‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 229 sur 335 · LIVRE H, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAPITRE II

lestes, je les appelle la pure eognoissance de Dieu, la reigle et raison de vraye justice, et les mystères du Royaume céleste. Sous la première espèce sont contenues la doctrine politique, la manière de bien gouverner sa maison, les arts méchaniques, la Philosophie et toutes les disciplines qu'on appelle libérales. A la seconde se doit référer la eognoissance de Dieu et de sa volonté, et la reigle de conformer nostre vie à icelle. Quant au premier genre, il nous faut confesser ce qui s'ensuit : c'est qu'entant que l'homme est de nature compagnable , il est aussi enclin d'une affection naturelle à entretenir et conserver société. Pourtant nous voyons qu'il y a quelques cogitations générales d l'une honnesteté et ordre civil , imprimées en l'entendement de tous hommes. De là vient qu'il ne s'en trouve nul qui ne recognoisse que toutes assemblées d'hommes se doivent reigler par quelques loix, et qui n'ait quelque principe d'icelles loix en son entendement. De là vient le consentement qu'ont eu tousjours tant les peuples que les hommes particuliers, à accepter loix, pource qu'il y en a quelque semence en tous qui procède de nature, sans maistre ou législateur. A cela ne répugnent point les dissentions et combats qui survienent incontinent :

c'est que les uns voudroyent toutes loix estre cassées, toute honnesteté renversée, toute justice abolie, pour se gouverner selon leur cupidité : comme pour exemple, les larrons et brigans. Les autres (ce qui advient communément) pensent estre inique ce qu'un législateur ordonne pour bon et juste, et jugent estre bon ce qu'il défend comme mauvais. Car les premiers ne hayssent point les loix, pource qu'ils ignorent qu'elles soyent bonnes et sainctes : mais estans ravis et transportez de leur cupidité, comme d'une rage, combatent contre la raison : et ce qu'ils approuvent en leur entendement, ils le hayssent en leur cœur, auquel règne la mauvaistie. Les seconds, au différent qu'ils ont ne répugnent pas tellement ensemble, qu'ils n'ayent tous ceste première appréhension d'équité que nous avons dite.

Car puis que leur contrariété gist en cela, quelles loix seroyent les meilleures, c'est

signe qu'ils consentent en quelque somme d'équité. En quoy ainsi se monstre la débilité de l'entendement humain, lequel pensant suivre la droicte voye, cloche et chancelle. Néantmoins cela demeure tousjours ferme, qu'il y a en tous hommes quelque semence d'ordre politique : ce qui est un grand argument que nul n'est destitué de la lumière de raison quant au gouvernement de la vie présente.

1 4 Quant est des arts tantméchaniques que libéraux, entant que nous avons quelque dextérité à les apprendre, en cela il apparoist qu'il y a quelque vertu en cest endroit en l'entendement humain.

Car combien qu'un chacun ne soit pas propre et idoine à les apprendre tous, toutesfois c'est un signe suffisant que l'entendement humain n'est pas destitué de vertu en cest endroit, veu qu'il ne s'en trouve quasi pas un lequel n'ait quelque promptitude à y proufiter. D'avantage, il n'y a pas seulement la vertu et facilité à les apprendre : mais nous voyons que chacun en son art le plus souvent invente quelque chose de nouveau, ou bien augmente et polit ce qu'il a apprins des autres. En quoy, combien que Platon se soit abusé, pensant que telle appréhension ne fust qu'une souvenance de ce que l'âme sçavoit devant qu'estre mise dedans le corps, toutesfois la raison nous contraint de confesser qu'il y a quelque principe de ces choses imprimé en l'entendement de l'homme.

Ces exemples doneques nous monstrent qu'il y a quelque appréhension universelle de raison, imprimée naturellement en tous hommes, et toutesfois cela est tellement universel, qu'un chacun pour soy en son intelligence doit recognoistre une grâce spéciale de Dieu : à laquelle recognoissance luy nous esveille suffisamment, en créant des fols et povres simples, lesquels il représente comme en un miroir quelle excellence auroit l'âme de l'homme si elle n'estoit esclarcie de sa lumière, laquelle est tellement naturelle à tous, que c'est un bénéfice gratuit de sa largesse envers un chacun. L'invention des arts, la manière de les enseigner, l'ordre de doctrine, la eognoissance singulière et excellente d'icelles, pource

que ce sont choses qui advicnent à peu de gens, ne nous sont point pour argumens certains quelle ingéniosité ont les hommes de nature : toutesfois puis qu'elles sont communes aux bons et aux mauvais, nous les pouvons réputer entre les grâces naturelles.

