CHAPITRE XVII
Quel est le but de ceste doctrine pour en bien faire nostre proufit.
\ Or (comme les esprits humains sont enclins à subtilitez frivoles), à grand'peine se peut-il faire que tous ceux qui ne comprenent point le droict usage de ceste doctrine, ne s'enveloppent en beaucoup de filets. Parquoy il sera expédient de toucher yci en brief à quelle tin l'Escriture enseigne que tout ce qui se fait est ordonné de Dieu. Et en premier lieu il est à noter que la providence de Dieu doit estre considérée tant pour le passé que pour l'advenir : puis après qu elle modère et addresse tellement toutes choses , qu'elle besongne quelquesfois par
1) 1 Sam. VI, 9,
2) I Sam. XXIII, 26,27.
moyens interposez, quelquesfois sans moyens, quelquesfois contre tous moyens : linalement qu'elle tend à ce but, qu'on cognoisse quel soin Dieu a du genre humain : surtoutcombien il veille songneusement pour son Eglise, laquelle il regarde de plus près. Il faut aussi adjousler un autre point, c'est combien que la faveur de Dieu et sa bonté, ou la rigueur de ses jugemens reluisent le plus souvent en tout le cours de sa providence : que néantmoins quelquesfois les causes de ce qui advient sont cachées, tellement que ceste pensée nous entre au cerveau, que les affaires humains tournent et virent à la volée, comme sur une roue ? où nos-
tre chair nous solicite à gronder contre Dieu, comme si Dieu se jouoit des hommes en les démenant çà et là comme des pelotes. Vray est que si nous avons les esprits quois et rassis, pour apprendre à loisir, l'issue finale monstre assez que Dieu a tousjours bonne raison en son conseil de faire ce qu'il fait , soit pour instruire les siens à patience , ou pour corriger leurs affections perverses, ou pour dompter la gayeté trop grande de leurs appétis, pour les matter à ce qu'ils renoncent à eux-mesmes, ou pour esveiller leur paresse : soit à l'opposif e pour abatre les orgueilleux, anéantir les ruses et cautèles des meschans, ou dissiper leurs machinations. Au reste, combien que les causes outrepassent nostre entendement, ou en soyent eslongnées, si faut-il tenir pour certain qu'elles ne laissent point d'estre cachées en Dieu : parquoy il reste de nous escrier avec David, 0 Dieu, que tes merveilles sont grandes1! Il n'est pas possible de digérer tes pensées sur nous : elles surmontent ce que j'en veux dire. Car combien que tousjours en nos adversitez nos péchez nous doivent venir devant les yeux, afin que la peine que nous endurons nous solicite à repentance, nous voyons toutesfois que Jésus-Christ donne plus d'authorité à Dieu son Père en affligeant les hommes, que de luy imposer loy de chastier par éguale mesure un chacun selon qu'il a déservy. Car il dit de celuy qui estoit nay aveugle, Ce n'est pas qu'il ait péché, ne luy, ne son père, ne sa mère, mais afin que la gloire de Dieu soit manifestée en luy 2. Car quand un enfant desjà au ventre de sa mère, devant que naistre , est batu de si dures verges, nostre sens est piqué à gergonner contre Dieu, comme s'il ne se portoil pas humainement envers les innocens qu'il afflige ainsi : tant y a que Jésus-Christ afferme que la gloire de son Père reluit en tels spectacles, moyennant que nous ayons les yeux purs. Mais il nous faut garder ceste modestie, de ne vouloir attirer Dieu à nous rendre conte, mais porter telle révérence à ses jugemens secrets, que sa volonté nous
0 Ps.XL, 6.
î) Jean IX, 3.
soit pour cause trèsjuste de tout ce qu'il fait. Quand le ciel est brouillé de grosses nuées et espesses, et qu'il se dresse quelque tempeste violente, pource qu'il n'y a qu'obscurité devant nos yeux, et le tonnerre bruit en nos aureilles, en sorte que tous nos sens sont eslourdis de frayeur, il nous semble que tout est meslé et confus : toutesfois au ciel tout demeure paisible en son estât. Ainsi nous faut-il estre résolus, quand les choses estans troublées au monde nous ostent le jugement, que Dieu estant séparé loin de nous en la clairté de sa justice et sagesse, sçait bien modérer telles confusions pour les amener par bon ordre à droicte fin. Et de faict, c'est une horrible forcenerie et monstrueuse, que plusieurs se donnent plus de licence à oser contreroller les œuvres de Dieu, sonder et esplucher ses conseils secrets, mesmes se précipiter à en donner leur sentence, que s'ils avoyent à juger des faits d'un homme mortel. Y a-il rien plus pervers et desbordé, que d'user de ceste modestie envers nos pareils, c'est d'aimer mieux suspendre nostre jugement, que d'estre taxez de témérité : et cependant insulter avec une audace desbordée aux jugemens de Dieu, qui nous sont incognus lesquels nous devions avoir en révérence et admiration ? 2 Nul doneques ne pourra deuement et à son proufit recognoistre la providence de Dieu, sinon qu'en réputant qu'il a affaire avec son Créateur et celuy qui a basty tout le monde, il se dispose et abbaisse d'une telle humilité qu'il appartient. De là vient que tant de chiens aujourd'huy assaillent ceste doctrine par leurs morsures venimeuses, ou pour le moins abbayent après : c'est qu'ils ne veulent point que rien soit licite à Dieu, sinon ce qu'ils pensent en leur cerveau estre raisonnable. Ils desgorgent aussi toutes les vilenies qu'ils peuvent contre nous, pensans avoir belle couleur de nous blasmer, en ce que n'estans point contens des préceptes de la Loy, où la volonté de Dieu est comprinse, nous disonsaussi que le monde est gouverné par un conseil secret de Dieu. Voire! comme si ce que nous enseignons estoit une resverie forgée en nos cerveaux, et que ce ne fust