‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 234 sur 335 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Que la nature de l'homme corrompue ne produit rien qui ne mérite condamnation.

1 Mais l'homme ne peut estre mieux cognu selon l'une et l'autre partie de l'âme, que quand nous luy aurons donné les tillres dont il est orné en l'Escriture. Si tout l'homme nous est descrit en ces paroles du Seigneur, quand il dit que ce qui est nay de chair est chair1, comme il est facile de le prouver : il appert que c'est une fort misérable créature. Car toute affection dechair,tesmoin l'Apostre, est mort : veu que c'est inimitié à rencontre de Dieu, entant qu'elle n'est point sujette, et ne se peut assujetir à la loy de Dieu2. Si la chair est tant perverse, que de toute son affection elle exerce inimitié à rencontre de Dieu , si elle ne peut avoir consentement avec la justice divine : en somme, si elle ne peut produire que matière de mort : maintenant présupposé qu'il n'y a en la nature de l'homme que chair, comment en pourrons-nous tirer quelque goutte de bien? Mais ce vocable, dira quelqu'un, se réfère seulement à l'homme sensuel, et non pas à la partie supérieure de l'âme. Je respon, que cela se peut aisément réfuter par les paroles de Christ et de l'Apostre. L'argument du Seigneur est, qu'il faut que l'homme renaisse, pource qu'il est chair3. 11 ne veut point qu'il renaisse selon le corps. Or l'âme ne sera pas dite renaistre, estant corrigée en quelque portion , ains si elle est du tout renouvelée. Ce qui est confermé par la comparaison qui est faite, tant là comme en sainct Paul. Car l'esprit est tellement comparé à la chair, qu'il n'y a rien laissé de moyen : pourtant tout ce qui n'est point spirituel en l'homme, selon ceste raison, est charnel. Or nous n'avons point une seule goutte de cest esprit, sinon par régénération.

Tout ce doncques que nous avons de na-

ture, estchair. Mais encores quand cela seroit autrement en doute, sainct Paul nous en baille la résolution, quand après avoir descrit le vieil homme, lequel il avoit dit estre corrompu par concupiscences errantes, il commande que nous soyons renouvelez en l'esprit de nostre âme1. Chacun voit bien qu'il ne met pas les meschantes concupiscences en la partie sensitive seulement, mais en l'entendement mesmes :

et que pour ceste cause il commande qu'il soit renouvelé. Et de faict, il avoit un petit au paravant mis une telle description de la nature humaine, qu'il faloit conclurre, selon icelle, que nous sommes corrompus et pervers en toutes nos parties. Car ce qu'il dit, que les gens cheminent en la vanité de leur sens, et sont aveugles quant à leur intelligence, et aliénez de la vie de Dieu pour leur ignorance et l'aveuglement de leur cœur, il n'y a nulle doute que cela ne compète à tous ceux que Dieu n'a point encores réformez à la droicture tant de sa sagesse que de sa justice2. Ce qui est encores démonstré par la comparaison qu'il adjouste lantost après, quand il admoneste les fidèles, qu'ils n'ont pas ainsi apprins Christ. Car de ces mots nous pouvons conclurre, que la grâce de Jésus-Christ est le remède unique pour nous délivrer de cest aveuglement, et des maux qui s'en ensuivent. Et c'est ce qu'Isaïe avoit prophétisé du règne de Christ, disant que ce pendant que les ténèbres couvriroyent la terre, et y auroit obscurité sur les peuples, le Seigneur seroiten clairté perpétuelle à son Eglise3. Quand il tesmoigne que la clairté du Seigneur seulement luira en l'Eglise , hors d'icelle il ne reste que ténèbres et aveuglissement. Je ne réciteray point particufièrement tout ce qui est dit de la vanité

1) Jsan III, fi.

3) Jean 111, 6,7.

2) Rom. VIII, 6, 7.

1) Ephés. IV, S3.

3) ls. LX, 1.

î) Ephés. IV, 17, 18.

de l'homme, tant de David que de tous les Prophètes. Mais c'est un grand mot que nous avons au Pseaume, que si l'homme estoit contrepoisé avec la vanité, il seroit trouvé plus vain qu'icelle mesme1. C'est une grande condamnation contre son entendement, que toutes les cogitations qui en procèdent, sont mocquées comme sottes, frivoles, enragées et perverses.

