‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 211 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XVII

pas une doctrine du sainct Esprit claire et patente, de laquelle il y a tesmoignages infinis. Mais pource qu'ils sont retenus de quelque honte pour n'oser desgorger leurs blasphèmes contre le ciel : atin de faire plus hardiment les enragez, ils font semblant de s'attacher à nous. Mais s'ils ne veulent confesser que tout ce qui advient au monde est dressé. par le conseil incompréhensible de Dieu, qu'ils me respondent à quel propos PEscriture dit que les jugemens d'iceluy sont un abysme profond. Car puisque Moyse déclaire que la volonté de Dieu, n'est point lointaine de nous, et qu'il ne la faut point chercher par-dessus les nuées ny aux abysmes, pource qu'elle nous est familièrement exprimée en la Loy J : il s'ensuit que c'est une autre volonté cachée, laquelle est accomparée à un abysme profond, de laquelle aussi sainct Paul parle, disant, 0 hautesse profonde des richesses et de la sagesse et cognoissance de Dieu2 ! que ses jugemens sont incompréhensibles, et ses voyes impossibles à trouver! Car qui est-ce qui cognoist les pensées de Dieu, ou qui a esté son conseiller? Vray est qu'il y a aussi des mystères contenus en la Loy et en l'Evangile, lesquels surmontent de beaucoup nostre capacité. Mais pource que Dieu illumine ses esleus de l'Esprit d'intelligence pour comprendre les mystères qu'il a voulu révéler par sa Parole, il n'y a là nul abysme, mais c'est une voye en laquelle on peut cheminer seurement, une lampe pour guider nos pieds, une clairté de vie : brief c'est une eschole ouverte de la vérité patente. Mais la façon admirable de régir le monde esta bon droict nommée Abysme profond : pource qu'il nous la faut révéremment adorer quand elle nous est cachée. Moyse a trèsbien exprimé les deux en peu de mots : Les secrets, dit-il, sont réservez à nostre Dieu, mais ce qui est yci escrit appartient à vous et à vos enfans3. Nous voyons qu'il nous commande non-seulement d'appliquer nostre estude à méditer la Loy de Dieu, mais aussi d'eslever nos sens en haut pour adorer la providence de Dieu. Ceste hautesse

1) Ps. XXXVI. 7 ; Deut. XXX, 11.

3) Deu». XXIX, 2a.

2) Rom. XI 33.

nous est aussi bien preschée au livre de Job, pour humilier nos esprits. Car après que l'autheur a magnifié tant qu'il a peu les œuvres de Dieu, et en faisant ses discours haut et bas par la machine du monde, a traitté combien elles sont merveilleuses : iladjouste finalement, Voycy, ce sont les bords ou extrémitez de ses voyes : et combien est-ce peu ce que nous oyons de luy? et qui comprendra le bruit de ses forces1? Suivant cela en un autre lieu il distingue entre la sagesse qui demeure en Dieu, et la façon qu'il a establie aux hommes pour estre sages.

Car après avoir devisé des secrets de nature, il dit que la sagesse est cognue à Dieu seul, et n'apparoist point aux yeux de nul vivant : et néantmoinstantost après il adjouste, qu'elle se publie pour estre cherchée, d'autant qu'il est dit à l'homme, Voycy la crainte de Dieu , c'est la sagesse2. A quoy se rapporte le dire de sainct Augustin, C'est pource que nous ne sçavons pas tout ce que Dieu fait de nous par un trèsbon ordre, que nous faisons selon sa Loy, quand nous sommes conduits de bonne volonté : mais quant au reste, que nous sommes menez de la providence de Dieu, laquelle est une loy immuable. Puis doncques que Dieu s'attribue une authorité de gouverner le monde, à nous incognue, c'est la droicte reigle de sobriété et de modestie : nous submettre à son Empire souverain : et que sa volonté nous soit le patron unique de toute justice, et cause trèsjuste de tout ce qui se fait. Je n'enten pas ceste volonté absolue de laquelle les Sophistes babillent, faisans un divorce exécrable entre sa justice et sa puissance, comme s'il pouvoit faire cecy ou cela contre toute équité : mais j'enten sa providence dont il gouverne le monde, de laquelle rien ne procède que bon et droict , combien que les raisons nous en soyent incognues.

3 Tous ceux qui seront rangez à telle modestie, ne s'escarmoucheront point pour le temps passé contre Dieu, pour les adversitez qu'ils auront souffertes : et ne rejetteront point sur luy la coulpe de leurs péchez : comme le roi Agamennon

<) Job XXVI, 14.

