LIVRE II, CHAPITRE II
contraints d'approuver: c'est que comme les grâces données à l'homme dés le commencement outre sa nature luy ont esté oslées après qu'il est trébusché en péché : aussi que les grâces naturelles qui luy sont demeurées, ont esté corrompues : non pas qu'elles se puissent contaminer entant qu'elles procèdent de Dieu, mais elles ont laissé d'estre pures à l'homme, après qu'il a esté poilu, tellement qu'on ne luy en doit attribuer aucune louange l.
47 Le tout revient là, qu'on apperçoit en tout le genre humain, que la raison est propre à nostre nature, pour nous discerner d'avecles bestes brutes: comme icelles ditlèrent en leur degré des choses insensibles. Car quant à ce qu'aucuns naissent fols, et les autres stupides, tel défaut ne doit obscurcir la grâce générale de Dieu : plustost nous sommes advertis par tels spectacles qu'il nous faut attribuer ce que nous avons de résidu à une grande libéralité de Dieu : pource que s'il nenouseust espargnez,la révolte d'Adam eustaboly tout ce qui nous estoit donné. Quant à ce que les uns sont plus subtils que les autres, ou bien qu'ils ont jugement singulier, et qu'aucuns ont l'esprit plus agile à inventer ou apprendre quelque art, en telle variété Dieu nous donne lustre à sa grâce, afin que nul n'attire à soy comme propre, ce qui est de la pure libéralité de celuy dont tout bien procède. Car dont vient cela que l'un est plus excellent que l'autre, sinon afin que la grâce spéciale de Dieu ait sa prééminence en la nature commune, quand il appert qu'en laissant une partie derrière, elle n'est obligée à aucun ? Qui plus est, Dieu inspire des mouvemens singuliers à chacun selon sa vocation, de. laquelle chose nous avons plusieurs exemples au livre des Juges : où il est dit que l'Esprit de Dieu a revestu ceux qu'il ordonnoit pour gouverneurs du peuple 2. Brief en tous actes d'importance il y a quelque mouvement particulier pour laquelle raison il est dit, que les hommes vaillans desquels Dieu avoit touché le cœur, ont suivy Saiïl. Et quand le
i) Sent.,lib. II, dist. 25.
2; Juges VI, 3i
message luy est apporté que Dieu le veut faire régner, Samuel luy prononce, L'Esprit de Dieu passera sur toy, et tu deviendras autre homme l. Cela s'estend à tout le cours de son gouvernement :
comme il est puis après récité de David, que l'Esprit de Dieu est passé sur luy dés le jour de son onction, pour continuer en après 2. Le semblable est encores exprimé puis après des incitations ou conduites spéciales : mesmes en Homère il est dit que les hommes ont raison et prudence, non-seulement selon que Jupiter en a distribué à un chacun, mais selon qu'il le conduit de jour à jour s. Et de faict, l'expérience monstre, quand ceux qui sont les plus habiles et rusez se trouvent tous les coups esbahis, que les entendemens humains sont en la main de Dieu, pour les addresser à chacune minute. A quoy respond ce que nous avons desjà allégué, qu'il oste le sens aux prudens, pour les faire errer à l'esgarée 4. Au reste, si ne laissons-nous pas de veoir en ceste diversité quelques marques de résidu de l'image de Dieu, pour distinguer en général le genre humain d'avec toutes autres créatures.
18 Maintenant il reste d'exposer que c'est que peut veoir la raison humaine, en cherchant le royaume de Dieu, et quelle capacité elle a de comprendre la sagesse spirituelle, laquelle gisten trois choses : asçavoir, de cognoistre Dieu, sa volonté paternelle envers nous, et sa faveur, en laquelle gist nostre salut, et comment il nous faut reigler nostre vie selon la reigle delà Loy. Quant aux deux premières, et principalement à la seconde, ceux qui ont le plus subtil entendement entre les hommes y sont plus aveuglez que les aveugles mesmes. Je ne nie pas que parcy par-là on ne voye aux livres des Philosophes, des sentences dites de Dieu, bien couchées : mais en icelles il y apparoist tousjours telle inconstance, qu'on voit bien qu'ils en ont eu seulement des imaginations confuses. Il est bien vray que Dieu leur a donné quelque petite saveur de sa Divinité, à ce qu'ils ne prétendissent ignorance pour excuser leur
1) 1 Sam. X, 6.
3) Odyss., VI.
2) 1 Sam. XVI, 13.
*) Ps. CVH, »0.
