LIVRE II, CHAPITRE I
Paul appelle souventesfois Péché, sans adjouster originel. Les œuvres qui en sortent, comme sont adultères, paillardises, larrecins, haines, meurtres et gourmandises ', il les appelle, selon ceste raison, Fruits de péché : combien que toutes telles œuvres sont communément nommées Péché, tant par toute l'Escriture qu'en sainct Paul mesme. Il nous faudra distinctement considérer ces deux choses : c'est asçavoir que nous sommes tellement corrompus en toutes les parties de nostre nature, que pour ceste corruption nous sommes à bonne cause damnables devant. Dieu, auquel rien n'est agréable sinon justice, innocence et pureté. Et ne faut dire que ceste obligation soit causée de la faute d'autruy seulement, comme si nous respondionspour le péché de nostre premier père sans avoir rien mérité. Car en ce qui est dit, que par Adam nous sommes faits redevables au jugement de Dieu, ce n'est pas à dire que nous soyons innocens, et que sans avoir mérité aucune peine nous portions la folle enchère de son péché : mais pource que par sa transgression nous sommes tous enveloppez de confusion, il est dit nous avoir tous obligez. Toutesfois nous ne devons entendre qu'il nous ait constituez seulement redevables de la peine, sans nous avoir communiqué son péché. Car à la vérité le péché descendu de luy réside en nous, auquel justement la peine est deue. Pourtant sainct Augustin, combien qu'il l'appelle aucunesfois, Le péché d'autruy, pour monstrer plus clairement que nous l'avons de race 2, toutesfois il asseure qu'il est propre à un chacun de nous.Etmesmes l'Apostretesmoigne que la mort est venue sur tous hommes, pource que tous ont péché':
c'est-à-dire, que tous sont enveloppez du péché originel, et souillez des macules d'iceluy. Pour ceste cause les enfans mesmes sont enclos en ceste condamnation : non pas simplement pour le péché d'autruy, mais pour le leur propre. Car combien qu'ils n'ayent encores produit fruits de leur iniquité, toutesfois ils en
0 Gai. V, 19.
î) Cum alibi saepe, tum Tcro, lib. 111 ; De peccal. miri'l. e«r»mun.,eap. VIII. 3) Rom. V, ii.
ont la semence cachée en eux. Et qui plus est, leur nature est une semence de péché : pour tant elle ne peut estre que desplaisante et abominable à Dieu. Dont il s'ensuit qu'à bon droict et proprement tel mal est réputé péché devant Dieu. Car sans coulpe nous ne serions point attirez en condamnation. L'autre point que nous avons à considérer, c'est que ceste perversité n'est jamais oisive en nous, mais engendre continuellement nouveaux fruits, asçavoir icelles œuvres de la chair que nous avons n'aguères descrites :
tout ainsi qu'une fournaise ardente sans cesse jette flambe et eslincelles, et une source jette son eau. Parquoy ceux qui ont définy le péché originel estre un défaut de justice originelle laquelle devoit estre en l'homme : combien qu'en ces paroles ils ayent comprins toute la substance, toutesfois ils n'ont suffisamment exprimé la force d'iceluy. Car nostre nature n'est pas seulement vuide et destituée de tous biens, mais elle est tellement fertile en toute espèce de mal, qu'elle ne peut estre oisive. Ceux qui l'ont appelée Concupiscence, n'ont point usé d'un mot par trop impertinent, moyennant qu'on adjoustast ce qui n'est concédé de plusieurs, c'est que toutes les parties de l'homme, depuis l'entendement jusques à la volonté, depuis l'âme jusquesà la chair, sont souillées et du tout remplies de ceste concupiscence : ou bien, pour le faire plus court, que l'homme n'est autre chose de soy-mesme que concupiscence.
9 Parquoy j'ay dit que depuis qu'Adam s'est destourné de la fontaine de justice, toutes les parties de l'âme ont esté possédées par le péché. Car ce n'a pas esté son appétit inférieur seulement, ou sensualité, qui l'a alléché à mal, mais ceste maudite impiété, dont nous avons fait mention, a occupé le plus haut et le plus excellent de son esprit, et l'orgueil est entré jusques au profond du cœur. Ainsi c'est une fantasie froide et sotte, de vouloir restreindre la corruption venue delà, aux mouvemens ou appétis qu'on appelle Sensuels, ou l'appeler Un nourrissement de feu, lequel allèche, esmeuve et tire la sensualité à péché. En quoy le maistre des Sentences a monstre une grosse
INSTITUTION CHREST1ENNE.
