LIVRE H, CHAPITRE II
qu'elle est sujette à ses concupiscences, lesquelles la tienent vaincue et liée. Item, qu'après que la volonté a esté vaincue par le vice auquel elle est tombée, nostre nature a perdu sa liberté. Item, que l'homme en usant mal du franc arbitre, l'a perdu et s'est perdu soy-mesme. Item, que le franc arbitre est en captivité, et qu'il ne peut rien à bien faire. Item, qu'il ne sera point franc, jusques à ce que la grâce de Dieu l'ait affranchy. Item, que la justice de Dieu ne s'accomplit pas quand la Loy commande et que l'homme besongne comme de sa force : mais quand l'Esprit aide, et que la volonté de l'homme, non pas libre de soy, mais estant délivrée de Dieu, obéit. En un autre passage il rend la raison de tout cela, disant que l'homme avait bien receu en sa création, grande vertu du franc arbitre, mais qu'il l'a perdu par le péché. Parquoy en un autre lieu derechef , après avoir monstre que le franc arbitre est estably en la grâce de Dieu, il reprend asprement ceux qui se l'attribuent sans la grâce : Comment, dit-il, ces malheureux se sontils enorgueillis du franc arbitre, devant qu'estre affranchis : ou de leur force, s'ils sont desjà affranchis? Ils ne considèrent point qu'en ce mot de franc arbitre est signifiée une liberté *. Or où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté 2. Si doncques ils sont serfs de péché, comment se vantent-ils d'avoir franc arbitre? Car celuy qui est vaincu, est sujet à celuy qui l'a vaincu. S'ils sont desjà délivrez, pourquoy se vantent-ils comme de leur œuvre propre? Sont-ils tellement libres, qu'ils ne vueillent point estre serviteurs de celuy qui dit, Sans moy, vous ne pouvez rien3? Que dirons-nous mesmes qu'en un autre lieu il semble qu'il se vueille mocquer de ce mot, en disant, qu'il y a bien libéral arbitre en l'homme, mais non pas à délivre, et qu'il est libre de justice et serf de péché. Laquelle sentence il répète et expose au premier livre à Boniface chap. II, quand il dit que l'homme
1) Contra Julianum, lib. I; Homil. LUI. In Joann. ; Epist. XL1V, Ad Anasl.; De perfecta justitta; EnvMirii. ad Laurent., cip. XXX ; Ad Boni/., lib. I, cap. 111 ; lib. III, cap. VU, VIII : Lib. De Verb. Aposlol., serm. 111; Lib. De sptrit. et lit., cap. 111.
S) 2 Cor. 111, 17. 3) Jean XV, 5.
n'est pointa délivre de justice sinon par sa volonté propre : mais qu'il n'est pas à délivre de péché sinon par la grâce du Sauveur *. Celuy qui tesmoigne n'avoir autre opinion de la liberté de l'homme, sinon qu'il est esgaré de justice, ayant rejette le joug d'icelle pour servir à péché, nesemocque-il pas purement dutiltre qu'on luy baille, le nommant franc arbitre? Pourtant si quelqu'un se permet user de ce mot en saine intelligence, je ne luy en feray pas grande controversie, mais pource que je voy qu'on n'en peut user sans grand danger, au contraire que ce seroit grand proufit à l'Eglise qu'il fust aboly, je ne le voudroye point usurper, et si quelqu'un m'en demandoit conseil, je luy diroye qu'il s'en abstinst.
9 II semblera advis à d'aucuns que je me suis fait un grand préjudice en confessant que tous les docteurs ecclésiastiques, excepté sainct Augustin, ont parlé si douteusement ou inconstamment de ceste matière, qu'on ne peut rien avoir de certain de leur doctrine. Car ils prendront cela comme si je les vouloye débouter, d'autant qu'ils me sont contraires : mais je n'ay autre chose regardé, sinon d'advertir simplement et en bonne foy les lecteurs pour leur proutit, de ce qui en est, afin qu'ils n'attendent d'avantage d'eux qu'ils y trouveront : c'est qu'ils demeureront tousjours en incertitude , veu que maintenant ayans despouillé l'homme de toute vertu, ils enseignent d'avoir son refuge à la seule grâce de Dieu : l'autre fois ils luy attribuent quelque faculté, ou pour le moins semblent advis luy attribuer. Toutesfois il ne m'est pas difficile de faire apparoistre par aucunes de leurs sentences, que quelque ambiguïté qu'il y ait en leurs paroles ils n'ont du tout rien estimé des forces humaines, ou pour le moins qu'ils en ont bien peu estimé, en donnant toute la louange des bonnes œuvres au sainct Esprit. Car que veut autre chose dire ceste sentence de sainct Cyprien, tant souvent alléguée de sainct Augustin, Il ne nous faut en rien glorifier, car il n'y a nul bien qui soit nostre ? Certes elle
1) De corr. et gratia, cap. XIII.