4 5 Pourtant, quand nous voyons aux escrivains payens ceste admirable lumière de vérité; laquelle apparoist en leurs livres, cela nous doit admonester que la nature de l'homme, combien qu'elle soit descheute de son intégrité, et fort corrompue, ne laisse point toutesfois d'estre ornée de beaucoup de dons de Dieu. Si nous recognoissons l'Esprit de Dieu comme une fontaine unique de vérité, nous ne contemnerons point la vérité par tout où elle apparoistra, sinon que nous vueillions faire injure à l'Esprit de Dieu : car les dons de l'Esprit ne se peuvent vilipender sans le contemnement et opprobre d'iceluy. Or maintenantpourronsnous nier que les anciens Jurisconsultes n'ayent eu grande clairté de prudence, en constituant un si bon ordre, et une police si équitable? Dirons-nous que les Philosophes ayent esté aveugles, tant en considérant les secrets de nature si diligemment, qu'en les escrivant avec tel artifice? Dirons-nous que ceux qui nous ont enseigné l'art de disputer, qui est la manière de parler avec raison, n'ayent eu nul entendement? Dirons-nous que ceux qui ont inventé la médecine ont esté insensez? Des autres disciplines, penseronsnous que ce soyent folies? Mais au contraire, nous ne pourrons lire les livres qui ont esté escrits de toutes ces matières sans nous esmerveiller. Or nous nous en esmerveillerons, pource que nous serons contraints d'y recognoistre la prudence qui y est. Et estimerons- nous rien excellent ne louable, que nous ne recognoissons venir de Dieu? Car autrement ce seroit une trop grande ingratitude en nous, laquelle n'a point esté aux Poètes payens, qui ont confessé la Philosophie, les loix, la médecine et autres doctrines estre dons de Dieu. Puis doncques qu'ainsi est, que ces personnages, qui n'avoyent autre aide que de nature, ont esté si ingénieux en l'intelligence des

choses mondaines et inférieures, tels exemples nous doivent inslruire combien nostre Seigneur a laissé de grâces à la nature humaine, après qu'elle a esté despouilléedu souverain bien.

16 Si est-ce toutesfois qu'il ne faut point oublier que toutes telles grâces sont dons de l'Esprit de Dieu, lesquels il distribue à qui bon luy semble, pour le bien commun du genre humain. Car s'il a falu que science et artifice ayent esté donnez spécialement par l'Esprit de Dieu à ceux qui construisoyent le Tabernacle au désert l, ce n'est point de merveille si nous disons que la cognoissance des choses principales de la vie humaine, nous est communiquée par l'Esprit de Dieu. Si quelqu'un objecte, Qu'est-ce qu'a affaire l'Esprit de Dieu avec les iniques, qui sont du tout estranges de Dieu? Je respon que cest argument n'est pas suffisant. Car ce qui est dit, que l'Esprit habite seulement aux hommes fidèles :

cela s'enlend de l'Esprit de sanctification, par lequel nous sommes consacrez à Dieu pour estre ses temples. Ce pendant toutesfois Dieu ne laisse point de remplir, mouvoir, vivifier par la vertu de ce mesme Esprit toutes créatures : et cela fait-il selon la propriété d'une chacune, telle qu'il luy a donnée en la créalion. Or si le Seigneur a voulu que les iniques et infidèles nous servent à entendre la Physique, Dialectique et autres disciplines, il nous faut user d'eux en cela, de peur que nostre négligence ne soit punie, si nous mesprisons les donsdeDieulà où ils nous sont offerts. Toutesfois, afin que nul ne pense l'homme estre fort heureux en ce que nous luy concédons une si grande vertu, de comprendre les choses inférieures et contenues en ce monde corruptible, il nous faut semblablement noter toute ceste faculté qu'il a d'entendre, et l'intelligence qui s'ensuit, estre chose frivole et de nulle importance devant Dieu, quand il n'y a point ferme fondement de vérité. Car ceste sentence que nous avons alléguée de sainct Augustin est trèsvraye, laquelle le maistre des Sentences et les Scholastiques ont esté

i) Ex. XXXI, 3 ; XXXV, 30.

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