucun lien anthropologique avec cet Auteur de toutes choses. La vraie excuse de Mélanchthon était dans le but tout pratique de son petit livre, par i b
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lequel il voulait rendre accessible à l'esprit des jeunes gens de son université les principales vérités de la foi. C'est ce qui explique, non moins que le talent et le suave esprit de l'auteur, le grand succès de son ouvrage.
De Mélanchthon à Zwingli, il y a déjà progrès notable, sous le rapport de la méthode. Le dernier, dans son livre intitulé : Commentarius de vera et falsa Religione, qui parut en 1525, abandonne tout à fait la méthode scolastique des loti, construit un système religieux qui touche à la vie par tous les points, qui embrasse la connaissance de Dieu, de l'homme, de la rédemption, de la sanctification, de l'Eglise (ch. I-XVIII), et qui traite, dans les derniers chapitres, les questions controversées. Toutefois, l'ouvrage de Zwingli ne peut point encore être considéré comme une dogmatique scientifique. « La conception en est grande, remarque le docteur Ebrard dans sa Dogmatique chrétienne (t. I, p. 61), mais nulle part ne se trouve un ensemble d'idées précises et bien définies ; tout se meut dans un courant incessant. Il y a là un trésor de pensées vraiment spéculatives, mais pas un seul dogme complètement formulé. Cet écrit est plus propre à exciter l'intérêt qu'à instruire. »
Voilà où en était la dogmatique réformée quand Calvin écrivit la sienne, qui déjà avait subi ses principales transformations lorsque parut, en 1556, l'excellent Compendium religionis christianœ, de Bullinger, en sorte que le savant pasteur de Zurich dut profiter de Y Institution, et non l'inverse. — Afin qu'on ne nous soupçonne point de surfaire les mérites de cet ouvrage, nous avons cité le jugement d'un savant étranger sur la valeur du livre de Zwingli. Par la même raison, nous laisserons un autre théologien allemand, le docteur Schenkel (Dogm. chrët., t. I, p. 65, 66), nous dire sa pensée sur le principe anthropologique de Y Institution . Cela nous paraît d'autant plus important que ce principe était alors nouveau, et que ce caractère du livre de Calvin est loin d'être encore généralement reconnu. — «Calvin, dans son Institution, ce chefd'œuvre de la dogmatique réformée, a pour la première fois fait l'essai d'un développement complet de la^ vérité du salut au point de vue de la conscience humaine, et cela d'après les quatre mani-
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festations qui doivent la déterminer : la révélation dans le Père, dans le Fils, dans le Saint-Esprit et dans la communion de l'Eglise. Il prend son point de départ dans le sentiment inné de Dieu en l'homme, et il .déclare inadmissible la recherche de ce que Dieu est en soi (quid sit) ; dans son système, la question de savoir ce que Dieu est pour l'homme (qualis sit) a seule de l'importance. Et dans son étude de ce sujet il est conduit par ce principe anthropologique : Insculptum mentibus humanis esse divinilatis sensum , qui deleri nunquam polest ; inditum esse divinitus religionis sensum. — Calvin ne procède donc pas, comme on l'admet généralement, de l'absolu à ce qui est créé, mais de la conscience innée de Dieu à la science du salut, et à la consolation du salut... Ce livre déclare ouvertement la guerre au dogmatisme scolastique traditionnel, et le seul reproche que nous lui ferions à cet égard, c'est que, dans l'exécution, l'auteur ne fait point assez droit à son principe anthropologique et subjectif, mais se laisse encore imposer par le vieux système métaphysique, ne le soumet pas à une critique assez absolue, et ainsi, par égard pour les faibles, jette un pont au moyen duquel ses successeurs reviendront à l'ancien traditionalisme... Mais quand le catéchisme de Heidelberg vint, avec une entière décision, mettre dans tout son jour la méthode anthropologique subjective, ce ne fut point là, comme on l'a cru, une anomalie, mais au contraire la pleine conséquence du système réformé... Même la doctrine de l'élection, purement théologique en apparence, et qui a pu ici et là, envelopper la dogmatique dans d'insondables problèmes métaphysiques, ne doit pas nous rendre douteux le fait que le système dogmatique repose sur un fondement anthropologique. Précisément par cette doctrine le sentiment inné de Dieu nous apparaît comme d'autant plus assuré dans les profondeurs intimes de la conscience individuelle. Ce qui fait l'essence pratique de la doctrine si souvent mécomprise de l'élection, ce n'est pas que Dieu veut de toute éternité le salut du croyant, mais que le croyant s'assure par la foi la possession personnelle et consciente d'un salut éternel. » — Le docteur Ebrard fait aussi dans sa Dogmatique cette remarque : « La prédestination n'apparaît pas comme decrelum Dei (dans la
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partie de Y Institution qui traite de Dieu), mais comme electio Dei> dans celle qui s'occupe de l'appropriation du salut; ainsi toujours selon le principe anthropologique. »
La doctrine de la justification par la foi seule devait nécessairement amener la dogmatique à se fonder sur le principe que nous venons de reconnaître. Mais une vérité religieuse ne renverse pas en un jour de vieilles méthodes pour s'y substituer dans la science. Faire ce pas, fut un des principaux mérites de Y Institution. Voyons maintenant comment l'auteur, par plus de vingt ans de travail, a élevé sur cette base le majestueux édifice qu'il nous a laissé.
