LIVRE II, CHAPITRE II
ou de la lune : mais d'autant qu'il veut apparoistre luy seul glorieux en eux, il destourne loin leur fiance des choses qui sont les plus excellentes à nostre opinion.
11 Pourtant ceste sentence de Chrysoslome m'a tousjours fort pieu, où il dit que le fondement de nostre philosophie esl humilité. Et encores plus celle de sainct Augustin, quand il dit, Comme Démosthène orateur Grec estant interrogué quel estoit le premier précepte d'éloquence, respondit que c'estoit de bien prononcer : estant interrogé du second, respondit autant, et autant du troisième : ainsi, dit-il, si tu m'interrogues des préceptes de la religion chrestienne, je te respondray que le premier, le second et le troisième esl humilité l, Or il n'entend pas humilité, quand l'homme pensant avoir quelqueverlu ne s'enorgueillit point pourtant : mais quand il se cognoist tel à la vérité, qu'il n'a nul refuge sinon en s'humiliani devant Dieu comme il le déclaire en un autre lieu, Que nul, dit-il, ne se flatte, chacun de soy-mesme est diable : tout le bien qu'il a, il l'a de Dieu. Car qu'est-ce que tu as de toy-mesme, sinon péché? Si tu veux prendre ce qui est tien, pren le péché : car la justice est de Dieu. Item, Qu'est-ce que nous présumons tant de puissance de nostre nature? elle esl navrée, elle est abatue, elle est dissipée, elle est destruite, elle a mestier de vraye confession, et non point de fausse défense. Item, Quand chacun cognoist qu'il n'est rien en soy-mesme, et qu'il n'a nulle aide de soy, les armes sont rompues en luy 2. Or il est nécessaire que toutes les armes d'impiété soyent brisées, rompues et bruslées, que tu demeures désarmé, n'ayant en toy nulle aide. D'autant que tu es plus débile en toy, Dieu te reçoit tant mieux. Pourtant en un autre lieu, asçavoir sur le Pseaume septantième, il nous défend de nous souvenir de nostre justice, afin que nous cognoissions celle de Dieu, disant, que la grâce de Dieu, n'est pas autrement en son entier, sinon que nous tenions
O Homil. de Perfect. Evang.; ep. LVI, Ad Diosrnrid. 2) Homil. m Joan., XLIX ; Lib. Dt nat. et grat., cap. LU ; In Psat. XLV.
tout d'icelle, entant que nous sommes de nous-mesmes mauvais. Ne débatons doncques point contre Dieu de nostre droict, comme si nous estions appovris d'autant que nous luy attribuons. Car comme nostre humilité est sa haulesse, aussi la confession de nostre humilité a tousjours sa miséricorde preste pour remède. Combien que je ne préten point que l'homme quitte de son droict à Dieu, sans estre convaincu, et qu'il destourne sa pensée, pour ne recognoistre sa vertu, si aucune il en avoit, afin de se réduire à humilité : mais je requier seulement que se démettant de toute folle amour de soy-mesme, et de bautesse et ambition, desquels affections il est par trop aveuglé, il se contemple au miroir de l'Escriture.
1 2 Comme j'ay desjà dit , ceste sentence commune qu'on a tirée de sainct Augustin , me plaist bien : c'est que les dons naturels ont esté corrompus en l'homme par le péché, et que les supernaturels ont esté du tout abolis. Car par le second membre il faut entendre tant la clairté de foy, que l'intégrité et droicture appartenante à la vie céleste et à la félicité éternelle. Parquoy l'homme quittant le Royaume de Dieu, a esté privé des dons spirituels dont il estoit garny et remparé pour son salut. De là il s'ensuit qu'il est tellement banny du Royaume de Dieu, que toutes choses concernantes la vie bienheureuse de l'âme sont aussi esteintes en luy, jusques à ce qu'estant régénéré par la grâce du sainct Esprit, il les recouvre, asçavoir la foy, l'amour de Dieu, charité envers le prochain , affection de vivre sainctement et justement. Or d'autant que toutes ces choses nous sont rendues par Jésus-Christ, elles ne peuvent estre réputées de nostre nature : car elles procèdent d'ailleurs. Pourtant nous concluons qu'elles ont esté abolies en nous. Pareillement aussi l'intégrité de l'entendement, et la droicture du cœur nous ont esté ostées. Voylà quelle est la corruption des dons naturels. Car combien qu'il nous reste quelque portion d'intelligence et de jugement avec la volonté, toutesfois nous ne dirons pas que l'entendement soit sain et entier, estant si débile et en-