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impiété : et les a poussez aucunement à dire des sentences, par lesquelles ils puissent estre convaincus : mais ils ont tellement veu ce qu'ils en voyent, que cela ne les a peu addresser à la vérité : tant s'en faut qu'ils y soyent parvenus. Nous pourrons expliquer cela par similitudes.
En temps de tonnerre, si un homme est au milieu d'un champ en la nuict, par le moyen de l'esclair il verra bien loing à l'entour de soy, mais ce sera pour une minute de temps : ainsi cela ne luy servira de rien pour le conduire au droict chemin : car cesle clairté est si tost esvanouye, que devant qu'avoir peu jetter l'œil sur la voye, il est derechef opprimé de ténèbres, tant s'en faut qu'il soit conduit. D'avantage, ces petites gouttes de vérité que nous voyons esparses aux livres des Philosophes , par combien d'horribles mensonges sont-elles obscurcies? Mais, comme j'ay dit au second article, leur ignorance est qu'ils n'ont jamais le moins du monde gousté aucune certitude de la bonne volonté de Dieu, sans laquelle l'entendement humain est remply de merveilleuse confusion. Parquoy la raison humaine ne peut jamais approcher, ne tendre, ne dresser son but à ceste vérité, d'entendre qui est le vray Dieu, et quel il veut estre envers nous. 49 Mais pource qu'estans enyvrez de fausse présomption, nous ne pouvons croire sinon avec grande difficulté, que nostre raison soit tant aveugle et stupide à entendre les choses de Dieu, il sera meilleur, comme il me semble, de le prouver tant par tesmoignage de l'Escriture, que par argumens. Ce que j'ay dit nous est bien monstre par sainct Jehan, quand il dit que dés le commencement la vie a esté en Dieu, et qu'icelie vie estoit la lumière des hommes : que ceste lumière luit en ténèbres, et n'est point receue des ténèbres *. Car par ces mots il enseigne bien que l'âme de l'homme est aucunement esclarcie de la lumière de Dieu, tellement qu'elle n'est jamais destituée de quelque flambe, ou pour le moins de quelque esiincelle : mais semblablement il note que par ceste illumination elle ne
1} Jean I, ».
peut comprendre Dieu. Pourquoy cela?
pource que tout son engin, quant à la cognoissancede Dieu, est pure obscurité.
Car quand le sainct Esprit appelle les hommes Ténèbres, il les despouille de toute faculté d'intelligence spirituelle.
Pourtant il afferme que les fidèles qui reçoivent Christ ne sont point naiz de sang, ne de volonté de chair, ne de volonté d'homme, mais de Dieu seulement1.
Comme s'il disoit,que la chair n'est point capable d'une si haute sagesse, que de comprendre Dieu et ce qui est de Dieu, sinon qu'elle soit illuminée par le sainct Esprit. Comme Jésus-Christ testifioit à sainct Pierre, que c'estoit une révélation spéciale de Dieu son Père, qu'il l'avoit peu cognoistre 2.
20 Si nous avions pour résolu ce qui nous doit estre sans cloute, c'est que tout ce que nostre Seigneur confère à ses esleus par l'Esprit de régénération, défaut à nostre nature, nous n'aurions nulle matière d'hésiter et douter en cest endroict. Car le peuple fidèle parle en ceste manière par la bouche du Prophète, Devers toy, Seigneur, est la fontaine de vie : et en ta lumière nous verrons clair3. Et sainct Paul tesmoigne que nul ne peut bien parler de Christ, sinon par le sainct Esprit*. Item, Jean-Baptiste voyant la rudesse de ses disciples, s'escrie que nul ne peut rien comprendre, sinon qu'il luy soit donné du ciel 5. Or par ce mot de Don, qu'il entende une révélation spéciale, et non point une intelligence commune de nature, il appert bien en ce qu'il se complaind qu'il n'a rien proufité entre ses disciples par tant de prédications qu'il leur avoit faites de Christ : Je voy bien dit-il, que mes paroles, n'ont nulle vertu à instruire les hommes des choses divines, sinon que Dieu les instruise par son Esprit. Pareillement Moyse reprochant au peuple son oubliance, note quant et quant qu'il ne peut rien entendre au mystère de Dieu, sinon que la grâce luy soit donnée. Tes yeux, dit-il, ont veu des signes et miracles trèsgrans, et le Seigneur ne t'a point' donné entendement pour comprendre n'aureilles pour ouyr,
1) Jean I, 13. 2) Mallh. XVI, 17.
3) Pi. XXXVI, ». 4) 1 Cor. XII, 3. B) Jein III, ST.