2 Ce n'est point une moindre condamnation sur le cœur, quand il est ditestre plein de fraude et de perversité, plus que toutes choses 2. Mais pourcequeje m'estudie à estre brief, je seray content d'un lieu, lequel sera comme un miroir trèsclair, pour nous faire contempler toute l'image de nostre nature. Car quand l'Apostre veut abatre l'arrogance du genre humain, il use de ces tesmoignages : Qu'il n'y a nul juste, nul bien entendu, nul qui cherche Dieu : que tous ont décliné, tous sont inutiles : qu'il n'y en a point qui face bien, pas jusques à un seul 3 : que leur gosier est comme un sépulchre ouvert, que leurs langues sont cauteleuses, que venin d'aspic est sous leurs lèvres, que leur bouche est plene de malédicence et amertume, que leurs pieds sont légers à espandre le sang, qu'en leurs voyes il n'y a que perdition et dissipation, que la crainte de Dieu n'est point devant leurs yeux 4. Il foudroyé de ces paroles rigoureuses non pas sur certains hommes, mais sur toute la lignée d'Adam : et ne reprend point les moeurs corrompues de quelque aage, mais il accuse la corruption perpétuelle de nostre nature. Car c'est son intention en ce lieu-là, non pas de simplement reprendre les hommes afin qu'ils s'amendent de leur propre mouvement : mais plustostde les enseigner, qu'ils sont tous depuis le premier jusques au dernier enveloppez en telle calamité, de laquelle ils ne peuvent sortir, sinon que la miséricorde de Dieu les en délivre. Pource que cela ne se pouvoit prouver, qu'il n'apparust que nostre nature est tombée en ceste ruine, il allègue ces tesmoignages, où il est monstre que nostre nature est plus

1) Ps.LIlI, 10.

8) Rom. III, 10.

ï) Jér. XVII, 9.

*)Ps. XIV; LUI; Is. LU, 7.

que perdue. Que cela doncques soit résolu, que les hommes ne sont pas tels que sainct Paul les descrit, seulement par coustume perverse, mais aussi d'une perversité naturelle : car autrement ne pourroil consister l'argument dont il use : c'est pour monstrer que nous n'avons nul salut sinon de la miséricorde de Dieu, veu que tout homme est en soy perdu et désespéré. Je ne me soucie point yci d'appliquer les tesmoignages au propos de sainct Paul : car je pren ces sentences comme si elles avoyent esté premièrement dites de luy, et non point alléguées des Prophètes. Premièrement il despouille l'homme de justice, c'est-à-dire d'intégrité et pureté : puis après d'intelligence, du défaut de laquelle s'ensuit après le signe, c'est que tous hommes se sont destournez de Dieu : lequel chercher, est le premier degré de sapience. S'ensuivent après les fruits d'infidélité, que tous ont décliné, et ont esté faits quasi comme pourris, tellement qu'il n'y en a pas un qui face bien. D'avantage, il met toutes les meschancetez dont ceux qui se sont desbordez en injustice souillent et infectent les parties de leurs corps. Finalement il tesmoigne que tous hommes sont sans crainte de Dieu, à la reigle de laquelle nous devions compasser toutes nos voyes. Si ce sont là les richesses héréditaires du genre humain, c'est en vain qu'on requiert quelque bien en nostre nature. Je confesse que toutes ces meschancetez n'apparoissent point en chacun homme, mais nul ne peut nier qu'un chacun n'en ait la semence enclose en soy. Or comme un corps, quand il a desjà la cause et matière de maladie conceue en soy, Jie sera point nommé sain, combien que la maladie ne se soit encores monstrée, et qu'il n'y ait nul sentiment de douleur : aussi l'âme ne sera point réputée saine, ayant telles ordures en soy : combien que la similitude ne soit point du tout propre. Car quelque vice qu'il y ait au corps, si ne laisse-il point de retenir vigueur de vie : mais l'âme estant abysmée en ce gouffre d'iniquité, non-seulement est vicieuse, mais aussi vuide de tout bien.

3 II se présente quasi une semblable

Page 1