LIVRE II, CHAPITRE II
nécessaire à nostre entendement, qu'est la clairté du soleil à nos yeux1. Mesmes ne se contentant point de cela, il adjouste que nous ouvrons bien nos yeux corporels pour recevoir la lumière, mais que les yeux de nostre entendement demeurent fermez, sinon que nostre Seigneur les ouvre. Outreplus, l'Escriture n'enseigne pas seulement que nos esprits soyent illuminez pour un jour, à ce que puis après ils voyent d'eux-mesmes. Car ce que j'ay n'aguères allégué de sainct Paul, appartient au train continuel des fidèles, et à l'accroissement de leur foy. Ce que David exprime clairement par ces mots, Je l'ay cherché de tout mon cœur, ne me laisse point esgarer de tes commandemens2. Car comme ainsi soit qu'il fust régénéré, et qu'il eust proufité par-dessus les autres en la crainte de Dieu, si confesse-il qu'il a besoin d'addresse nouvelle à chacune minute, à ce qu'il ne décline point de la science qui luy a esté donnée. En un autre lieu il prie que le droict esprit qu'il avoit perdu par sa coulpe luy soit renouvelé3 : pource que c'est le propre de Dieu de nous rendre ce qu'il nous oste pour un temps, comme de le nous donner au commencement.
26 II nous faut maintenant examiner la volonté, en laquelle gist la liberté, si aucune y en a en l'homme : car nous avons veu que l'élection appartient à icelle plus qu'à l'entendement. Pour le premier, afin qu'il ne semble que ce qui a esté dit des Philosophes et receu communément, serve pour approuver quelque droiclure estre en la volonté humaine, c'est que toutes choses appètent naturellement le bien : il nous faut noter que la vertu du franc arbitre ne doit pas estre considérée en un tel appétit, qui procède plustost d'inclination de nature, que de certaine délibération. Car les théologiens scholastiques mesmes confessent qu'il n'y a nulle action du franc arbitre, sinon là où la raison regarde d'une part et d'autre. Par laquelle sentence ils entendent l'objet de l'appétit devoir estre tel, qu'il soit submis à chois, et la délibération devoir précéder pour donner lieu à eslire. Et de
1) De peccat. ment, et remi$s., lib. Il, cap. V. S) Ps. CXIX, 10. 3) Ps. LI, 12.
faict, si nous réputons quel est ce désir naturel de bien en l'homme, nous trouverons qu'il luy est commun avec les bestes brutes. Car elles désirent toutes leur proufit, et quand il y a quelque apparence de bien qui touche leur sens, elles le suivent. Or l'homme en cest appétit naturel ne discerne point par raison, selon l'excellence.de sa nature immortelle, ce qu'il doit chercher, et ne le considère pas en vraye prudence : mais sans raison et sans conseil il suit le mouvement de sa nature comme une beste. Cela n'appartient doncques de rien au franc arbitre, asçavoir si l'homme est incité d'un sentiment naturel à appéter le bien : mais il faudroit qu'il le discernast par droicte raison : l'ayantcognu, qu'il l'esleust: et l'ayant esleu qu'il le poursuivist. Et afin d'oster toute difficulté, il nous faut noter qu'il y a deux points où on s'abuse en cest endroict. Car en ce dire commun, le nom d'Appétit n'est pas prins pour le propre mouvement de la volonté, mais pour une inclination naturelle. Secondement, le nom de Bien n'est pas prins pour justice et vertu, mais c'est que toutes créatures appètent d'estre à leur aise selon que leur nature porte. Et encores que l'homme appel ast tant et plus d'obtenir ce qui luy est bon : il ne le suit point, et ne s'applique point à le chercher. Car combien qu'il n'y ait nul qui ne désire la félicité éternelle, toutesfois nul n'y aspire, jusques à ce qu'il y soit poussé par le sainct Esprit. Puis doncques qu'ainsi est que ce désir naturel n'a nulle importance pour prouver qu'il y ait liberté en l'homme, non plus que l'inclination qu'ont toutes créatures insensibles de tendre à la perfection de leur nature, ne sert de rien pour monstrer qu'il y ait quelque liberté : il nous faut maintenant considérer aux autres choses si la volonté de l'homme est tellement du tout corrompue et viciée, qu'elle ne puisse engendrer que mal : ou bien, s'il y en a quelque portion entière, dont procèdent quelques bons désirs.
27 Ceux qui attribuent à la première grâce de Dieu , que nous puissions vouloir avec efficace, semblent advis signifier par leurs paroles qu'il y a quelque faculté
en l'âme pour aspirer volontairement au bien : mais qu'elle est si imbécille qu'elle ne peut venir jusques à une ferme affection, ou esmouvoir l'homme à s'efforcer.