Nous l'avons déjà indiqué dans la citation qui précède : la connaissance de Dieu et de son œuvre créatrice, de Jésus-Christ et de son œuvre rédemptrice, du Saint-Esprit et de son œuvre de sanctification, de l'Eglise, envisagée comme dépositaire des moyens de grâce et de salut, telles sont les quatre grandes parties qui divisent l'ouvrage en autant de livres. La matière de chaque livre se partage en chapitres nombreux embrassant chacun un sujet clairement déterminé, et se subdivisant en autant de sections qu'il y a d'idées à développer. L'auteur commence d'ordinaire par l'exposition du sujet d'après l'Ecriture et l'analogie de la foi; puis il discute les preuves et les objections dans les questions débattues; il montre ensuite le côté pratique de la doctrine dont il s'agit, son application à la vie; enfin, il se livre aune polémique étendue, et dont on regrette souvent le ton, contre les erreurs opposées. Telle est l'architecture de l'édifice. Mais il faut y entrer pour se pénétrer des richesses que l'auteur y a déposées. Une rapide analyse d'un si immense ouvrage ne saurait en donner l'idée; aussi bien, le livre même est dans la main du lecteur, nous nous garderons de le retenir trop longtemps sur le seuil. Tout ce que nous désirons, c'est de lui montrer comment Calvin dans l'exécution, ramène tout au principe anthropologique, moral, pratique, que nous avons déjà signalé.
Le premier livre est consacré à la connaissance de Dieu en titre et
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qualité de Créateur et souverain Gouverneur du monde. Mais dès l'abord, point d'abstraction , car le premier chapitre ne traite guère que de la connaissance de nous-mêmes , ces deux connaissances étant « choses conjointes. » La somme de la vraie sagesse, « c'est qu'en « cognoissant Dieu, chacun de nous se cognoisse. » Et voici le lien de ces deux idées : Nul ne peut porter sa pensée sur lui-même sans l'élever à Dieu, en qui nous avons la vie; par ses bienfaits « qui « distillent du ciel goutte à goutte, nous sommes conduits comme par «petis ruisseaux à la fontaine. » Notre misère et notre ruine, notre ignorance et nos douleurs, tout nous presse de rechercher Dieu, tout nous « mène comme par la main pour le trouver. » Ceci n'est-il pas du Pascal anticipé? Mais d'un autre côté, nul ne se connaîtra soi-même « jusqu'à ce qu'il ait contemplé la face de Dieu, et que « du regard d'icelleil descende à regarder à soi. » La perfection de Dieu nous dit par un contraste criant, ce que nous sommes, et de là l'étonnement et l'humiliation de tous les hommes de Dieu à cette découverte.
Mais qu'est-ce que connaître Dieu? Cette grave question est le titre du second chapitre. Et la réponse revient à nous rappeler que connaître Dieu, ce n'est point spéculer sur sa nature insondable, mais l'adorer, le craindre, se confier en lui avec une vraie piété, chercher en lui toute sa félicité. Tout le reste sert à peu de chose. — Mais cette connaissance de Dieu est tellement nécessaire au cœur humain, « qu'elle se trouve naturellement enracinée en l'es- « prit des hommes. » C'est là la pensée du troisième chapitre, pensée que l'auteur exprime dans les termes mêmes de Cicéron « homme « payen », pour la tourner aussitôt contre ceux qui prétendent que « la religion a été con trouvée par l'astuce et finesse de quelques « gens, afin qu'ils missent quelque bride sur le simple populaire. » La voix de la conscience, bourrelant les malfaiteurs les plus puissants qui n'avaient rien à craindre des hommes, ne répond-elle pas suffisamment à ce mensonge? — Toutefois, une longue et triste expérience ne prouve que trop que cette connaissance naturelle de Dieu est étouffée, soit par la folie, soit par la malice des hommes. — Il faut donc qu'ils y soient ramenés par d'autres moyens. Voici bien, sans doute, le spectacle magnifique de la nature qui raconte la gloire
