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LIVRE II, CHAPITRE II

fois retiré par force, et ne peut tellement fermer les yeux, qu'il ne soit contraint, vueille-il ou non, de les ouvrir aucunesfois, c'est une chose fausse de dire qu'on pèche par ignorance.

23 Thémistius doncques, qui est un autre philosophe, dit plus vray, enseignant que l'entendement de l'homme ne s'abuse guères souvent en considération générale, mais qu'il se trompe en considérant particulièrement ce qui concerne sa personne1. Exemples : Qu'on demande en général si homicide est mauvais, il n'y aura nul qui ne dise qu'ouy : néantmoins celuy qui machine la mort à son ennemy, en délibère comme, d'une bonne chose.

Pareillement un adultère condamnera paillardise en général : ce pendant il se flattera en sa paillardise. Yoylà doncques en quoy gist l'ignorance, c'est quand l'homme après avoir assis un bon jugement universel, enveloppant puis sa personne avec la chose, oublie la reigle qu'il suivoit auparavant, pendant qu'il n'avoit esgard à soy-mesme. De laquelle matière sainct Augustin trailte fort bien en l'exposition du premier verset du Pseaume cinquante-septième. Combien que le dire de Thémistius ne soit point universel : caraucunesfois la turpitude du maléfice presse de si près la conscience du pécheur, qu'il ne tombe point par ce qu'il se déçoive sous fausse imagination de bien, mais sciemment et volontairement il s'adonne au mal. De ceste affection procèdent les sentences que nous voyons es livres des Payens, Je voy le meilleur, et l'approuve : mais je ne laisse pas de suivre le pire : et autres semblables2. Pour oster tout scrupule de ceste question, il y a une bonne distinction en Aristote entre incontinence et intempérance : Là où incontinence règne, dit-il, l'intelligence particulière de bien et de mal est ostée à l'homme par sa concupiscence désordonnée, entant qu'il ne recognoist point en son péché le mal qu'il condamne généralement en tous autres : mais après que sa cupidité ne l'aveugle plus, la pénitence vient au lieu, qui luy fait cognoistre3. Intempérance est une maladie plus dan-

1) Paraphr. m III De anima, cap. XLVI.

2) Jfedco,apud (hid. 3) Elh., Hb. VU, cap. UI.

gereuse : c'est quand l'homme voyant qu'il fait mal , ne désiste pas pourtant, mais poursuit tousjours obstinément son mauvais vouloir.

24 Or quand nous oyons qu'il y a un jugement universel en l'homme à discerner le bien et le mal, il ne nous faut estimer qu'il soit du tout sain et entier. Car si l'entendement des hommes a la discrétion de bien et de mal , seulement à ce qu'ils ne puissent prétendre excuse d'ignorance, il n'est jà nécessité que la vérité leur soit notoire en chacun point : mais il suffit qu'ils la cognoissent jusques-là, de ne pouvoir tergiverser sans estre convaincus du tesmoignage de leur conscience, et que desjà ils commencent à estre espovantez du throne de Dieu. Et de faict, si nous voulons examiner quelle intelligence de justice nous avons selon la Loy de Dieu, laquelle est un patron de parfaite justice, nous trouverons en combien de façons elle est aveugle. Certes elle ne cognoist nullement ce qui est le principal en la première table, comme de mettre nostre tiance en Dieu, et luy donner la louange de vertu et justice : d'invoquer son Nom et observer son Repos.

Quel entendement humain par son sens naturel a jamais, je ne dy pas cognu, mais imaginé ou flairé que le vray honneur et service de Dieu gist en ces choses? Car quand les iniques veulent honorer Dieu, combien qu'on les retire cent mille foisde leurs folles fantasies, toutesfois ils y retombent tousjours. Ils diront bien que les sacrifices ne plaisent pointa Dieu, sinon que la pureté de cœur y soit conjoincte : et en cela ils tesmoignent qu'ils conçoivent je ne say quoy du service spirituel de Dieu, lequel néantmoins ils falsifient tantost après par leurs illusions. Pourrons-nous louer un entendement, lequel ne peut de soy-mesme comprendre n'escouter bonnes admonitions?

