LIVRE I, CHAPITRE XVII
Quant est de la fureur de nos ennemis, il la sait bien rompre en diverses manières. Aueunesfois il leur oste l'entendement à ce qu'ils ne puissent prendre bon conseil : ainsi qu'il fit à Acbab, luy envoyant le diable pour luy prophétiser mensonge par la bouche de tous les prophètes l, afin de le décevoir : comme il fit aussi à Roboam, l'aveuglant par le fol conseil des jeunes, pour le despouiller de son royaume par sa folie2. Aueunesfois en leur donnant entendement pour voir et entendre ce qui est expédient, il leur abat tellement le cœur, et les estonne, qu'ils n'osent nullement entreprendre ce qu'ils ont conceu.
Aueunesfois en leur permettant de s'efforcer à exécuter ce que porte leur rage, il vient au-devant à leur impétuosité, et ne souffre point qu'ils vienent à bout de leur intention. En telle manière il dissipa devant le temps le conseil d'Achitophel, lequel eust esté pernicieux à David 3. En ceste manière il a le soin de modérer et conduire toutes créatures pour le salut des siens, voire mesme le diable, lequel nous voyons n'avoir osé rien attenter contre Job sans son ottroy et commandement 4. Quand nous aurons ceste cognoissance, il s'ensuivra nécessairement tant une action de grâce envers la bonté de Dieu en toute prospérité, que patience en adversité : et d'avantage une singulière asseurance pour l'advenir. Parquoy quelque chose qu'il adviene selon nostre vouloir, nous l'attribuerons à Dieu : soit que nous sentions sa bénéficence par le moyen des hommes, ou qu'il nous aide par ses autres créatures. Car nous réputerons ainsi en nostre cœur, Certes c'est Dieu, qui a tourné le cœur de ceux-cy à m'aimer, et a fait qu'ils me fussent instrumens de sa bénignité. En fertilité, nous estimerons que c'est le Seigneur qui a commandé au ciel de plouvoir sur la terre, alin qu'elle fructifias!. En tout autre genre de prospérité, nous ne douterons pas que c'est la seule bénédiction de Dieu, qui en est cause. Ces admonitions ne nous souffriront point d'estre ingrats.
8 Au contraire, s'il nous advient quelque adversité, nous eslèverons inconti-
() I Rois XXII, 22.
3) 2 Sam. XVII, 7, 14.
2) I Rois XII, 10, 15.
4) Job I, 12.
nent nostre cœur à Dieu, lequel seul le pourra former à patience et tranquillité. Si Joseph se fust arresté à méditer la desloyauté de ses frères, et le lasche tour qu'ils luy avoyent fait, jamais il n'eust eu courage fraternel envers eux. Mais pource qu'il convertit sa pensée à Dieu, oubliant leur injure, il fut fleschy à mansuétude et douceur, jusques à les consoler luymesme, en disant, Ce n'estes-vous point, qui m'avez vendu pour estre amené en Egypte : mais par la volonté du Seigneur j'ay esté envoyé devant vous, pour vostre proufit. Vous aviez fait une mauvaise machination contre moy : mais le Seigneur l'a convertie en bien ». Si Job eust regardé les Chaldéens qui l'avoyent outragé, il eust esté enflambé de cupidité de vengence : mais pource qu'il recognoist pareillement l'œuvre de Dieu, il se console de ceste belle sentence, Le Seigneur Pavoit donné, le Seigneur l'a osté : que le nom du Seigneur soit bénit 2. David aussi bien, s'il se fust amusé du tout à considérer la malice de Séméi, lequel le persécutoit d'injures et à coups de pierres, il eust incité les siens à se venger : mais pource qu'il entend qu'il ne fait pas cela sans le mouvement de Dieu, il les appaise au lieu de les irriter : Laissez-le, dit-il , car Dieu luy a commandé de mesdire de moy 3. Et il réprime aussi bien ailleurs par ceste mesme bride l'intempérance de sa douleur : Je me suis teu, dit-il, et suis devenu comme un muet : car c'est toy, ô Dieu, qui m'affliges 4. S'il n'y a nul meilleur remède contre ire et impatience, ce ne sera pas mal proutité à nous, quand nous aurons tellement apprins de méditer la providence de Dieu en cest endroit, que nous puissions tousjours réduire nostre cogitation à ce point, Le Seigneur l'a voulu, il faut doneques prendre en patience : non pas seulement pource qu'il n'est pas loisible de résister, mais pource qu'il ne veut rien qui ne soit juste et expédient. La somme revient là, qu'estans injustement grevez par les hommes, nous laissions là leur malice, laquelle ne feroit qu'aigrir nostre courroux, et aiguiser nos affections
gl)Gen.XLV. 8 ; L, 3) 2 Sam. XVI, 10.