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de Dieu, voici l'admirable organisation de l'homme, ses nobles facultés, le gouvernement des nations par un Dieu puissant, sage et juste (et ici Calvin fait parler tour à tour l'Ecriture, les Pères, les historiens, les savants, les poètes de l'antiquité); mais tous ces moyens n'ont jamais suffi ; « tant et de si belles lampes allumées au basti- « ment du monde nous éclairent en vain. » — Si donc l'homme doit arriver à la connaissance de Dieu (les philosophes païens l'ont euxmêmes reconnu), il faut que Dieu se révèle à lui. Or, Dieu s'est révélé, et il a voulu que ses révélations « fussent enregistrées; car « si l'on considère combien l'esprit humain est enclin et fragile pour « tomber en oubliance de Dieu, combien aussi il est facile à décliner « en toute espèce d'erreurs, on pourra veoir combien il a. esté né- « cessaire que Dieu eust ses registres authentiques pour y coucher « sa vérité, afin qu'elle ne périst point. .. » — Mais ces « registres », quel témoignage auront-ils de leur autorité divine et même de leur authenticité? L'Eglise? On l'a prétendu depuis Augustin (dont l'auteur commente ici le fameux passage sur ce sujet) ; mais puisque l'Eglise elle-même est fondée sur la parole des apôtres et prophètes, comment serait-elle le fondement de cette parole? Non, il n'y a, pour les savants comme pour les simples, qu'un témoignage infaillible de la vérité divine des Ecritures, c'est le Saint-Esprit en nous. En d'autres termes, Calvin en appelle à l'expérience du croyant, à « une telle persuasion laquelle ne requiert point de rai- « sons. » — « Il n'y a de vrayefoi que celle que le Saint-Esprit seelle « en nos cœurs. » (I, 8, 5). — Cette vérité, féconde en conséquences, peut être envisagée comme le principe fondamental de la dogmatique de Calvin, comme la base de toute sa théologie. Ce qui ne l'empêche pas de consacrer un long chapitre à exposer les preuves apologétiques de la vérité de la Bible, ni de réfuter rudement « les esprits escervelez » qui, sous prétexte des lumières du Saint-Esprit, méprisent la lettre de l'Ecriture. — Après cette digression sur l'Ecriture, Calvin revient à son sujet, la connaissance de Dieu, qu'il oppose à l'usage idolâtre de se faire des images de la Divinité. Il arrive ainsi au célèbre ch. 13, où, en 29 sections, il traite de la Trinité. Il s'explique d'abord longuement et clairement sur la valeur des termes théologiques, de Trinité et de per-
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sonnes, admis dans l'Eglise pour exprimer l'Essence divine (on sait que Calvin et Farel provoqués par Caroli, refusèrent pendant un temps d'employer ces termes); il établit ensuite, avec une admirable connaissance des Ecritures, la preuve scripturaire de la divinité de Jésus-Christ et du Saint-Esprit ; puis, après une sobre spéculation sur le rapport des trois personnes, il se livre à une longue et violente polémique contre les adversaires de cette doctrine. — L'auteur passe ensuite à la création. Le chapitre le plus remarquable en ce sujet est celui qu'il consacre à la création de l'homme, à ses facultés et à son étal primitif. — Enfin, ce livre Ier se termine par trois chapitres sur la Providence et le gouvernement du monde. Les adversaires de Calvin n'ont pas attendu sa doctrine de l'élection pour l'accuser de fatalisme, ils ont cru reconnaître cette erreur stoïcienne dans le sujet même de la Providence. Il est certain qu'il y a pleine harmonie dans le système de l'auteur; ses vues sur le gouvernement de Dieu préparent ses vues sur l'élection; il est certain aussi que, la logique aidant, il serait possible de tirer de l'une et de l'autre doctrine des conséquences terriblement menaçantes pour la liberté. — « Ceux qui veulent rendre ceste doctrine « odieuse, calomnient que c'est la fantasie des stoïques, que toutes « choses advienent par nécessité. Ceste opinion, c'est faussement et « malicieusement qu'on nous la met sus. » (1, 16, 8.) Ainsi répond Calvin, et il réfute longuement l'inculpation de fatalisme. — Quiconque lit ses écrits, plus à la lumière de l'expérience chrétienne qu'à celle de la logique, restera parfaitement convaincu que ni sa doctrine de la Providence, ni celle de l'élection ne renferme en pratique la négation de la liberté morale, bien moins encore de la responsabilité. Quel écrivain trouva jamais des raisons plus énergiques pour porter l'homme à l'action, à l'obéissance, à la sanctification? Dans le sens de Calvin, la foi en la Providence et en l'élection de grâce est pour le croyant une force, non un oreiller ; cette foi ne lui met point des entraves, mais lui donne des ailes.
Le livre IIe va nous fournir des preuves nouvelles que Calvin, tout en exposant dans leur plénitude objective les doctrines distinctives du christianisme, n'abandonne jamais son terrain anthropologique.
