LIVRE II, CHAPITRE III
question a celle qui a esté despeschée cydessus. Car en tous siècles il y en a eu quelques-uns, qui par la conduite de nature ont aspiré en toute leur vie à vertu : etmesmes quand on trouvera beaucoup à redire en leurs mœurs, si est-ce qu'en l'affection d'honnesteté qu'ils ont eue, ils ont monstre qu'il y avoit quelque pureté en leur nature. Combien que nous expliquerons plus amplement en quelle estime sont telles vertus devant Dieu, quand nous traitlerons du mérite des œuvres, toutesfois il en faut dire à présent ce qui sera nécessaire pour la matière que nous avons en main. Ces exemples doncques nous admonestent que nous ne devons point réputer la nature de l'homme du tout vicieuse, veu que par l'inclination d'icelle aucuns non-seulement ont fait plusieurs actes excellens, mais se sont portez honnestement en tout le cours de leur vie : mais nous avons à considérer, qu'en la corruption universelle dont nous avons parlé, la grâce de Dieu a quelque lieu, non pas pour amender la perversité de la nature, mais pour la réprimer et restreindre au dedans. Car si Dieu permettoit à tous hommes de suivre leurs cupiditez à brides avallées, il n'y en auroit nul qui ne démonstrast par expérience que tous les vices dont sainct Paul condamne la nature humaine, seroyent en luy. Car qui sera celuy qui se pourra séparer du nombre des hommes? ce qu'il faut faire, si quelqu'un se veut exempter de ce que dit sainct Paul de tous, asçavoir que leurs pieds sont légers à espandre le sang, leurs mains souillées de rapines et homicides, leurs gosiers semblables à sépulchres ouverts, langues cauteleuses, lèvres venimeuses, œuvres inutiles, iniques, pourries, mortelles:
que leur cœur est sans Dieu, qu'ils n'ont au dedans que malice, que leurs yeux sont à faire embusches, leurs cœurs eslevez à outrage : en somme, toutes leurs parties apprestées à mal faire '. Si une chacune âme est sujette à tous ces monstres de vices, comme l'Apostre prononce hardiment, nous voyons que c'est qui adviendroit, si le Seigneur laissoit la cu-
1) Bom. BU, 10-17.
pidité humaine vaguer selon son inclination. Il n'y a beste enragée qui soit transportée si désordonnément : il n'y a rivière si violente et si roide, de laquelle l'exondation soit tant impétueuse. Telles maladies sont purgées par le Seigneur en ses esleus, en la manière que nous exposerons : aux réprouvez elles sont seulement réprimées comme par une bride, à ce qu'elles ne se desbordent point, selon que Dieu cognoist eslre expédient pour la conservation du monde universel. De là vient qu'aucuns par honte, aucuns par crainte des loix sont retenus, à ce qu'ils ne s'abandonnent à beaucoup de meschancetez : combien qu'en partie ils ne dissimulent pas leurs mauvaises concupiscences. Les autres, pource qu'ils pensent honneste manière de vivre leur estre proufitable, tellement quellement aspirent à icelle. Les autres outrepassent encores, et monstrent une excellence spéciale pour retenir le vulgaire en leur obéissance, par une espèce de majesté.
En telle manière le Seigneur restreind par sa providence la perversité de nostre nature, à ce qu'elle ne se jette point hors des gons, mais il ne la purge pas au dedans.
4 Quelqu'un pourra dire que cela ne suffit pas à soudre la question. Car ou il faut que nous fassions Catilina semblable à Camillus, ou nous aurons un exemple en Camillus, que la nature, quand elle est bien menée, n'est pas du tout despourveue de bonté. Je confesse que les vertus qui ont esté en Camillus, ont esté dons de Dieu, et qu'elles pourroyent estre veues louables, si on les répute en ellesmesmes : mais comment seront-elles enseignes qu'il a eu en sa nature une preud'hommie? Pour monstrer cela, ne faut-il pas revenir au cœur en faisant cest argument? Que si un homme naturel a esté doué d'une telle intégrité de cœur, la faculté d'aspirer à bien ne défaut pointa la nature humaine *. Et que sera-ce si le cœur a esté pervers et oblique, et qu'il n'ait rien moins cherché que droiclure?