veloppé en beaucoup de ténèbres. Quant au vouloir, la malice et rébellion en est assez cognue. Puis doncques que la raison par laquelle l'homme discerne d'entre le bien et le mal, par laquelle il entend et juge, est un don naturel, elle n'a peu estre du tout esteinte, mais a esté en partie débilitée et en partie corrompue : tellement qu'il n'y apparoistque ruine desfigurée. Et c'est en ce sens que sainct Jehan dit, que la clairté luit en ténèbres, mais qu'elle n'est point comprinse des ténèbres1. Et par ces mots tous les deux sont clairement exprimez : c'est qu'en la nature de l'homme, quelque perverse et abastardie qu'elle soit, il y estincelle encore quelques flammettes, pour démonstrer qu'il est un animal raisonnable , et qu'il diffère d'avec les bestes brutes, entant qu'il est doué d'intelligence : et toutesfois que ceste clairté est estouffée par telle et si espesse obscurité d'ignorance, qu'elle ne peut sortir en effect. Semblablement la volonté, pource qu'elle est inséparable de la nature de l'homme, n'est point du tout périe : mais elle est tellement captive et comme garrotée sous meschantes convoitises, qu'elle ne peut rien appéter de bon. Ceste définition est plene et suffisante, mais encore a-elle mestier d'estre expliquée plus au long. Parquoy afin que l'ordre de nostre dispute procède selon la distinction que nous avons mise, en laquelle nous avons divisé l'âme humaine en intelligence et volonté, il nous faut premièrement examiner quelle force il y a en l'intelligence. De dire qu'elle soit tellement aveuglée qu'il ne luy reste aucune cognoissance en chose du monde, cela seroit répugnant nonseulement à la Parole de Dieu, mais aussi à l'expérience commune. Car nous voyons qu'en l'esprit humain il y a quelque désir de s'enquérir de la vérité, à laquelle il ne seroit point tant enclin , sinon qu'il en eust quelque goust premièrement.
C'est doncques desjà quelque estincelle de clairté en l'esprit humain, qu'il a une amour naturelle à la vérité, le contemnement de laquelle es bestes brutes monstre qu'elles sont plenes de stupidité, et sans
1) Jean I, S.
aucun sentiment de raison : combien que ce désir tel quel devant que se mettre en train défaut, pource qu'il déchoit en vanité. Car l'entendement humain, à cause de sa rudesse, ne peut tenir certaine voye pour chercher la vérité, mais extravague en divers erreurs : et comme un aveugle qui tastonne en ténèbres, se heurte çà et là, jusques à s'esgarer du tout. Ainsi en cherchant la vérité , il monstre combien il est malpropre et idoine à la chercher et trouver. 11 y a une autre faute bien grosse, c'est qu'il ne discerne le plus souvent à quoy il se doit appliquer: ainsi il se tormente d'une folle curiosité , à chercher choses superflues et de nulle valeur. Quant est des choses nécessaires, ou il les méprise du tout, ou au lieu de les regarder, il les guigne comme en passant. Certes il n'advient quasi jamais qu'il y applique son estudeà bon escient. De laquelle perversité, combien que tous les escrivains payens se complaignent, néantmoins on voit qu'ils s'y sont tous enveloppez. Pourtant Salomon en son Ecclésiaste, après avoir raconté toutes les choses esquelles les hommes se plaisent et pensent estre bien sages, en la fin il les prononce estre vaines et frivoles.
4 3 Toutesfois quand l'entendement humain s'efforce à quelque estude, il ne labeure pas tellement en vain, qu'il ne proufite aucunement : principalement, quand il s'addresse à ces choses inférieures. Et mesmes n'est pas tellement stupide, qu'il ne gouste quelque petit des choses supérieures, combien qu'il vaque négligemment à les chercher : mais il n'a point pareille faculté aux unes et aux autres. Car quand il se veut eslever par-dessus la vie présente , il est lors principalement convaincu de son imbécillité. Pourtant afin de mieux entendre jusques à quel degré il peut monter en chacune chose, il nous faut user d'une distinction qui sera telle: asçavoir que l'intelligence des choses terriennes est autre que des choses célestes. J'appelle choses terriennes, lesquelles ne touchent point jusques à Dieu et son Royaume, ny à la vraye justice etimmortalitéde la vie future : mais sont conjoinctes avec la vie présente, et quasi encloses sous les limites d'icelle. Les choses ce-