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Ce livre porte pour titre : De la cognoissance de Dieu, entant qu'il s'est monstre Rédempteur en Jésus-Christ, etc. — Mais avant la rédemption, la chute, le péché. L'auteur ne consacre pas moins de cinq longs chapitres à ce sujet, traité sous toutes ses faces, souvent avec profondeur, toujours avec un grand sérieux. De la question du péché, de la manière dont on l'envisage dépend toute la théologie. — Ici encore, tout en s' élevant jusqu'aux problèmes les plus redoutables que se soit posés l'esprit humain, tout en donnant des solutions parfois fort hardies, Calvin ne perd jamais de vue l'homme, la vie pratique. « Ce n'est pas sans cause que par le « proverbe ancien a tousjours esté tant recommandée à l'homme la « cognoissance de soy-mesme. «Voilà son premier mot. Ets'ilpousse jusqu'à ses dernières conséquences le triste fait de la chute et du péché, son but pratique est très clair devant ses yeux : D'une part, nous porter à bénir Dieu qui continue pourtant à nous témoigner sa bonté, et nous rendre dépendants de la grâce qu'il nous offre; d'autre part, «que nostre misérable condition et le sentiment d'icelle « abate en nous toute gloire et présomption, et, en nous accablant « de honte, nous humilie. » (II, 1, 1 .) — Toutefois, il n'a pas ignoré le danger qu'il y aurait à accabler l'homme de son impuissance jusqu'à lui ôter le sentiment de sa responsabilité, lui qui, dès les premiers mots de son chapitre sur le « franc arbitre », établit si bien cet équilibre psychologique : « Or, voici le moyen qui nous « gardera d'errer, c'est de considérer les dangers qui sont d'une « part et d'autre. Car quand l'homme est desnué de tout bien, de cela « il prend soudaine occasion de nonchalance. Et pource qu'on lui « dit que de soy-mesme il n'a nulle vertu à bien faire, il ne se soucie « de s'y appliquer, comme si cela ne lui appartenoit de rien. — « D'autre part, on ne lui peut donner le moins du monde, qu'il ne « s'eslève en vaine confiance et témérité, et aussi qu'on ne desrobe « autant à Dieu et à son honneur. » — Ces derniers termes renferment le vrai secret de la théologie de Calvin sur les points qui nous occupent, et j'ajoute le secret de toute sa vie : l'honneur de Dieu.* — Aussi, est-ce ce principe suprême qui, dans la pratique, a toujours sauvé le système du Réformateur des conséquences désastreuses que la logique pourrait en déduire.
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Incapable de se relever lui-même de sa profonde déchéance , l'homme n'est pourtant pas abandonné de Dieu, qui lui offre un moyen admirable de salut en Jésus-Christ (ch. 6). Pour l'y préparer et l'y disposer, Dieu lui donne une loi morale qu'il ne pourra pas observer. Le but de cette loi, l'exposition complète des commandements qu'elle renferme, la similarité et les différences des deux Alliances occupent ici notre auteur dans ses chapitres 7- H. On a souvent reproché aux Réformateurs d'avoir confondu l'esprit de l'Ancien Testament et celui du Nouveau. Nul, après avoir lu ces deux derniers chapitres, ne fera avec justice ce reproche à Calvin ; au contraire , nous pensons que même la théologie moderne peut y puiser, sur l'harmonie du plan de Dieu, de profondes vérités, auxquelles elle fera bien de sacrifier plus d'une funeste erreur.
Parvenu à ce point de sa course, déjà bien longue, Calvin peut enfin élever sa pensée de l'homme déchu vers Celui qui est venu le sauver. Il traite donc ici du Rédempteur et de la rédemption. « Or il estoit tant et plus requis que cestuy qui devoit estre nostre « Médiateur fust vray Dieu et homme. » Tels sont les premiers mots de cette partie fort remarquable de Y Institution , où l'auteur établit abondamment par les Ecritures, et défend contre toutes les objections des incrédules la nécessité de l'incarnation du Fils de Dieu , la réalité de son humanité, l'union en lui des deux natures, son triple office de Prophète, de Sacrificateur et de Roi, son œuvre rédemptrice accomplie par sa mort expiatoire, sa résurrection et son retour dans la gloire (ch. 12-16). Un dernier chapitre clôt dignement ce livre en montrant que l'œuvre de Jésus -Christ a réellement mérité à l'homme pécheur la grâce de Dieu et le salut éternel. C'est ici que, pour la troisième fois, mais tout à fait ex professo, Calvin démontre, en épuisant les déclarations de l'Ecriture, l'expiation du péché par le sang de la croix. Est-ce pour cela qu'on a affirmé de nos jours qu'il n'a point enseigné cette doctrine ? Pourquoi pas ? Les mêmes hommes qui ne savent ou ne veulent pas la voir dans le Nouveau Testament ne peuvent-ils pas, avec autant de raison, la dénier à Y Institution ?
