LIVRE II, CHAPITRE IL
ny yeux pour veoir *. Qu'est-ce qu'il exprimeroit d'avantage, s'il les appelloit busehes à considérer les œuvres de Dieu? Pour ceste raison le Seigneur par son Prophète promet aux Israélites pour une grâce singulière, qu'il leur donnera entendement par lequel ils le cognoistronl 2: signifiant que l'entendement de l'homme ne peut avoir d'avantage de prudence spirituelle, sinon entant qu'il est illuminé de luy. Cela mesmes nous est clairement confermé par la bouche de Jésus-Christ, quand il dit que nul ne peut venir à luy, sinon qu'il luy soit donné du Père3. N'est-il pas l'image vive du Père, en laquelle nous est représentée la clairté de la gloire d'iceluy4? Il ne pouvpit doncques mieux démonstrer quelle est nostre capacité à cognoistre Dieu, qu'en disant que nous n'avons point d'yeux à contempler son image, quand elle nous est monstrée si évidemment. N'est-il pas aussi luy-mesme descendu en terre pour manifester aux hommes la volonté de son père 5 ? N'a-il pas fidèlement exécuté sa charge? Nous ne pouvons pas dire du contraire. Mais sa prédication ne pouvoit de rien proufiter, sinon entant que le sainct Esprit luy donnoitintérieurementouvertureaucœur des hommes. Nul doncques ne vient à luy, qu'il n'ait esté enseigné du Père. Or le moyen de ceste instruction est, quand le sainct Esprit par une vertu singulière et merveilleuse, donne aureilles pour ouyr et esprit pour entendre. Pour confermer cela, nostre Seigneur Jésus allègue une sentence d'Isaïe, là où Dieu après avoir promis de restaurer son Eglise, dit que les fidèles qu'il assemblera en icelle seront disciples de Dieu 6? S'il est là parlé d'une grâce spéciale que Dieu fait à ses esleus, il est à conclurre que ceste instruction qu'il promet donner, est autre que celle qu'il donne indifféremment aux bons et aux mauvais. Il faut doncques entendre quenul n'a entrée au Royaume deDieu, sinon que son entendement soit renouvelé par l'illumination du sainct Esprit. Mais sainct Paul parle encores plus clairement que tous les autres : lequel dédui-
1) Deut. X\IX, 2.
2) Jér. XXIV, 7.
3) Jean VI, ».
4) Héb. I, 3.
1) 1 Cor. II, 14.
2) 1 Cor. I, 20
5) Jean I, 18.
6) Is. LIV, 7.
3) Ephés. I, 15-17.
sant ceste matière, après avoir prononcé que la sagesse de l'homme est plene de folie et vanité, fait une telle conclusion, que l'homme sensuel ne peut comprendre les choses qui sont de l'Esprit : que ce luy est folie, et qu'il n'y peut rien mordre *. Oui est-ce qu'il appelle Homme sensuel? asçavoir celuy qui se fonde sur la lumière de nature. Voylà doncques comment l'homme naturellement ne peut rien cognoistre des choses spirituelles.
Si on demande la raison, ce n'est pas seulement pource qu'il n'en tient conte, mais que quand il s'efforcera le plus fort du monde, encores n'y peut-il nullement atteindre : pource qu'il les faut discerner spirituellement, dit sainct Paul. En quoy il signifie qu'estans cachées à l'intelligence humaine, elles sont esclarcies par la révélation de l'Esprit : tellement que toute la sagesse de Dieu n'est que folie à l'homme, jusques à ce qu'il soit illuminé par grâce. Or sainct Paul au paravant avoit eslevé par-dessus la veue, l'ouye et la capacité de nostre entendement, la cognoissance des choses que Dieu a préparées à ses serviteurs : et mesmes avoit testifié que la sapience humaine est comme un voile qui nous empesche de bien contempler Dieu. Que voulons-nous plus? L'Apostre prononce que la sagesse de ce monde doit estre faite folie 2 : comme à la vérité Dieu l'a voulu faire : et nous luy attribuerons une grande subtilité, par laquelle elle puisse pénétrer à Dieu et à tous les secrets de son royaume! Que ceste rage soit loin de nous.