Or si nous concédons qu'il ait esté homme naturel, il n'y a nulle doute que son cœur
i) August., Contra Juliatwm, Hb. IV.
a esté tel. Quelle puissance maintenant establirons-nous en la nature humaine, de s'appliquer à bien, sien la plus grande apparence d'intégrité qu'on y trouve, on voit qu'elle tend tousjours à corruption? Pourtant comme on ne prisera point un homme pour vertueux, duquel les vices seront couverts sous ombre de vertu :
ainsi nous n'attribuerons point à la volonté humaine faculté d'appéter le bien, du temps qu'elle sera fichée en sa perversité. Combien que ceste est la plus certaine et facile solution, de dire que telles vertus ne sont pas communes à la nature, mais sont grâces spéciales du Seigneur, lesquelles il distribue mesmes aux meschans, selon la manière et mesure que bon luy semble. Pour laquelle cause en nostre langage vulgaire nous ne doutons point de dire, que l'un est bien nay, et l'autre mal nay : l'un de bonne nature, et l'autre de mauvaise : et néantmoins nous ne laissons point d'enclorre l'un et l'autre sous la condition universelle de la corruption humaine : mais nous signifions quelle grâce Dieu a donnée particulièrement à l'un qu'il a déniée à l'autre. En voulant eslablir Saiil Roy, il l'a quasi formé# nouvel homme l. Et voyià pourquoy Platon, suivant la fable d'Homère, dit que les enfans des Roys sont composez d'une masse précieuse, pour estre séparez du vulgaire : pource que Dieu voulant pourvoir au genre humain, doue de vertus ^ngu'.ières ceux qu'il eslève en dignité : comme certes de ceste boutique tous les preux et excellens qui sont renommez aux histoires sont sortis. Autant en faut-il dire de ceux qui demeurent en estât privé. Mais puis que selon que chacun estoit le plus excellent, aussi a-il esté poussé de son ambition, par laquelle macule toutes vertus sont souillées et perdent toute grâce devant Dieu, tout ce qui apparoist digne de louange aux gens profanes doit estre tenu comme rien.
D'avantage, quand il n'y a nulle affection de glorilier Dieu, le principal de toute droicture défaut. Or il est certain que tous ceux qui ne sont point régénérez sont vuides et despourveus d'un tel bien.
1) 1 Sam.X, 6.
Et ce n'est pas en vain qu'il est dit par Isaïe, que l'esprit de crainte de Dieu reposera sur Jésus -Christ 1 : en quoyil est signifié, que tous ceux qui sont estrangers de luy, sont aussi destituez de ceste crainte, laquelle est le chef de sagesse. Quant aux vertus qui trompent d'une vaine, apparence, elles seront bien louées en Testât politique, et du commun bruit des hommes : mais au siège judicial de Dieu elles ne vaudront pas un festu pour acquérir justice.
5 La volonté doncques, selon qu'elle est liée et tenue captive en servitude de péché, ne se peut aucunement remuer à bien, tant s'en faut qu'elle s'y applique. Car un tel mouvement est le commencement de nostre conversion à Dieu, laquelle est du tout attribuée à la grâce du sainct Esprit par l'Kscriture : comme Jérémie prie le Seigneur qu'il le convertisse, s'il veut qu'il soit converly3. Pour laquelle raison le Prophète au mesme chapitre, descrivant la rédemption spirituelle des fidèles, dit qu'ils ont esté rachetez de la main d'un plus fort : dénotant par cela combien le pécheur est lié estroitement, pour le temps qu'estant délaissé de Dieu il demeure sous le joug du diable, néantmoins la volonté demeure tousjours à l'homme, laquelle de sa pure affection est encline à péché, voire pour s'y haster. Car quand l'homme est tombé en ceste nécessité, il n'a point esté despouillé de sa volonté, mais de saine volonté. Et pourtant sainct Bernard ne parle point mal en disant que le vouloir est en tous hommes : mais que vouloir le bien est d'amendement : vouloir le mal, est de nostre défaut : ainsi que simplement vouloir, est de l'homme : vouloir le mal , est de la nature corrompue : vouloir le bien, est de grâce. Or ce que jedy, la volonté estre despouillée de liberté, et nécessairement estre tirée au mal, c'est merveille si quelqu'un trouve ceste manière de parler estrange, laquelle n'a nulle absurdité, et a esté usitée des anciens Docteurs. Aucuns s'offensent de ce qu'ils ne peuvent distinguer entre nécessité et contrainte : mais si quelqu'un les interrogue, asçavoir si
l)Is. XI, 3; Ps. CXI, 10.
Jer.XXXI, 18.