Le grand salut est objectivement accompli. Mais comment
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l'homme pécheur, encore irrégénéré, pourra-t-il se l'approprier? C'est à cette question si importante que va répondre le troisième livre, intitulé : De la manière de participer à la grâce de Jésus- Christ , des fruits qui nous en revienent, et des effecls qui s'en ensuivent. Trouver un rapport assez intime et vivant pour que l'œuvre rédemptrice de Jésus-Christ accomplie hors de nous se réalise en nous, tel est, aujourd'hui encore, un des problèmes les plus difficiles de la dogmatique , une des questions les plus perplexes de l'expérience chrétienne. D'ordinaire, on recourt immédiatement à la foi, et Calvin n'y manquera pas. Mais, avec ce tact exquis que l'on pourrait appeler en lui un bon sens religieux, il a senti que ce lien entre les deux termes dont il s'agit n'est point noué encore, et qu'il doit l'être par une force plus grande et plus pénétrante que tout ce qui est de l'homme. Et cette force est à ses yeux « l'opération secrète du sainct Esprit.» Aussi longtemps que nous sommes hors de Christ et séparés de lui , « tout ce qu'il a fait ou « souffert pour le salut du genre humain nous est inutile et de nulle « importance. » Il faut que «nous soyons faits un avec lui. «Voilà une grave application du principe anthropologique que nous retrouvons partout dans ce livre. « Or, combien que nous obtenions cela « par foy, néantmoins puisque nous voyons que tous indifféremment « n'embrassent pas cette communication de Jésus-Christ, laquelle « est offerte par l'Evangile, la raison nous induit à monter plus haut, « pour nous enquérir de la vertu et opération secrète du sainct Es- « prit, laquelle est cause que nous jouissons de tous ses biens » (III, 2, 1). Et l'auteur consacre à cette pensée si profondément vraie son premier chapitre.
Maintenant il peut sans lacune passer au côté subjectif du rapport cherché, je veux dire la foi. « Mais pource que la foy est son « principal chef-d'œuvre (du Saint-Esprit), laplupartde ce que nous « lisons en TEscriture touchant sa vertu et opération, se rapporte à « icelle foy... » L'auteur traite ici ce grand sujet de la manière la plus complète ; il l'envisage sous toutes ses faces selon les Ecritures, interprétées à la lumière de l'expérience; il redresse les erreurs du catholicisme et réfute les objections de l'incrédulité. Ce chapitre 2 n'a pas moins de 43 sections; c'est tout un traité sur la matière.
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L'œuvre intérieure commencée par le Saint-Esprit produisant la foi, se poursuit et devient repentance, régénération du cœur et de la vie. C'est là le sujet du chapitre 3 : « Combien que j'ay desjà « enseigné en partie comment la foy possède Christ, et comment « par icelle nous jouissons de ses biens, toutesfois cela seroiten- « cores obscur, si nous n'adjoustions l'explication des fruits et ef- « fets que les fidèles en sentent en eux. Ce n'est pas sans cause que « la somme de l'Evangile est réduite en pénitence et rémission des « péchés. Parquoy en laissant ces deux articles, tout ce qu'on pourra « prescher ou disputer de la foy, sera bien maigre et desbifé (édit. « lat. jejuna et mutila), voire du tout inutile » (III, 3, 1). Ici Calvin insiste sur cette idée très digne de remarque que la foi précède la repentance et la produit. Il consacre ensuite deux chapitres polémiques (4 et 5) à la confession, aux satisfactions humaines, aux indulgences, au purgatoire. Quant à la confession, il rejette les dangereuses erreurs du catholicisme; mais il conserve la confession scripturaire , libre à l'égard des personnes, pleine de confiance, et très propre à rendre la paix à telle conscience travaillée et chargée. Inutile, du reste, d'ajouter que selon le Réformateur, la vraie confession se fait par le chrétien aux pieds de son Dieu-Sauveur. L'autre n'est qu'un moyen de rendre celle-ci plus complète, plus sincère.
