LIVRE I, CHAPITRE XV
noslre image, est commun a la personne du Fils, il s'ensuivra que luy-mesme est son image ! : ce qui est trop hors de raison. D'avantage si on reçoit leur fantasie, Adam n'aura pas esté formé à la semblance de Jésus-Christ, sinon eniant qu'il devoit estre homme : ainsi le patron auquel auroit esté figuré Adam seroit Jésus-Christ, au regard de l'humanité de laquelle il devoit estre vestu. Or l'Escriture monstre que c'est bien en autre sens qu'il a esté créé à l'image de Dieu. La subtilité d'aucuns autres a plus de couleur quand ils exposent qu'Adam a esté créé à l'image de Dieu, d'autant qu'il a esté conforme à Jésus-Christ, qui est cesle image : mais en cda aussi il n'y a nulle fermeté. Il y a aussi une dispute non petite touchant l'Image et Semblance, pource que les expositeurs cherchent en ces deux mots une diversité qui est nulle: sinon que le nom de Semblance est adjousté pour déclaration de l'image. Or nous sçavons que c'est la coustume des Hébrieux d'user de répétition pour expliquer une chose deux fois. Quant à la chose, il n'y a doute que l'homme ne soit nommé image de Dieu pource qu'il luy ressemble. Parquoy ceux qui fantastiquent plus subtilement se font ridicules : soit qu'ils attribuent le nom d'Image à la substance de l'âme et le nom de Semblance aux qualitez : soit qu'ils mettent en avant quelque autre opinion. Car Dieu ayant nommé l'image pour mieux déclairer ce quiestoilun peu obscur, adjouste (comme nous avons dit) le mot de Semblance :
comme s'il disoit qu'il veut faire l'homme, auquel il se représentera comme en son image, par les marques de similitude qu'il engravera en luy. Parquoy Moyse un peu après récitant ce mesme fait, met par deux fois le nom d'Image, ne faisant nulle mention de semblance. L'objection qu'ameine Osiander est frivole : asçavoir qu'une, partie de l'homme, ou l'âme avec ses facultez n'est pas nommée image de Dieu, mais Adam tout entier, auquel le nom a esté imposé de la terre dont il a esté prins : et tout homme de sens rassis s'en mocquera. Car quand tout l'homme
1) Gen. I, Î6.
est nommé mortel, ce n'est pas à dire que l'âme soit assujetie à la mort : ny à l'opposite quand il est dit qu'il est animal raisonnable, ce n'est pas que la raison ou intelligence compèle au corps. Parquoy combien que. l'âme ne soit pas l'homme total, si ne doit-on pas trouver absurdité en ce qu'au regard d'icelle l'homme soit appelé image de Dieu : toutesfois je relien ce principe que j'ay amené n'aguères : c'est que l'image de Dieu s'estend à toute la dignité par laquelle l'homme est éminent par-dessus toutes espèces d'animaux. Parquoy sous ce mot est comprinse toute l'intégrité de laquelle Adam estoit doué pendant qu'il jouyssoit d'une droicture d'esprit, avoit ses affections bien reiglées, ses sens bien attrempez, et tout bien ordonné en soy pour représenter par tels ornemens la gloire de son Créateur. Et combien que le siège souverain de ceste image de Dieu ait esté posé en l'esprit et au cœur, ou en l'âme et ses facultez, si est-ce qu'il n'y a eu nulle partie, jusqu'au corps mesme, en laquelle il n'y eust quelque estincelle luisante. Il est tout notoire qu'en toutes les parties du monde quelques traces de la gloire de Dieu apparoissent : dont on peut recueillir qu'en mettant l'image de Dieu en l'homme, on l'oppose tacitement pour l'eslever par-dessus toutes autres créatures, et comme le séparer du vulgaire. Ce pendant il ne faut point estimer que les Anges n'ayent esté aussi bien créez à la semblance de Dieu : veu que noslre souveraine perfection, tesmoin Christ, sera de leur ressembler l. Mais ce n'est pas en vain que Moyse, attribuant spécialement aux hommes ce tiltre tant honorable, magnitie la grâce de Dieu envers eux : et sur tout veu qu'il les compare seulement aux créatures visibles.