2) lob I, 21.
4) Ps. XXXIX, 10
à vengence : et qu'il nous souviene de nous eslever à Dieu, et nous tenir certains que c'est par son juste décret et pourvoyance, que tout ce que nos ennemis attentent contre nous est permis, voire ordonné. Sainct Paul nous voulant retirer d'affection de nous venger, nous admoneste prudemment que nous n'avons pas à combatre contre la chair et le sang, mais contre le diable nostre ennemy spirituel, afin de nous munir contre luy l. Mais ceste admonition va encores par-dessus, pour appaiser toutes impétuositez et passions de cholère : c'est que Dieu arme au combat tant le diable que tous iniques, et préside au milieu comme un maistr3 de lices pour exercer nostre patience. Mais si les fascheries que nous endurons nous vienent d'autre costé que des hommes, pensons à ce qui est dit en la Loy : c'est que toutes prospériez nous descoulent de la source de la bénédiction de Dieu, et que toutes calamitez sont autant de malédictions venantes aussi de luy 2. Mesmes que ceste horrible menace nous face peur : Si vous cheminez contre moy à l'estourdie, je chemineray aussi à l'estourdie contre vous 3. Car par ces mots il pique nostre stupidité, entant que selon nostre sens charnel, nous estimons fortuit tout ce qui advient soit bien ou mal, et ne sommes point incitez par les bénéfices de Dieu à le servir, ny aiguillonnez par ses verges à venir à repentance. C'est la raison aussi pourquoy Jérémie se complaind tant asprement, et aussi Amos, de ce que les Juifs ne pensoient point que le bien et le mal veinssent du commandement de Dieu \ A quoy se rapporte le propos d'Isaïe, Je suis le Dieu créant la clairié et formant les ténèbres, faisant paix et créant le mal : ce suis-je moy qui fay toutes ces choses 5.
9 Ce pendant toutesfois, si ne fermerons-nous point les yeux que nous ne considérions les causes inférieures. Car combien que nous estimions ceux desquels nous recevons quelque bien, estre minisires de la libéralité de Dieu, si ne
I) Ephés. VI, 1?.
3) Lév. XXVI, 21,21 5) Is. SLV 7.
2) Deut. XXVIH.
\j Um, 111,38; Amos III,
les mespriserons-nous pas, comme s'ils n'avoyent mérité nulle grâce envers nous par leur humanité : mais plustost nous nous recognoistrons estre obligez à eux, et le confesserons volontiers, et nous efforcerons de rendre la pareille selon nostre pouvoir, quand l'opportunité sera. Brief nous porterons cesl honneur à Dieu de le recognoistre principal autheur de tout bien : mais nous honorerons aussi bien les hommes, comme les ministres et dispensateurs de ses bénéfices, et penserons qu'il nous a voulu obliger à eux, puis qu'il s'est monstre nostre bienfaiteur par leurs mains. Si nous endurons quelque dommage, ou pour nostre négligence, ou pour nostre nonchalance, nous penserons bien que cela s'est fait par le vouloir de Dieu, mais nous ne laisserons point de nous en imputer la faute. Si quelqu'un de nos parens ou amis, duquel nous devions avoir lesoin, trespassesans estre bien pensé, combien que nous n'ignorerons pas qu'il estoit venu au terme lequel il ne pouvoit passer, toutesfois nous n'amoindrirons point par cela nostre péché : mais d'autant que nous n'aurons point fait nostre devoir, nous prendrons sa mort comme estant advenue de nostre faute. Par plus forte raison doncques, s'il y a eu fraude ou malice délibérée en commettant homicide ou larrecin, nous ne devrons pas excuser ces crimes sous couleur de la providence de Dieu : mais en un mesme fait nous contemplerons la justice de Dieu et l'iniquité de l'homme, comme l'un et l'autre se monstre évidemment. Quant est des choses futures, nous prendrons pied principalement à ces causes inférieures dont nous avons parlé.
Car nous réputerons que ce sera une bénédiction de Dieu, s'il nous donne les moyens humains pour nous entretenir et conserver: et pourtant nous consulterons de ce que nous avons à faire selon nostre faculté : et ne serons point paresseux d'implorer l'aide de ceux lesquels nous verrons estre propres pour nous aider.
Plustost estimans que c'est Dieu qui nous présente à la main toutes créatures, lesquelles nous peuvent porter proulit, nous les appliquerons en usage, comme instrumens légitimes de sa providence. Et