La vie chrétienne est formée : comment se développe-t-elle ? à quels signes reconnaître ses progrès ? Ces questions se sont présentées à Calvin et il y répond ici dans une suite de chapitres (6-10) que ne liront pas sans étonnement ceux qui ne voient en lui qu'un théologien froid et sec. N'était le style, toujours reconnaissable à son énergie, on serait tenté d'attribuer à saint Bernard, à Kempis ou à quelque autre mystique du moyen âge telle de ces pages sur la vie de l'homme chrétien. Faire consister cette vie de l'homme chrétien dans le renoncement à nous-mêmes , se manifestant par l'obéissance, par la charité envers tous les hommes, par l'amour pour Dieu , par la patience à « souffrir la croix ; » inspirer au croyant ce renoncement par les plus puissants motifs; lui montrer sa consolation suprême dans « la méditation de la vie à venir, » sans lui permettre ni découragement, ni dégoût de la vie présente; lui
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donner des directions pleines de sagesse sur l'appréciation et l'usage des biens de la terre et de la pauvreté , voilà ce qui dénote dans le Réformateur une notion trop profonde de la vie intérieure, pour qu'elle soit en lui autre chose que le fruit de l'expérience.
L'auteur n'a point encore aborçlé de front la doctrine capitale de la Réforme, le point central de la dogmatique au seizième siècle, la justification par la foi, dans son rapport avec les œuvres. C'est ici seulement que Calvin traite cette grande vérité, et l'on ne conçoit guère la raison de la place qu'il lui assigne. Pourquoi pas immédiatement après le riche chapitre sur la foi , dont la justification est le premier fruit? Quoi qu'il en soit, ce n'est pas faute d'en avoir reconnu l'importance , car ce sujet n'occupe pas moins de huit longs chapitres (H -18) tant il y avait à enseigner, à discuter, à réfuter sur cette doctrine. Après avoir épuisé pour la prouver toutes les déclarations de l'Ecriture , élucidées par une lumineuse exégèse, l'auteur cite l'homme au tribunal de Dieu et le convainc sans réplique qu'il ne saurait y subsister autrement que par la justice dont le couvre son Sauveur. Il y a dans cette redoutable démonstration une force qui s'élève souvent jusqu'à l'éloquence. Quant aux objections que Calvin réfute si victorieusement, ce sont les mêmes, ou à peu près, qu'on oppose aujourd'hui encore à la glorieuse doctrine apostolique. Nul ne lira ce traité sans un vif intérêt, ni sans en retirer une solide instruction, alors même qu'il n'admettrait pas telle vue ou tel argument de l'auteur.
La justification par la foi seule est la source de la liberté chrétienne, envisagée dans ses rapports avec la société humaine et avec les jouissances de la vie. Calvin consacre à ce sujet un chapitre (19) qu'il est intéressant de comparer avec la pratique établie par lui dans l'Eglise de Genève. Ensuite il traite ici, sans que l'on puisse voir par quelle raison d'ordre, de V Oraison. Ce chapitre, qui n'a pas moins de 52 sections, et qui renferme entre autres une exposition de l'Oraison dominicale, est riche d'expérience chrétienne.
Entre ce chapitre sur la prière et un dernier sur la résurrection , l'auteur développe longuement dans quatre chapitres (21-24) ses vues sur une doctrine qui , aux yeux de la postérité , a marqué de
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son cachet toute la théologie calviniste, je veux dire la doctrine de la prédestination. Tandis que la plupart des autres vérités évangéliques, plus ou moins modifiées par la pensée individuelle, sont admises encore dans les Eglises réformées telles à peu près que Calvin les avait comprises et exposées , nous croyons qu'il est à peine aujourd'hui quelques rares chrétiens qui puissent partager en plein ses convictions sur la doctrine dont il s'agit ici. Non que ces convictions lui soient particulières; il les trouvait chez saint Augustin, qu'il cite sans cesse dans ces pages, et l'un et l'autre croyaient fermement les avoir puisées dans les Ecritures. En présence des redoutables questions que soulèvent dans la conscience humaine les faits de l'existence du mal, de la chute, des causes efficientes du salut des uns, de la condamnation des autres, les esprits soumis aux enseignements de la Parole de Dieu ont tous cherché une théodicée dans une certaine harmonie entre la souveraineté de Dieu et la liberté de l'homme. Selon qu'ils ont pressé plus ou moins tel ou tel ordre de déclarations de l'Ecriture, ils ont incliné plus ou moins vers la souveraineté divine ou vers la liberté humaine. Peu sont allés, dans ce dernier sens, jusqu'à nier une élection de grâce, diminuant l'œuvre de Dieu pour faire tout dépendre de l'homme, semi-pélagianisme aussi peu conforme aux faits de l'expérience qu'aux enseignements de l'Ecriture. Mais, en admettant l'élection de grâce, qui, bien comprise, est pour le fidèle une source à la fois d'humiliation, d'assurance et de paix, tous, ou à peu près, s'accordent à croire que la Bible n'enseigne point un décret de réprobation ; tous aussi s'accordent à penser que Dieu possède par devers lui le secret de concilier cette élection avec la liberté et la responsabilité de l'homme, soit que celui-ci accepte ou rejette le salut qui lui est offert.
