LIVRE I, CHAPITRE XVI
leurs cacher et obscurcir la providence spéciale de Dieu, laquelle nous est tellement monstrée par tesmoignages de l'Escriture clairs et certains, que c'est merveille comment quelqu'un en puisse douter. Et de faict ceux qui tendent un tel voile pour la cacher, sont contraints en la fin d adjouster par forme de correction, que beaucoup de choses se font par un soin particulier de Dieu : mais ils fallent en restreignant cela à quelques actes particuliers. Parquoy nous avons à prouver que Dieu a une telle superintendance à disposer tous événemens, que tout ce qui se fait procède tellement de ce qu'il a déterminé en son conseil, que rien n'advient par cas d'adventure.
5 Si nous accordons que le principe de tout mouvement est en Dieu, et ce pendant que toutes choses se démeinent ou de leur bon gré, ou à Padventure, selon que leur inclination les pousse : les révolutions du jour et de la nuict, de Phyver et de l'esté seront ouvrages de Dieu, entant qu'il a assigné à chacune saison son cours, et leur a imposé certaines loix. Or cela seroit vray si les jours succédans aux nuicts, et les mois venans l'un après l'autre, et si pareillement les années gardoyent toujours une mesme mesure en teneur éguale : mais quand une fois les chaleurs véhémentes avec seicheresse bruslenttous les fruits delà terre, l'autre fois les pluyes venantes outre leur saison corrompent et gastent les semences, que les gresles et tempestes raclent tout ce qu'elles rencontrent, cela ne seroit pas réputé œuvre de Dieu, sinon que par constellations ou autres causes naturelles tant les nuées que le beau temps, le froid et le chaud advinssent. Or par ce moyen on ne laisseroit point lieu ny à la bonté et faveur paternelle de Dieu, ny à ses jugemens. Si ceux contre lesquels je déba, disent que Dieu se monstre assez libéral envers le genre humain en distillant une vigueur ordinaire au ciel et en terre, pour nous pourvoir d'alimens, c'est une resverie trop fade et profane : car c'est autant, comme s'ils nioyent que la fertilité d'un an ne soit une singulière bénédiction de Dieu, et la stérilité et famine ne soyent sa malédiction et vengence. Mais
pource qu'il seroit trop long d'amasser toutes les raisons pour rebouter cest erreur, que l'authorité de Dieu nous suffise. Il prononce souvent en la Loy et par les Prophètes, qu'en humeclant la terre de rousées etpluye, il lestilielà sa grâce : à l'opposite, que c'est par son commandement que le ciel s'endurcit, que les fruits sont mangez et consumez par bruines et autres corruptions : et loutesfois et quantes que vignes, champs et prés sont batus de gresles et tempestes, que cela aussi est tesmoignage de quelque punition spéciale qu'il exerce. Si cela nous est bien persuadé, il est aussi certain qu'il ne tombe pas une seule goutte de pluye sans qu'il ait ordonné en particulier. David magnifie bien la providence générale de Dieu, en ce qu'il nourrit les petis corbeaux qui l'invoquent ' : mais quand Dieu menace de famine toutes bestes, ne déclaire-il point assez que pour un temps il nourrit plus libéralement tous animaux, et puis après plus maigrement, selon que bon luy semble? C'est une sottise puérile (comme j'ay desjà dit) de restreindre cecyà quelques actes particuliers, veu que Jésus-Christ prononce sans exception aucune, qu'il n'y a oiselet de si petit prix qu'il soit qui tombe en terre sans la volonté de Dieu son Père 2. Certes si le vol des oiseaux est addressé par le conseil infallible de Dieu, il faut bien confesser avec le Prophète qu'il habile tellement en haut, qu'il daigne bien s'abbaisser pour voir tout ce qui se fait au ciel et en la terre 3.
6 Mais pource que nous sçavons que le monde a principalement esté créé à cause du genre humain, aussi il nous faut tousjours tendre à ce but, en parlant de la providence de Dieu : c'est de sçavoir quel soin il a de nous- Le Prophète Jérémie crie haut et clair : Je say, Seigneur, que la voye de l'homme n'est pas en sa liberté, et que ce n'est pas a luy d'addresser ses pas. Item Salomon : Les pas de l'homme sont addressez de Dieu : et comment l'homme ordonnera-il sa voye '* ? Que ceux contre lesquels je dispute aillent maintenant dire que l'homme a son mou-
0 Ps. CXLVII, 9.
3) Ps. CXI1I, o, 6.
2) M;itth.X,29.
