‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 208 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XVI

cesser les vagues à ceux qui navigent *. Comme aussi Dieu mesme dénonce ailleurs qu'il a chaslié le peuple par vents bruslans*. Suivant cela, comme ainsi soit qu'il y ait naturellement vigueur d'engendrer aux hommes, toutesfois en ce que les uns sont privez de lignée, et les autres en ont à foison, Dieu veut qu'on recognoisse cela provenir de sa grâce spéciale : comme aussi il est dit au Pseaume, que le fruit du ventre est don de Dieu. Pourtant Jacob disoitàRachel sa femme, Suis-je au lieu de Dieu, pour te donnerdes enfans3? Pour mettre tin à ce propos, il n'y a rien plus ordinaire en nature, que ce que nous sommes nourris de pain : or l'Esprit déclaire que, non-seulement le revenu de la terre est un don spécial de Dieu, mais aussi adjouste, que l'homme ne vit pas du seul pain 4, pource qu'il n'est pas substenté par se saouler, mais par la bénédiction secrette de Dieu :

comme à l'opposite il menace qu'il rompra le baston ou soustenement du pain5:

etdefaict autrement nous ne pourrions à bon escient user de ceste requeste, Que nostre pain quotidien nous soit donné, sinon que Dieu nous apastelast de sa main paternelle. Parquoy le Prophète, voulant bien persuader aux fidèles que Dieu en les paissant exerce l'office d'un bon père de famille, advertist qu'il donne viande à toute chair 6. En somme, quand nous oyons d'un costé qu'il est dit : Les yeux de Dieu sont sur les justes, et ses aureilles à leurs prières : et de l'autre costé, L'œil de Dieu est sur les meschans pour racler leur mémoire de la terre 7 : sçachons que toutes créatures haut et bas sont promplement appareillées à son service, à ce qu'il les applique à tel usage qu'il veut : dont nous avons à recueillir qu'il n'y a pas seulement une providence générale de Dieu pour continuer l'ordre naturel en ses créatures, mais qu'elles sont toutes dressées par son conseil admirable, et appropriées à leurs fins.

8 Ceux qui veulent rendre ceste doctrine odieuse, calomnient que c'est lafan-

I) Ps.CVII 25, 29. 2) Amos IV, 9 ;"Agg. I, 11.

3) Ps. CXXVII, 3; Gcn. XXX, 2.

4) Deul. Vlll, 3. 5) Is. III, 1.

6) Ps. CXXXVI, 25. 7) Ps. XXXIV, 16, 1T.

tasie des Stoïques, que toutes choses advienent par nécessité. Ce qui a esté reproché aussi bien à sainct Augustin '. Quant à nous, combien que nous ne débattons pas volontiers pour les paroles, toutesfois nous ne recevons pas ce vocable dont usoyent les Stoïques, asçavoir, Fatum : tant pource qu'il est du nombre des vocables desquels sainct Paul enseigne de fuir la vanité profane 2, qu'aussi que nos ennemis taschent par la haine du nom grever la vérité de Dieu. Quant est de l'opinion, c'est faussement et malicieusement qu'on nous la met sus. Car nous ne songeons pas une nécessité la quelle soit contenue en nature par une conjonction perpétuelle de toutes choses, comme faisoyent les Stoïques : mais nous constituons Dieu maislre et modérateur de toutes choses, lequel nous disons dés le commencement avoir selon sa sagesse déterminé ce qu'il devoit faire, et maintenant exécuté par sa puissance tout ce qu'il a délibéré. Dont nous concluons que non-seulement le ciel et la terre, et toutes créatures insensibles sont gouvernées par sa providence, mais aussi les conseils et vouloirs des hommes : tellement qu'il les addresse au but qu'il a proposé. Quoy doncques? dira quelqu'un : ne se fait-il rien par cas fortuit ou d'adventure? Je respon que cela a esté trèsbien dit de Basiliusle Grand, quand il a escrit que Fortune et Adventure sont mots de Payens : desquels la signification ne doit point entrer en un cœur fidèle. Car si toute prospérité est bénédiction de Dieu, adversité, sa malédiction : il ne reste plus lieu à fortune en tout ce qui advient aux hommes. D'avantage les paroles de sainct Augustin nous doivent esmouvoir. Il me desplaist, dit-il, qu'au livre que j'ai fait contre les Académiques s, j'ay si souvent nommé Foetune : combien que par ce nom je n'ay point signifié quelque Déesse, comme les Payens ; mais l'événement fortuit des choses, comme en commun langage nous disons, Possible, Paradventure : combien qu'il faut rapporter tout à la providence de Dieu. En cecy mesme je ne l'ay point dissimulé, disant, La Fortune»

1) Ad Boni/., lib. II, fi, «I alibi.