Quant à Calvin, entraîné par la logique en traitant ce redoutable sujet, il conclut que s'il y a un décret d'élection, il y en a un aussi de réprobation. Voici sa doctrine telle qu'il la définit: « Nous appe- « Ions prédestination le conseil éternel de Dieu , par lequel il a « déterminé ce qu'il vouloit faire d'un chacun homme. Car il ne « les crée pas tous en pareille condition; mais ordonne les uns à « vie éternelle, les autres à éternelle damnation» (III, 21, 5).
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Cette double prédestination, précédant tous les temps et la création du monde, Calvin l'attribue au « conseil éternel et immuable » de Dieu. « Nous disons que ce conseil, quant aux élus, est fondé en « sa miséricorde, sans aucun regard de dignité humaine ; au con- « traire, que l'entrée de vie est forclose à tous ceux qu'il veut livrer « à damnation » (III, 21, 7). Il faut bien remarquer que Calvin ne prouve la réprobation éternelle, qui n'est nulle part enseignée dans l'Ecriture, que par une conclusion logique : Il y a une élection, donc aussi une réprobation. « Ceux que Dieu laisse en eslisant, il les « réprouve » (III, 23, 1). Admettre l'élection et rejeter la réprobation sans s'inquiéter de la logique, est à ses yeux « puéril et une « sottise trop lourde. »
Rien dans les développements et dans les preuves n'adoucit la crudité de cette opinion. Calvin est convaincu qu'il y va de « l'hon- « neur de Dieu » à ce que le côté humain disparaisse dans ses mystérieux rapports pour laisser seule et incontestée la souveraineté divine.
Il semble, au premier abord, qu'avec une si impitoyable doctrine Calvin abandonne tout à fait le principe anthropologique que nous avons reconnu; bien plus, on se demande s'il ne va pas tomber dans toutes les désastreuses conséquences du fatalisme. Chose remarquable ! il n'en est rien. Aucune partie de son livre ne fait cette impression , et l'on sait ce que fut l'action de sa vie entière. Il suffit que le Maître dont il proclame l'absolue souveraineté soit, non un aveugle falum, mais le Dieu de l'Evangile dont la miséricorde triomphe de toutes nos erreurs ; il suffit que Calvin déclare, avec l'austère énergie de son âme, à ceux qui périssent, que « nul ne périra sans l'avoir mérité , » aux élus, qu'ils le sont selon l'Esprit de sainteté , pour être saints et irrépréhensibles devant Dieu ; il suffit qu'il rappelle aux uns et aux autres que le dessein éternel de l'élection, qui est secret, se manifeste par la vocation, par la Parole, à laquelle nous devons croire et obéir pour travailler à notre salut avec crainte et tremblement ; il suffit de cela pour neutraliser dans la pratique une conception épouvantablement fausse à force d'être logique. Cela seul explique la sérénité avec laquelle un homme aussi consciencieux se meut
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parmi ces terribles écueils : « Combien toutesfois que ceste dispute « de prédestination soit estimée comme une mer orageuse, si est-ce « que la navigation y est seure et paisible, et mesme joyeuse, sinon « que quelqu'un affecte de son bon gré se mettre en danger » (III, 24, 4).
Nous n'analyserons pas le quatrième Jivre, non que l'importance en soit moindre que celle des autres ; mais nous devons nous borner, et d'ailleurs la plupart des sujets traités ici se laissent difficilement résumer. Des vingt chapitres que renferme ce dernier livre l'auteur en consacre douze aux diverses questions relatives à l'Eglise, avec force polémique contre le catholicisme; un aux vœux monastiques; six aux sacrements, et un dernier au gouvernement civil. On ne peut assez s'étonner qu'à notre époque de renouvellement ecclésiastique, où toutes les questions qui touchent de près ou de loin à l'Eglise sont agitées en tous sens , on n'ait pas éprouvé un besoin plus universel de prendre en sérieuse considération cette voix imposante de notre Réforme. Quoi ! on veut reconstituer nos Eglises, et l'on ne daigne pas même s'enquérir de leurs origines, ni écouter les conseils d'une expérience de trois siècles ! Libre à chacun de rejeter les vues du grand Réformateur; mais sera-ce sans l'avoir entendu?
Nous n'hésitons pas à étendre à toute l'Institution la remarque que nous venons de faire sur le quatrième livre. Scientifiquement, il n'est permis aujourd'hui, ni au théologien, ni au laïque qui prétend à de solides connaissances religieuses, de négliger l'ouvrage qui fut le fondement dogmatique de la Réforme française, et dont les neuf dixièmes au moins du Protestantisme porte aujourd'hui encore l'ineffaçable empreinte.