Or l'entendement humain a esté tel en cest endroit. Nous appercevons doncques qu'il est du tout stupide. Quant est des préceptes de la seconde Table, il y a quelque petit plus d'intelligence, d'autant qu'ils approchent plus à la vie humaine et civile : combien qu'il défaut mesmes aucunesfois en ceste partie. Il semble advis

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aux plus excellens esprits estre une chose absurde de tolérer une supériorité trop dure , quand on la peut repousser en quelque manière que ce soit. Et n'y peut avoir autre jugement en la raison humaine, sinon que c'est à faire à un cœur failly etabatu, de porter patiemment une telle supériorité : et que de la repousser c'est fait honnestement et virilement :

mesmes entre les Philosophes la vengence n'est pas tenue pour vice. Au contraire, le Seigneur condamnant ceste trop grande magnanimité de cœur, commande aux siens la patience que les hommes 'condamnent et vitupèrent. D'avantage, nostre entendement est aussi si aveuglé en ce point de la Loy de Dieu, qu'il ne peut cognoistre le mal de sa concupiscence.

Car l'homme sensuel ne peut estre mené à cela, de recognoistre sa maladie intérieure : et la clairté de sa nature est suffoquée devant qu'il puisse approcher de l'entrée de son abysme. Car quand les Philosophes parlent des mouvemens immodérez de nostre cœur, ils entendent de ceux qui apparoissent par signes visibles. Quant est des mauvais désins qui incitent le cœur plus secrettement, ils les réputent pour néant.

25 Pourtant, comme Platon a yci-dessus esté à bon droict reprins en ce qu'il impute tous péchez à ignorance, ainsi il nous faut rejetter l'opinion de ceux qui pensent qu'en tous péchez il y ait une malice délibérée. Car nous expérimentons plus qu'il ne seroit mestier combien nous faillons souvent avec nostre bonne intention. Car nostre raison et intelligence est enveloppée en tant de manières de folles resveries pour nous abuser, et est sujette à tant d'erreurs , et s'achoppe à tant d'empeschemens, et si souvent tombe en perplexité, qu'elle est bien loing de nous guider certainement. Certes sainct Paul monstre combien elle est infirme pour nous conduire en toute nostre vie, quand il dit que de nous-mesmes nous ne sommes pas idoines de penser quelque chose comme de nous1. Il ne parle point de la volonté ou affection, mais il nous oste aussi toute bonne pensée, c'est qu'il

1) î Cor. III, 5.

ne nous peut pas venir en l'entendement que c'est qui est bon de faire. Comment doncques, dira quelqu'un, toutenostre industrie, sagesse, cognoissance et solicitude est-elle tellement dépravée, que nous ne puissions rien penser ne méditer de bon devant Dieu? Je confesse que cela nous semble bien dur, entant qu'il nous fasche grandement qu'on nous despouille de prudence et sagesse, laquelle nous pensons estre nostre principal ornement et le plus précieux : mais il nous semble advis trèséquitable au sainct Esprit, lequel cognoist toutes les cogitations du monde estre vaines, et prononce clairement tout ce que peut forger le cœur humain estre du tout mauvais1. Si tout ce que conçoit, agite, délibère et machine nostre entendement est tousjours mauvais, comment viendroit-il en pensée de délibérer chose qui plaise à Dieu, auquel il n'y a rien d'agréable que justice et saincteté ? Ainsi on peut veoir que la raison de nostre entendement de quelque costé qu'elle se tourne, est purement sujette à vanité. Ce que recognoissoit David en soy-mesme, quand il demandoit qu'entendement luy fust donné de Dieu, pour apprendre droictement ses préceptes 2.

Car celuy qui désire nouvel entendement, signifie que le sien n'est pas suffisant. Et n'est pas seulement une fois qu'il parle ainsi, mais il réitère quasi dix fois ceste prière en un mesme Pseaume. Par laquelle répétition il dénote combien il est pressé de grande nécessité à requérir cela de Dieu. Et ce que David prie pour soy, sainct Paul le demande communément pour les Eglises : Nous ne cessons, dit-il, de requérir à Dieu qu'il vous remplisse de sa cognoissance en toute prudence et intelligence spirituelle, afin que vous cheminiez comme il appartient3. Or toutesfois et quantes qu'il monstre que cela est un bénéfice de Dieu, c'est autant que s'il protestoit qu'il ne gist pas en la faculté humaine. Sainct Augustin a tellement cognu ce défaut de nostre raison à entendre les choses qui sont de Dieu, qu'il confesse la grâce du sainct Esprit pour nous illuminer n'esfre pas moins

1) Ps. XCIV, 11 ; Gen. VI, 3 ; VIII, 81.

2) Ps. CXIX, 34. 3) Pbil. 1, 4; Col. I, 9.

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