21 Pourtantcequ'ildesnieycià l'homme, il l'attribue à Dieu en un autre passage, priant à Dieu qu'il donne aux Ephésiens Esprit de sagesse et de révélation 3. Desjà par ces mots il signifie que toute sagesse et révélation est don de Dieu. Que s'ensuit-il puis après? Qu'il donne des yeux illuminez à leurs entendemens. Certes s'ils ont mestier de nouvelle illumination, ils sont aveugles d'eux-mesmes. Il adjouste conséquemment, qu'il prie cela, afin qu'ils sçachent quelle est l'espérance de leur vocation. Par cela il démonstre
que l'entendement humain n'est point capable d'une telle intelligence. Et ne faut point qu'un Pélagien babille yci, en disant que Dieu subvient à une telle stupidité ou rudesse, quand il guide l'entendement de l'homme par sa Parole, là où il ne pouvoit parvenir sans addresse. Car David avoit la Loy, en laquelle estoit comprins tout ce qu'on peut désirer de sagesse : toutesfois n'estant point content de cela, il prioit Dieu qu'il luy ouvrist les yeux, afin qu'il considérast les secrets de sa Loy1. En quoy il signifie, que quand la Parole de Dieu luit sur les hommes, elle est comme le soleil esclairant la terre : mais que tout cela ne nous proufite de guères, jusques à ce que Dieu nous ait donné, ou bien ouvert les yeux pour veoir. Et pour ceste cause il est appelé Père des lumières a : d'autant que par tout où il ne reluit point par son Esprit, il n'y a que ténèbres. Qu'ainsi soit, voylà les Apostres qui avoyent esté deuement et suffisamment instruits du meilleur Maistre qui soit, toutesfois il leur promet de leur envoyer l'Esprit de vérité, pour les instruire en la doctrine qu'ils avoyent au paravant ouye3. Si en demandant quelque chose à Dieu, nous confessons qu'elle nous défaut : et si luy en nous promettant quelque bien , dénote que nous en sommes vuides et desnuez, il nous faut confesser sans difficulté que nous avons autant de faculté à entendre les mystères de Dieu, qu'il nous en donne en nous illuminant par sa grâce. Celuy qui présume d'avoir plus d'intelligence, est d'autant plus aveugle, qu'il ne recognoist pas son aveuglement.
22 Or il reste à parler du troisième membre, asçavoir de cognoistre la reigle de bien ordonner nostre vie : c'est-à-dire, de cognoistre la vraye justice des œuvres. En quoy il semble advis que l'entendement humain ait quelque subtilité d'avantage, qu'es choses dessus récitées. Car l'Apostre tesmoigne, que les gens lesquels n'ont point de loy, sont loy à euxmesmes, et montrent les œuvres de la Loy estre escrites en leur cœur, en ce que leur conscience leur rend tesmoi-
gnage, et que leurs cogitations les accusent ou défendent devant le jugement de Dieu en ce qu'ils font1. Or si les Gentils naturellement ont la justice de Dieu imprimée en leur esprit, nous ne les dirons pas du tout aveuglez, quant est de sçavoir comment il faut vivre. Et de faict c'est une chose vulgaire, que l'homme est suffisamment instruit à la droicte reigle de bien vivre par ceste loy naturelle dont parle l'Apostre. Toutesfois il nous faut considérer à quelle fin ceste cognoissance de loy a esté donnée aux hommes : et lors il apparoistra jusques où elle nous peut conduire pour tendre au but de raison et vérité. Cela nous peut estre notoire des paroles de sainct Paul, si nous considérons la procédure du passage. Il avoit dit un peu devant, que ceux qui ont péché sous la Loy, seront jugez par la Loy : et que ceux qui ont péché sans la Loy, périront sans la Loy. Pource que ce dernier point sembloit advis desraisonnable, asçavoir que les povres peuples ignorans, sans avoir aucune lumière de vérité, périssent : incontinent il adjointe que leur conscience leur peut servir de loy, pourtant qu'elle suffit pour les justement condamner. La fin doncques de la loy naturelle est de rendre l'homme inexcusable : pourtant nous la pourrons ainsi définir proprement, Que c'est un sentiment de la conscience, par lequel elle discerne entre le bien et le mal suffisamment, pour oster à l'homme couverture d'ignorance, entant qu'il est rédargué par son tesmoignage mesme. Il y a une telle inclination en l'homme de se flatter, qu'il appète tousjours volontiers, tant qu'il luy est possible de destourner son entendement de la cognoissance de son péché. Ce qui a meu Platon (comme il me semble) à dire que nous ne péchons sinon par ignorance2. Cela eust esté bien dit à luy , si l'hypocrisie de l'homme pouvoit faire en couvrant ses vices, que la conscience ce pendant ne fust point poursuivie du jugement de Dieu : mais puis qu'ainsi est que le pécheur déclinant de la discrétion du bien et du mal qu'il a en son cœur, y est à chacune
1) Ps. CXIX, 18.
3) Jean XIV, 26.
2) Jacq. I, 17.
1) Rom. II, 14.
2) In Prot agora.