Que l'on veuille bien ne pas nous comprendre mal : Nous déclarons bien haut qu'en matière de vérité religieuse, nous ne reconnaissons comme maître aucun homme, et comme autorité aucun livre d'homme. Nous nous inclinons avec l'obéissance de la foi devant Celui-là seul qui put dire : « Je suis la vérité , je suis la lu-
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mière, je suis la vie. » Nous n'admettons, comme l'expression adéquate de sa révélation , que le Testament qu'il nous a donné par le Saint-Esprit. A tout le reste nous appliquons le grand principe de Paul : Examinez toutes choses, retenez ce qui est bon. Nous déclarons non moins haut que nous ne pensons point que les productions de l'esprit religieux d'une époque, même les plus excellentes et les plus illustres, soient propres à répondre à tous les besoins d'une autre époque. Ici, comme en toutes choses, nous croyons au progrès. Loin de nous l'idée de prêcher la perfectibilité de l'Evangile, qui fut parfait dès le jour où Jésus-Christ acheva son œuvre par l'effusion de son Saint-Esprit sur son Eglise. Mais ce qui est très perfectible , ce en quoi nous devons faire de continuels progrès , c'est la conception et l'exposition de la vérité chrétienne dans des applications toujours nouvelles, dans des résultats toujours plus riches et plus beaux, pour le salut de notre humanité déchue. Or, s'il en est ainsi, il est évident que nous trouverons dans un livre humain qui a trois siècles de date des formes vieillies , des procédés de polémique qui répugnent à notre sentiment, des opinions qui portent l'empreinte des erreurs du temps, en un mot, une insuffisance à répondre à tous les besoins intellectuels et moraux de notre époque.
Mais ces concessions abondamment faites, que de motifs appelaient impérieusement la reproduction du livre qui nous occupe ! En est-il aucun qui ait une telle importance historique d'abord? Qui connaîtra bien la Réforme sans s'être familiarisé avec ses doctrines , et qui connaîtra ses doctrines sans avoir lu le livre qui en fut pendant deux siècles l'arsenal et l'étendard? N'oublions pas, d'ailleurs , que ces immortels principes sont bien ceux qui soulevèrent le monde, renouvelèrent l'Europe, firent des milliers de martyrs, créèrent nos Eglises, et furent leur force, leur vie, leur consolation au sein des orages et des souffrances de plusieurs siècles. Pour revivre avec nos pères, pour les comprendre, pour sympathiser avec eux dans leurs combats et dans leur foi , il faut relire Y Institution , dont ils se nourrissaient, eux à qui les presses de Genève, de Hollande et d'ailleurs ne pouvaient en fournir assez.
Mais si l'importance historique de Y Institution est grande, sa va-
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leur intrinsèque l'est plus encore. Dans quels ouvrages de théologie moderne retrouve-t-on cette richesse de pensée et cette clarté limpide de style, cette vaste érudition et cette vivante piété , cette profonde connaissance des Ecritures et cette mûre expérience de la vie chrétienne ? En lisant ce livre on fait à la fois un cours de dogmatique, de morale, d'exégèse, d'histoire du dogme et de patristique. Que ne renferme-t-il pas ? Nos discussions actuelles? Qu'elles aient rapport à la doctrine ou à une question quelconque du gouvernement de l'Eglise, elles sont là avec tous les arguments pour et contre, et une solution le plus souvent conforme au bon sens et à la Parole divine. Et l'on se dit : « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.» Ces caractères, joints à l'esprit pratique de Calvin, et tous pénétrés de son principe anthropologique, rendent son livre immédiatement applicable à la vie. On oublie en le lisant la rudesse des formes et les restes de scolastique qui s'y trouvent, tant l'âme est élevée et édifiée par cette conscience austère et brûlante de zèle pour la gloire de Dieu.
Nous avons réimprimé les Commentaires de Calvin , et il est permis d'espérer qu'ils seront beaucoup consultés parmi nous. Mais l'auteur lui-même, se référant à son Institution, nous apprend quelque part qu'il ne s'est étudié à si grande brièveté dans ses livres exégétiques que parce qu'il avait exposé là toute sa pensée sur les grandes vérités de la foi. De sorte que , même pour la lecture des Commentaires, Y Institution est un complément indispensable.
Enfin l'époque où reparaît ce chef-d'œuvre sans égal du seizième siècle est des plus graves. Le réveil de la foi et de la piété dans nos Eglises a ramené les esprits sérieux vers les études théologiques et religieuses. Mais ces études mêmes, en soulevant une à une toutes les questions, ont dû recevoir des solutions fort différentes, et de là, sur tous les points, les luttes dont nous sommes témoins. Les uns, regardant vers l'avenir plus qu'au passé, reprochent au Réveil d'être revenu simplement aux doctrines de la Réforme acceptées en bloc comme un héritage traditionnel; les autres, voyant « les fondements renversés » et le doute couler à plein bord même parmi ceux dont la vocation est de prêcher la foi,