Et n'y a point de doute que les Scholastiques n'ayent communément suivy ceste opinion, comme elle leur estoit baillée d'Origène et aucuns des anciens, veu que quand ils considèrent l'homme en sa pure nature, ils le descrivent selon les paroles de sainct Paul : Je ne fay pas le bien que je veux, mais je fay le mal que je ne veux point : J'ay bien le vouloir, mais le parfaire me défaut1. Or en ceste manière ils pervertissent toute la dispute laquelle sainct Paul poursuit en ce passage-là. Car il traitte de la luitte chrestienne, laquelle il touche plus briefvement aux Galatiens: c'est que les fidèles sentent perpétuellement en eux un combat de l'esprit et de la chair2. Or ils n'ont point l'esprit de nature, mais par la régénération. Qu'il parle de ceux qui sont régénérez, il appert de ce qu'ayant dit qu'il n'habitoit aucun bien en soy, il adjouste pour exposition, qu'il entend cela de sa chair : et pourtant il nie que ce soit luy qui face mal , mais que c'est lepéchéhabitantenluy. Qu'est-ce que signifie cela, En moy, c'est-à-dire en ma chair? Certes c'est autant comme s'il disoit, Il n'habite nul bien en moy de moy-mesme, veu qu'on ne sçauroit rien trouver de bon en ma chair3. De là s'ensuit ceste manière d'excuse, Ce ne suis-je pas qui fay le mal, mais le péché habitant en moy: laquelle compète seulement aux fidèles, qui s'efforcent au bien quant à la principale partie de leur âme. D'avantage, la conclusion qui s'ensuit démonstre cela tout clairement. Je me délecte, dit-il en la Loy de Dieu, selon l'homme intérieur, mais je voy une autre loy en mes membres répugnante à la loy de mon entendement.
Qui est-ce qui auroit un tel combat en soy, sinon celuy qui estant régénéré de l'Esprit de Dieu, porte tousjours des reliques de sa chair? Pourtant sainct Augustin ayant prins quelquesfois ce passage, de la nature de l'homme, a depuis rétracté
i) Rom. VII, 15, 19.
3) Rom. Vil, 20.
2) Gai. V, 17.
son exposition comme fausse et mal convenante l. Et de faict, si nous concédons cela, que l'homme ait le moindre mouvement du monde à bien, sans la grâce de Dieu, que respondrons-nous à l'Apostre, lequel nie que nous soyons idoines seulement à penser quelque chose de bien*?
Que respondrons-nous au Seigneur, lequel dénonce par Moyse, que tout ce que forge le cœur humain est entièrement pervers3? Puis doncques qu'ils se sont abusez par mauvaise intelligence d'un passage, il ne nous faut jà arrester à leur fantasie. Plustost il nous faut recevoir ce que dit Christ, c'est que quiconque fait péché, est serf de péché 4. Or nous sommes tous pécheurs de nature, il s'ensuit doncques que nous sommes sous le joug de péché. Or si tout l'homme est détenu en la servitude de péché, il est nécessaire que la volonté, laquelle est la principale partie d'iceluy, soit estreinte et enserrée de très fermes liens. Aussi le dire de sainct Paul, c'est que Dieu fait en nous le vouloir5, ne consisteroit pas, s'il y avoit quelque volonté qui précédast la grâce du sainct Esprit : et ainsi que tout ce qu'aucuns ont babillé de nous préparer au bien , soit mis bas. Car combien que les fidèles demandent quelquesfois à Dieu que leurs cœurs soyent disposez pour obéir à sa Loy (comme David en plusieurs passages) toutesfois il est à noter que ce désir mesme de prier est de Dieu. Ce qu'on peut recueillir des mots de David : car en désiranl que Dieu luy crée un cœur nouveau 6, il ne s'attribue pas le commencement de telle création. Parquoy recevons plustost le dire de sainct, Augustin, Dieu t'a prévenu en toutes choses, préviens quelquesfois son ire7.
Et comment? Confesse que tu as toutes ces choses de luy, que de luy est venu tout ce que tu as de bien, et que ton mal est de toy. Puis il conclud en un mot, Nous n'avons rien nostre que le péché.
1) Ad Boni/., lib. I, cap. X, et m Betract.
2) 2 Cor. 111,5. 3) Gen.VIII, 2).
4) Jean VIII, 3*. 5) Phil. 11,(3.
6) Ps. Ll, 12.
7) De verbis Apostol., sermone X.