‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 212 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XVII

que nous en usions : s'il nous monstre les dangers, que nous ne nous y jettions point follement et sans propos : s'il nous offre les remèdes, que nous ne les mesprisions point. Mais nul péril ne peut nuire, dira quelqu'un, s'il n'est ordonné qu'il nous nuise. Et si ainsi est, on ne peut venir à rencontre par aucun remède. Mais au contraire, que sera-ce si les dangers ne sont pas invincibles, d'aulant que le Seigneur nous a assigné les remèdes pour les surmonter? Regarde quelle convenance il y a entre ton argument et l'ordre de la providence divine. Tu infères qu'il ne nous faut donner garde des dangers, pource que nous en pourrions esehapper sans nous en garder, moyennant qu'ils ne soyent pas invincibles : le Seigneur au contraire te commande de t'en garder, pource qu'il veut que tu en escbappes. Ces enragez ne considèrent point ce qu'on voit à l'œil, que l'industrie de consulter et se garder a esté inspirée de Dieu aux hommes, par laquelle ils servissent à sa providence, en conservant leur vie : comme au contraire par nonchalance et mespris ils acquièrent les misères qu'il leurveutimposer. Car dont est-ce qu'il advient qu'un homme prudent, en mettant ordre à ses affaires destourne le mal qui luy estoit prochain, et un fol par sa témérité périt? Qu'est-ce autre chose, sinon que folie et prudence sont instrumens de la dispensation de Dieu, en une partie et en l'autre ? Pourtant le Seigneur a voulu toutes choses futures nous estre cachées, afin que nous venions au-devant; ne seaehans point ce qui en doit estre, et que nous ne cessions point d'user des remèdes qu'il nous donne contre les dangers, jusques à ce que nous en soyons venus à bout, ou qu'ils nous ayent surmontez. Parquoy j'ay dit que nous ne devons pas contempler la providence de Dieu nue, mais avec les moyens que Dieu luy a conjoincts, comme s'il la revestoit pour nous apparoir en son estât.

5 Quant est des choses advenues et passées, ces fantastiques considèrent mal et perversement la providence de Dieu.

Nous disons que toutes choses dépendent d'icelle, comme de leur fondement : et pourtant qu'il ne se fait ne larrecin, ne

paillardise, ny homicide, que la volonté de Dieu n'enlreviene. Sur cela ils demandent, Pourquoy doncques sera puny un larron qui a puny celuy que Dieu vouloit estre chastié [:ar povrelé? Pourquoy sera puny un meurtrier qui a tué celuy auquel Dieu avoit liny la vie? Brief, si toutes telles manières de gens servent à la volonté de Dieu, pourquoy les puniraon ? Mais je nie qu'ils y servent. Car nous ne dirons pas que celuy qui est mené d'un mauvais cœur s'adonne à servir à Dieu, veu qu'il veut seulement complaire à sa meschante cupidité. Cestuy-là obtempère à Dieu, qui estant enseigné de sa volonté, va où elle l'appelle. Or où est-ce que Dieu nous enseigne de sa volonté, sinon en sa Parole? Pourtant en tout ce que nous avons à faire il nous faut contempler la volonté de Dieu, telle qu'il nous l'a déclairée en icelle Parole. Dieu requiert de nous ce qu'il commande. Si nous faisons rien contre son précepte, ce n'est pas obéissance, mais plustost contumace et transgression. Ils répliquent, que nous ne le ferions pas s'il ne le vouloit. Je le confesse : mais le faisonsnous afin de luy complaire? Or il ne nous le commande pas : mais nous entreprenons le mal, ne pensans point à ce que Dieu demande, ains estans tellement transportez de la rage de nostre intempérance, que de propos délibéré nous taschons de lui contrevenir. En ceste manière nous servons bien à sa juste ordonnance en mal faisant : pource que par la grandeur infinie de sa sapience, il se fait droictement aider de mauvais instrumens à bien faire. Mais regardons combien leur argument est inepte, et sot. Ils veulent que les crimes demeurent impunis, et soyent libres à ceux qui les font, pource qu'ils ne se commettent point sans la disposition de Dieu. Je dy d'avantage, que les larrons et meurtriers et autres malfaiteurs sont instrumens de la providence de Dieu, desquels le Seigneur use à exécuter les jugemens qu'il a décrétez : mais je nie que pour cela ils puissent prendre excuse aucune. Car quoy ? envelopperont-ils Dieu en une mesme iniquité avec eux? ou bien, couvriront-ils leur perversité par sa justice? Ils ne peuvent ne l'un

ne l'autre retleur conscience les rédargue tellement qu'ils ne se peuvent purger. De taxer Dieu, ils ne peuvent, veu qu'ils trouvent en eux tout le mal : en luy, rien sinon un usage bon et légitime de leur malice. Néantmoins il besongne par eux, dira quelqu'un. Et dont vient la puanteur en une charongne, après qu'elle est ouverte et pourrie? Chacun voit bien que cela vient des rais du Soleil : ettoutesfois personne ne dira qu'ils puent pourtant.