ignorance et lourde. Car en cherchant le siège de ce vice, il dit qu'il est en la chair, selon sainct Paul : adjoustant sa glose, que ce n'est pas proprement, mais pource qu'il y apparoist plus. Or il est si sot de prendre ce mot de Chair pour le corps : comme si sainct Paul en l'opposant à la grâce du sainct Esprit, par laquelle nous sommes régénérez, marquoit seulement une partie de l'âme, et ne comprenoit pas toute nostre nature. Et luymesme en oste toute difficulté, disant que le péché ne réside pas seulement en une partie, mais qu'il n'y a rien de pur et net de sa pourriture mortelle. Car en disputant de la nature vicieuse, il ne condamne pas seulement les appétis apparens, mais insiste sur tout en ce point, que l'entendement est totalement asservy à bestise et aveuglement, et le cœur adonné à perversité. Et tout le troisième chapitre des Romains n'est autre chose qu'une description du péché originel.
Cecy mesmes appert encore mieux par le renouvellement. Car l'esprit, qui est opposé au vieil homme, et à la chair, ne signifie pas seulement la grâce par laquelle la partie inférieure de l'âme ou sensuelle est corrigée, mais comprend une plene réformation de toutes les parties. Parquoy sainct Paul ailleurs ne demande pas seulement de mettre bas et anéantir les appétis énormes, mais veut que nous soyons renouvelez de l'esprit de nostre entendement : et en l'autre passage, que nous soyons transformez en nouveauté d'esprit *. Dont il s'ensuit que ce qui est le plus noble et le plus à priser en nos âmes, non-seulement est navré et blessé, mais du tout corrompu, quelque dignité qui y reluise : en sorte qu'il n'a pas seulement mestier de guairison, mais faut qu'il veste une nature nouvelle. Nous verrons tantost comment le péché occupe l'esprit et le cœur. J'ay yci voulu seulement toucher en brief, que tout l'homme est accablé comme d'un déluge depuis la teste jusques aux pieds, en sorte qu'il n'y a nulle partie de luy exempte de péché : et par ainsi que tout ce qui en procède est à bon droict condamné et im-
1) Epliés. IV, 2* ; Rom. XII, 2.
puté à péché : comme sainct Paul dit, que toutes affections de la chair sont ennemies à Dieu : et par conséquent, mort1.
10Voyent maintenant ceux qui osent attribuer la cause de leur péché à Dieu, quand nous disons que les hommes sont naturellement vicieux, s'ils font perversement de contempler l'ouvrage de Dieu en leur pollution, lequel ils devoyent plustost chercher et sonder en la nature qu'avoit receue Adam devant qu'estre corrompu. Nostre perdition doncques procède de la coulpe de nostre chair, et non pas de Dieu : attendu que nous ne sommes péris pour autre cause que pour estre déclinez de nostre première création. Et ne faut yci répliquer, que Dieu eust bien peu mieux pourvoir à nostre salut, s'il fust venu au-devant de la cheute d'Adam : car ceste objection est si audacieuse et téméraire, qu'elle ne doit nullement entrer en l'entendement de l'homme fidèle. D'avantage elle appartient à la prédestination de Dieu, laquelle sera cy-après traittée en son lieu. Pourtant qu'il nous souviene d'imputer tousjours nostre ruine à la corruption de nostre nature, et non point à icelle nature qui avoit esté donnée premièrement à l'homme afin de n'accuser Dieu, comme si nostre mal venoit de luy. 11 est bien vray que ceste mortelle playe de péché est fichée en nostre nature : mais ce sont choses bien diverses, qu'elle ait esté navrée dés son origine, ou qu'elle l'ait esté depuis et d'ailleurs. Or est-il certain qu'elle a esté navrée par le péché qui est survenu. Nous n'avons doncques cause de nous plaindre que de nous-mesmes : ce que î'Escriture dénote diligemment : carl'Ecclésiaste dit, Je say que Dieu avoit créé l'homme bon : mais il s'est forgé plusieurs inventions mauvaises 2. Par cela il apparoist qu'il faut imputer à l'homme seulement sa ruine, veu qu'il avoit eu de la grâce de Dieu une droicture naturelle, et que par sa folie il est trébusché en vanité.
1 1 Nous disons doncques que l'homme est naturellement corrompu en perver-
0 Rom. VIII, 7.
2) Ecclés. VII, !