S) 1 Tim. VI, 20. 3) Retract., eap.

qu'on appelle communément, est possible conduite par un gouvernement caché : et appelons seulement Fortune, ce qui se fait sans que la cause et la raison nous en apparoisse. Or combien que j'aye dit cela, toutesfois je me repens d'avoir usé en ce livre-là du mot de Fortune : d'autant que je voy que les hommes ont une trèsmauvaise coustume, qu'au lieu de dire, Dieu l'a ainsi voulu : ils disent, La Fortune l'a ainsi voulu. Brief ce sainct docteur enseigne par tout, que si on laisse rien à la fortune, le monde sera tourné, et viré à la volée. Et combien qu'il enseigne quelquesfois que toutes choses se font partie par le franc arbitre de l'homme, partie par l'ordonnance de Dieu, toutesfois il monstre bien que les hommes sont sujets à icelle et sont par icelle, addressez. Car il prend ce principe, qu'il n'y a rien plus hors de raison, que d'estimer que rien se face sinon comme Dieu l'a décrété : pource qu'autrement il adviendroit à la volée. Par laquelle raison il exclud tout ce qui pourroit estre changé du costé des hommes : et tantost après encores plus clairement, en disant qu'il n'est licite de chercher la cause de la volonté de Dieu. Or quand il use de ce mot de Permission, il nous sera bien liquide par un passage comment il entend, disant que la volonté de Dieu est la première cause et souveraine de toutes choses, pour ce que rien n'advient sans sa volonté ou permission 1. Il ne forge pas un Dieu qui se repose en quelque haute tour pour spéculer, en voulant permettre cecy ou cela, veu qu'il luy attribue une volonté actuelle, laquelle ne pourroit estre réputée cause, sinon qu'il décrétast ce qu'il veut.

9 Toutesfois pource que la tardiveté de nostre esprit est bien loing de pouvoir monter jusques à la hautesse de la providence de Dieu, il nous faut pour la soulager mettre yci une distinction. Je dy doncques, combien que toutes choses soyent conduites parle conseil de Dieu, toutesfois qu'elles nous sont fortuites.

Non pas que nous réputions fortune dominer sur les hommes, pour tourner haut

i) Quœslion., lib.LXXXIH ; De Trinitate,hb. III, cap. IV.

et bas toutes choses témérairement (car ceste resverie doit estre loing d'un cœur chrestien) : mais pource que des choses qui advienent, l'ordre, la raison, la fin et nécessité est le plus souvent cachée au conseil de Dieu, et ne peut estre comprinse par l'opinion humaine, les choses que nous sçavons certainement provenir de la volonté de Dieu, nous sont quasi fortuites : car elles ne monslrent point autre apparence, quand on les considère en leur nature, ou quand elles sont estimées selon nostre jugement et cognoissance.

Pour donner exemple, posons le cas qu'un marchand estant entré en une forest avec bonne et seure compagnie, s'esgare et tombe en une briganderie, où les voleurs luy coupent la gorge : sa mort n'cstoit point seulement préveue à Dieu : mais estoit décrétée en son vouloir. Car il n'est point seulement dit qu'il a préveu combien s'estendroit la vie d'un chacun : mais qu'il a constitué et fiché les limites qui ne se pourront passer '. Néantmoins d'autant que la conception de nostre entendement peut appréhender, toutes choses apparoissent fortuites en une telle mort. Qu'est-ce que pensera ici un chrestien? Certes il réputera que cela est fortuit en sa nature, mais il ne doutera pas que la Providence de Dieu n'ait présidé à guider la fortune à son but. C'est une mesme raison des événemens futurs.

Comme toutes choses à venir nous sont incertaines, aussi nous les tenons en suspens, comme si elles pouvoyent escheoir ou en une sorte ou en l'autre. Cela néantmoinsdemeure résolu ennostrecœur, qu'il n'adviendra rien que Dieu n'ait ordonné. Et en ce sens le nom d'Evénement est souvent réitéré en l'Ecclésiaste : pource que de prime face les hommes ne peuvent parvenir à la première cause, laquelle leijr est cachée bien profond. Néantmoins ce que l'Escriture nous monstre de la providence secrette de Dieu, n'a jamais esté effacé tellement du cœur des hommes, que tousjours quelque résidu n'ait estincelé parmy leurs ténèbres. Mesmes les sorciers des Philistins, combien qu'ils chancellent en doute, ne pouvans bonne-

1) Job XIV, 5.

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