Ainsi, puis que la matière, et faute du mal consiste en un mauvais homme, pourquoy Dieu en tirera-il quelque macule et ordure, s'il en use selon sa volonté ? Pourtant chassons ceste pétulance de chien, laquelle peut bien abbayer de loin la justice de Dieu, mais ne la peut attoucher

6 Toutesfois si nous sçavons que c'est de bien et sainctement méditer la providence de Dieu selon la reigle de piété, cela nous suffira pour abolir telles fantasies extravagantes, et recevrons trèsbon fruit et savoureux de ce que les phrénétiques tirent à leur perdition. Pourtant le cœur de l'homme chrestien, veu qu'il a cela tout résolu, qu'il n'advient rien à l'adventure, mais que toutes choses se font par la providence de Dieu, regardera tousjours à luy, comme à la principale cause de tout ce qui se fait : mais ce pendant il né laissera point de contempler les causes inférieures en leur degré. D'avantage, il ne doutera pas que la providence de Dieu ne veille pour sa conservation : et qu'elle ne permettra rien advenir, qui ne soit pour son bien et salut. Or pource qu'il a affaire premièrement aux hommes, secondement aux autres créatures, il s'asseurera que la providence de Dieu règne par tout. Quant est des hommes, soit qu'ils soyent bons ou mauvais, il recognoistra que leurs conseils, volontez et forces, puissances et entreprises sont sous la main de Dieu, tellement qu'il est en luy de les fleschir où bon luy semble, et les réprimer toutesfois et quantes que bon luy semble.

Il y a plusieurs promesses évidentes, lesquelles testilient, que la providence de Dieu d'un soin spécial veille et fait quasi le guet pour maintenir le salut des fidè-

les. Comme quand il est dit, Jette ta solicitude sur le Seigneur, et il te nourrira : car il a soin de nous. Item, Qui habite en la garde du haut Dieu, sera maintenu par sa protection. Item, Quiconque vous touche, touche la prunelle de mon œil. Item, Je te seray pour bouclier et mur d'airain, et batailleray contre tes ennemis. Item, Quand la mère oublieroit ses enfans, encore ne t'oubliray-je jamais1. Mesmes c'est le principal but des histoires de la Bible, de monslrer que Dieu garde si songneusement ses serviteurs qu'il ne les laissera pas achopper à une pierre. Comme à bon droict j'ay cydessus réprouvé l'opinion de ceux qui imaginent une providence de Dieu universelle, laquelle ne descende point jusques à avoir spécialement soin d'une chacune créature : aussi il nous faut sur toute chose recognoistre ceste solicitude spéciale envers nous. Pour laquelle cause Christ après avoir dit, que le plus vil passereau de l'air ne tombe pas sans la volonté de Dieu 2, il applique là incontinent ceste sentence, à ce que nous soyons certains, que d'autant que nous luy sommes plus précieux que petis oiseaux, il veille plus songneusement sur nous que sur eux, jusques à en avoir telle solicitude, qu'un cheveu de nostre teste ne tombera point sans qu'il le permette. Que demandons-nous d'avantage, si un cheveu ne nous peut tomber sans la volonté de Dieu? Je ne parle pas seulement du genre humain, mais pource que Dieu a esleu son Eglise pour son domicile, il n'y a doute qu'il ne vueille monstrer par exemples singuliers le soin paternel qu'il en a. 7 Pourtant le serviteur de Dieu estant confermé par toutes ces promesses et les exemples correspondans, conjoindra aussi les tesmoignages, où il est dit, que tous hommes sont sous la puissance de Dieu, soit qu'il l'allé incliner leurs cœurs à nous aimer, ou réprimer leur malice à ce qu'elle ne nous nuise. Car c'est le Seigneur qui a donné grâce à son peuple, non-seulement envers ceux qui autrement lui estoyent amis, mais envers les Egyptiens 3.

1) Ps. LV, 23; I Pierre V, 7 ; Ps. XCI, 1 ; Zach. I, 8 ; Is. XXVI, 1; XL1X, (5.

%) Matth. X,29. J) Ex. 111, 21

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