4) Jcr. X, 23 ; Prov. XX, 2i.
vement naturel de l'inclination de sa nature, mais qu'il le tourne çà et là où bon luy semble. Car si cela estoitvray, l'homme auroit en sa main la disposition de ses voyes. S'ils le nient, d'autant qu'il ne peut rien sans la puissance de Dieu : je réplique à l'opposite, puis qu'il appert que Jérémie et Salomon attribuent à Dieu non-seulement une telle, vertu qu'ils nous forgent, mais aussi conseil, décret, et certaine détermination de ce qui se doit faire, jamais ils ne se pourront desvelopperquel'Escriture ne leur soit contraire. Salomon en un autre lieu rédargue trèsbien ceste témérité des hommes, lesquels, sans avoir regard à Dieu, comme s'ils n'estoyent pas conduits de sa main, se proposent tel but qu'il leur vient en la teste : L'homme, dit-il, dispose en son cœur, et c'est à Dieu de guider la langue * : comme s'il disoit que c'est une folie par trop ridicule, qu'un povre homme délibère ainsi de tout faire sans Dieu, ne pouvant seulement proférer un mot, sinon entant qu'il luy est donné. Qui plus est, l'Escriture, pour mieux exprimer que rien du tout ne se fait sans Dieu, et sa prédestination, luy assujetit les choses qui semblent estre les plus fortuites. Car quel cas trouvera-on plus d'adventure, que quand il tombe une branche d'un arbre sur un passant et le tue? Or Dieu en parle bien autrement, affermant qu'il a livré un tel homme à la mort 2. Qui est-ce qui ne dira, que le sort soit exposé à fortune? Or Dieu ne souffre point qu'on parle ainsi, en disant, que l'issue et le jugement luy en appartient. 11 ne dit pas simplement, que c'est par sa vertu que les lots ou les balotes soyent jetlées au vaisseau, et en soyent tirées hors : mais il se réserve ce que plustost on pouvoit attribuer à fortune, c'est qu'il addresse les balotes à son plaisir : à quoy s'accorde le dire de Salomon : Le povre et le riche se rencontrent, et Dieu esclaire les yeux des deux 3. Car il entend par ces mots, combien que les riches soyent meslez parmy les povres au monde, toutesfois quand Dieu assigne la condition à un chacun, qu'il
1) Prov. XVI, 2.
S) Prov.XUl, 5.
2) Ex. XXI, (3.
n'y va pas à l'estourdie, ou en aveugle, veu qu'il esclaire les uns et les autres : et ainsi il exhorte les povres à patience, pource que ceux qui ne se contentent point de leur estât, taschent entant qu'en eux est d'escourre le joug qui leur est imposé de Dieu. Pareillement aussi l'autre Prophète reprend les gens profanes, qui attribuent à l'industrie des hommes, ou à fortune ce que les uns demeurent au bourbier, les autres sont eslevez en honneurs et dignitez: Ce n'çst pas, ditil, ne du soleil levant, ne du couchant, ne du mydi que vienent les honneurs1 : car c'est à Dieu d'en disposer comme juge : c'est luy qui humilie, c'est luy qui hausse. En quoy il conclud, d'autant que Dieu ne peut estre despouillé d'office déjuge, que c'est par son conseil secret, que les uns sont avancez, et les autres demeurent contemptibles.
7 Mesmes je dy, que les événemensparticuliers sont tesmoignages en général de la providence singulière de Dieu. Moyse récite que Dieu a esmeu un vent de midy au désert, qui a apporté quantité infinie de cailles 2. Il est dit aussi que, voulant jetter Jonas en la mer, il a envoyé un grand tourbillon et tempeste 3. Ceux qui ne pensent pas que Dieu tiene le gouvernail du monde, diront que cela a esté fait outre l'usage commun : or moy, je déduy de là, que nul vent ne s'eslève jamais sans commandemenl spécial de Dieu.
Et aussi la doctrine du Prophète ne seroit pas autrement vraye, c'est qu'il fait les vents ses messagers, et les feux bruslans, ses serviteurs4: qu'il fait des nuées ses chariots, et qu'il chevauche sur les ailes des vents, sinon qu'il pourmenast tant les nuées que les vents à son plaisir et qu'il y démonstrast une singulière présence de sa vertu : comme aussi nous sommes enseignez ailleurs, toutesfois et quantes que. la mer se trouble par l'impétuosité des vents, que tel changement signifie une présence spéciale de Dieu : Il commande, dit le prophète, et esmeut vents tourbillonneux, et fait escumer les flots de la mer en haut : après il arreste la tempeste et la fait tenir quoye, et fait
1) 2 Ps. LXXV, 7.
3) Jon. I, 4.
2)Nomb. XI, 31.
4| Pi. CIV, 4.