îinéantit du tout l'homme, afin de luy apprendre de chercher tout en Dieu. Autant y en a-il en ce qu'Euchère ancien Evesque de Lion dit avec sainct Augustin, c'est que Christ est l'arbre de vie, auquel quiconque tendra la main, il vivra : Que l'arbre de cognoissance de bien et de mal, est le franc arbitre, de laquelle quiconque voudra gouster, mourra K Item, ce que dit sainct Chrysostome, Que l'homme non-seulement de nature est pécheur, mais entièrement n'est que péché 2. S'il n'y a rien de bien en nous, si l'homme depuis la teste jusques aux pieds n'est que péché, s'il n'est pas mesmes licite de tenter, que vaut le franc arbitre, comment sera-il licite de diviser entre Dieu et l'homme la louange des bonnes œuvres? Je pourroye amener des autres Pères beaucoup de tesmoignages semblables, mais afin que nul ne puisse caviller que j'aye choisi seulement ce qui servoit à mon propos, et laissé derrière ce qui me pouvoit nuire, je m'abstien d'en faire plus long récit. Néanlmoins j'ose affermer cela : combien qu'ils passent aucunesfois mesure, en exaltant le franc arbitre, qu'ils tendent tousjours à ce but, de destourner l'homme de la fiance de sa propre vertu, afin de l'enseigner que toute sa force gist en Dieu seul. Maintenant venons à considérer simplement et à la vérité quelle est la nature de l'homme.
10 Je suis contraint de répéter encores yci de rechef ce que j'ay touché au commencement de ce traitté, asçavoir que celuy a trèsbien proufîlé en la cognoissance de soy-mesme, lequel par l'intelligence de sa calamité, povreté, nudité et ignominie est abatu et estonné. Car il n'y a nul danger que l'homme s'abbaisse trop fort, moyennant qu'il entende qu'il luy faut recouvrer en Dieu ce qui luy défaut en soy-mesme. Au contraire, il ne se peut attribuer un seul grain de bien outre mesure, qu'il ne se ruine de vaine confiance, qu'il ne soit coulpable de sacrilège en ce qu'il usurpe la gloire de Dieu. Et de vray toutesfois et quantes
\) Lib. De Priedest. sanrt.; Hem, Ad Sont/.', lib. IV el alihi ; Lib. In Gm.
2) Homil. I, In adventu.
que ceste cupidité nous vient en l'entendement, d'appéter d'avoir quelque chose propre à nous, asçavoir, qui réside en nous plus qu'en Dieu, il nous faut entendre que ceste pensée ne nous est présentée d'autre conseillier quede celuy qui a induit nos premiers Pères à vouloir estre semblables à Dieu, sçachans le bien et le mal l. Si c'est parole diabolique celle qui exalte l'homme en soy-mesme, il ne nous luy faut donner lieu sinon que nous vueillions prendre conseil de nostre ennemy. C'est bien une chose plaisante de penser avoir tant de vertu en nous, que nous soyons contens de nos personnes : mais il y a trop de sentences en l'Escriture, pour nous destourner de ceste vaine confiance : comme sont celles qui s'ensuivent, Maudit est celuy qui se confie en l'homme, et met sa vertu en la chair. Item, Dieu ne prend point de plaisir en la force du cheval, ny aux jambes de l'homme robuste, mais a son affection à ceux qui le craignent et recognoissent sa bonté. Item, C'est luy qui donne force au las, et restaure celuy auquel le courage défaut. Il lasse et abat ceux qui sont en fleur d'aage, il meine en décadence les forts, et fortifie ceux qui espèrent en luy 2. Lesquelles tendent toutes à ce but, que nul ne se repose en la moindre opinion du monde de sa propre vertu, s'il veut avoir Dieu à son aide, lequel résiste aux orgueilleux, etdonne grâce aux humbles. Après, que nous réduisions en mémoire toutes ces promesses, J'espandray des eaux sur la terre qui aura soif, et arrouseray de fleuves la terre seiche. Item, Vous tous qui avez soif, venez puiser de l'eau 3 : et les autres semblab'es. Lesquelles tesmoignent, que nul n'est admis à recevoir les bénédictions de Dieu, sinon celuy qui déchet et défaut parle sentiment de sa povreté. Et ne faut aussi oublier les autres : comme est celle qui s'ensuit d'Isaïe, Tu n'auras plus le soleil pour te luire de jour, ne la lune pour luire de nuict : mais ton Dieu te sera en lumière perpétuelle *. Certes le Seigneur n'oste point à ses serviteurs la clairté du soleil
1) Gen. III. 5.
2) Jér. XVII, 5 ; Ps. CXLVII, 10 ; Is. XL, 59.
3) Jacq. IV, 6 ; Is. XL1V, 3 ; LV, «. 4) U, LX, 19.