4 Toutesfois il ne semble point qu'il y ait encore, plene détinition de ceste Image, s'il n'appert plus clairement pourquoy l'homme doit estre prisé, et pour quelles prérogatives il doit estre réputé miroir de la gloire de Dieu. Or cela ne se peut mieux cognoistre que parla réparation
1) Mattli. XXII, 60.
de sa nature corrompue. Il n'y a doute qu'Adam estant décheu de son degré, par telle apostasie ne se soit aliéné de Dieu. Parquoy combien que nous confessions l'image de Dieu n'avoir point esté du tout anéantie et effacée enluy,si est-ce qu'elle a esté si fort corrompue, que tout ce qui en est de reste est une horrible déformité : et ainsi le commencement de recouvrer salut est en ceste restauration que nous obtenons par Jésus-Christ : lequel pour ceste cause est nommé le second Adam, pource qu'il nous remet en vraye intégrité. Car combien que sainct Paul opposant l'esprit vivifiant que Jésus- Christ nous a apporté, à l'âme vivante en laquelle Adam a esté créé1, establisse une plus grande mesure de grâce en la régénération des fidèles qu'en Testât premier de l'homme, toutesfois il n'abat point ce que nous avons dit , c'est que la fin de nous régénérer est, que Jésus-Christ nous reforme à l'image de Dieu. Suivant cela il enseigne ailleurs, que l'homme nouveau est réparé à l'image de celuy qui l'a créé : à quoy respond son autre dire, Soyez vestus de l'homme nouveau qui est créé selon Dieu2. Il restedeveoirceque sainct Paul comprend sous ceste régénération. En premier lieu il met la cognoissance : secondement une justice saincte et véritable. Dont je conclu qu'au commencement l'image de Dieu a esté comme luisante en clairté d'esprit, et en droicture de cœur, et en intégrité de toutes les parties de l'homme. Car combien que je confesse que les façons de parler que j'ay amenées de sainct Paul signifient le tout sous une partie, toutesfois on ne peut renverser ce principe, que ce qui est le principal au renouvellement de l'image de Dieu, n'ait tenu le plus haut degré en la création. A quoy se rapporte ce qu'il escrit en l'autre passage, qu'à face descouverte nous contemplons la gloire de Christ, pour estre transformez en son image3. Nous voyons que Christ est l'image trèsparfaite de Dieu, à laquelle estans faits conformes, nous sommes tellement restaurez, que nous ressem-
1) 1 Cor. XV, 45.
2) Col. 111, 10; Ephés. IV, 24.
3) 2 Cor. III, 18.
blons à Dieu en vraye piété, justice, pureté et intelligence : cela estant accordé, ceste imagination de la conformité du corps humain avec celuy de Jésus-Christ s'esvanouit de soy-mesme. Quant à ce que le masle seul est nommé par sainct Paul l'image etgloiredeDieu1, etque lafemme est exclue d'un tel honneur, il appert par le fil du texte que cela se restreind à la police terrienne. Or quant à ce que nous trailtons maintenant de l'image de Dieu, je pense desjà avoir assez prouvé qu'il a son regard à la vie spirituelle et céleste. Ce mesme propos est confermé en sainct Jehan, quand il dit que la vie, qui dés le commencement esloit en la Parole éternelle de Dieu, a esté la clairté des hommes2. Car puis que son intention est de priser la grâce singulière de Dieu, laquelle eslève les hommes en dignité par-dessus tous animaux, tellement que l'homme est séparé du nombre commun, n'ayant point une vie brutale, mais avec intelligence et raison : pareillement il monstre comment l'homme a esté créé à l'image de Dieu. Or puis que l'image de Dieu est l'entière excellence de la nature humaine, laquelle reluisoit en Adam devant sa cheute, et depuis a esté si fort desfigurée et quasi effacée , que ce qui est demeuré de la ruine est confus, dissipé, brisé et infecté : maintenant ceste image apparoist aux esleus en quelque partie et portion, entant qu'ils sont régénérez par l'Esprit, mais elle n'obtiendra sa plene clairté qu'au ciel. Or afin de mieux sçavoir par le menu quelles en sont les parties, il est expédient de traitter des facilitez de l'âme. Car la spéculation de sainct Augustin est mal fondée, asçavoir que l'âme est un miroir de la Trinité, d'autant qu'elle comprend en soy intelligence, volonté et mémoire i. L'opinion aussi de ceux qui mettent la semblance de Dieu en l'homme , en la principauté qui luy a esté donnée au monde, n'a pas grande couleur ne raison : car ils pensent que l'homme est conformé à Dieu en ceste marque, qu'il a esté estably maistre et possesseur de toutes choses. Or au
1) 1 Cor. XI, 7. 2) Jean 1, 4.
3) De Triait., lib. X ; De civilate Dei, lib. XI.