2) Job XXVIII ; Question., lib. 1XXXIII, cap. XXVU.

dit en Homère, Ce ne suis-je pas qui en suis cause, mais Jupiter et la déesse de nécessité. Ils ne se jetteront point aussi à l'abandon par désespoir, ainsi qu'un jeune homme nous est introduit par un Poëte ancien, disant, La condition des hommes n'a point d'arrest, la nécessité les pousse et transporte : parquoy je m'en iray rompre ma navire contre le rocher, et perdray mon bien avec ma vie. Ils ne feront point aussi couverture du nom de Dieu, pour ensevelir leur honte, comme le mesme Poëte introduit un jeune homme parlant de ses amours, Dieu m'y a poussé, je croy que les dieux l'ont voulu : car s'ils ne le vouloyent, je say qu'il ne se feroit point. Mais pluslost ils s'enquerront en l'Escriture, et apprendront que c'est qui plaist à Dieu, pour s'efforcer d'y tendre, ayans le sainct Esprit pour guide. Ce pendant aussi estans appareillez de suivre où Dieu les appellera, monstreront par effect qu'il n'est rien plus utile que ceste doctrine, laquelle est injustement blasmée parles malins, d'autantqu'aucuns la prattiquent mal. Car ce sont propos trop esgarez que Mènent beaucoup de gens profanes, s'escarmouchans comme s'ils vouloyent mesler le ciel et la terre, comme l'on dit, quand ils allèguent que si Dieu a marqué le point de nostre mort, nous ne le pouvons eschapper : ce sera doncques en vain que nous travaillerons à estre sur nos gardes. Ainsi, ce qu'aucuns ne s'osent pas mettre en chemin, quand ils oyent dire qu'il y a danger de peur d'estre meurtris des brigans : les uns appellent les médecins et s'aident des apoticaires en maladies : les autres s'abstienent de grosses viandes pour se contregarder : les autres craignent d'habiter en maisons ruineuses,. et tous généralement cherchent moyens pour parvenir à leurs intentions : toutes ces choses sont remèdes frivoles qu'on cherche pour corriger la volonté de Dieu : ou bien ce n'est point par sa volonté et ordonnance que toutes choses advienent. Car ce sont choses incompatibles, de dire que la vie et la mort, santé et maladie, paix et guerre, richesses et povrelé vienent de Dieu : et que les hommes par leur industrie les évitent ou obtienent , selon

qu'ils les hayssent ou appètent. D'avantage, ils disent que les oraisons des fidèles non-seulement seront superflues, mais aussi perverses : par lesquelles ils demandent que Dieu pourvoye à ce qu'il a délibéré éternellement. En somme, ils ostent toute délibération qu'on fait des choses futures, comme répugnantes à la providence de Dieu : laquelle sans nous appeler au conseil a une fois déterminé ce qu'elle vouloit estre fait. D'avantage, tout ce qui advient, ils l'imputent tellement à la providence de Dieu, qu'ils n'ont point d'esgard à l'homme qui aura fait ce dont il est question. Si quelque ruffien a tué un homme de bien, ils disent qu'il a exécuté le conseil de Dieu. Si quelqu'un a desrobé ou paillarde, pource qu'il a fait ce que Dieu avoit préveu, ils disent qu'il estle ministre de sa providence. Si l'enfant a laissé mourir son père sans le secourir, Il ne pouvoit, disent-ils, résister à Dieu, qui l'avoit ainsi ordonné. Ainsi ils font de tous vices vertu, pource qu'ils servent à l'ordonnance de Dieu.

4- Quant est des choses à advenir, Salomon accorde facilement avec la providence de Dieu les consultations qu'on en prend. Car comme il se mocque de l'outrecuidance de ceux qui entreprenent hardiment sans Dieu tout ce qui leur vient en fanlasie, comme s'ils n'estoyent point régis de sa main, aussi en un autre lieu il parle ainsi, Le cœur de l'homme doit penser à sa voye : et le Seigneur gouvernera ses pas *. En quoy il signifie que le décret éternel de Dieu lie nous empesche point que nous ne prouvoyonsà nous sous sa bonne volonté, et mettions ordre a nos affaires. La raison est manifeste : car celuy qui a limité nostre vie, nous a aussi commis la solicitude d'icelle : et nous a donné les moyens pour la conserver : et nous a fait prévoir les périls, à ce qu'ils ne nous peussent surprendre, nous donnant les remèdes au contraire, pour y obvier.

Maintenant il appert quel est nostre devoir. Si le Seigneur nous a baillé nostre vie en garde, que nous la conservions : s'il nous donne les moyens de ce faire,

1) Prov. XVI, 9.

Page 1