‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 236 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE III

Dieu n'est pas nécessairement bon, et si le diable n'est pas nécessairement mauvais, que respondront-ils? Il est certain que la bonlé de Dieu est tellement conjoincte avec sa divinité, qu'il ne luy est pas moins nécessaire d'eslre bon, que d'estre Dieu. Et le diable par sa cheute s'est tellement aliéné de tonte communication de bien, qu'il ne peut autre chose que mal faire. Or si quelque blasphémateur murmure que Dieu ne mérite pas grande louange pour sa bonté, veu qu'il est contraint à icelle garder : la response ne sera-elle pas facile? C'est que cela advient de sa bonté intime qu'il ne peut mal faire, et noji pas de contrainte violente. Si cela doncques n'empesche point la volonté de Dieu, d'estre libre en bien faisant, qu'il est nécessaire qu'il face bien : si le diable ne laisse point de pécher volontairement combien qu'il ne puisse sinon mal faire, qui est-ce qui arguera le péché n'estre point volontaire en l'homme, pource qu'il est sujet à nécessité de péché? Comme ainsi soit que sainct Augustin enseigne par tout ceste nécessité, il n'a pas laissé de l'acertener, mesmesa l'heure que Cselestiuscalomnioit ceste doctrine pour la rendre odieuse. Il use doncques de ces paroles : Qu'il est advenu par la liberté de l'homme, qu'il soit tombé en péché : maintenant que la corruption qui s'en est ensuivie a fait de liberté nécessité1. Et toutesfois etquantes qu'il entre en ce propos, sans difficulté il déclaire qu'il y a en nous une servitude nécessaire à pécher. Il nous faut doncques observer ceste distinction : C'est que l'homme, après avoir esté corrompu par sa cheute, pèche volontairement, et non pas maiigré son cœur, ne par contrainte : qu'il pèche, dy-je, par une affection trèsencline, et non pas estant contraint de violence : qu'il pèche du mouvement de sa propre cupidité, et non pas estant contraint d'ailleurs : et néantmoins que sa nature est si perverse, qu'il ne peut estre esmeu, poussé, ou mené sinon au mal *. Si cela est vray, il est notoire qu'il est sujet à nécessité de pécher. Sainct Bernard, s'accordant à la

i) Lib. De ptrfect. just.

S) De natura etgrat., et alibi.

doctrine de sainct Augustin, parle ainsi : L'homme seul est libre entre les animaux, et toutesfois le péché estant survenu, il souffre assez quelque effort, mais de volonté, non point de nature: en sorte qu'il n'est point privé de la liberté qu'il a de naissance : car ce qui est volontaire, est aussi libre. Et un petit après, La volonté estant changée en mal par le péché, de je ne say quelle façon estrange et perverse se fait une nécessité : laquelle estant volontaire, ne peut excuser la volonté : et la volonté aussi alléchée ne peut exclurre la nécessité : car ceste nécessité est comme volontaire. En après il dit que nous sommes opprimez d'un joug : toutesfois non pas autre que de servitude volontaire : et pourtant qu'au regard de la servitude nous sommes misérables, au regard de la volonté nous sommes inexcusables, veu qu'estant franche, elle s'est faite serve de péché. Finalement il conclud : L'âme doncques sous ceste nécessité volontaire et d'une liberté pernicieuse est détenue serve, et demeure libre d'une façon estrange et bien mauvaise: serve pour la nécessité, libre pour la volonté. Et ce qui est encores plus merveilleux et plus misérable, elle est coulpable pource qu'elle est libre, et est serve pource que c'est par sa coulpe : et ainsi elle est serve d'autant qu'elle est libre1. On voit par ces lesmoignages que je ne mets rien de nouveau en avant:

mais récite ce que jadis sainct Augustin nous a laissé par escrit du consentement commun des saincts docteurs, et ce qui est demeuré presque mille ans après aux cloistres des moines. Or le maistre des Sentences, pour n'avoir seu distinguer entre Contrainte et Nécessité a ouvert la porte à cest erreur, qui a esté une peste mortelle à l'Eglise, d'estimer que l'homme pouvoit éviter le péché, pource qu'il pèche franchement.

6 II est expédient de regarder à l'opposile quel estle remède de grâce, par lequel nostre perversité est corrigée et guairie. Car comme ainsi soit que le Seigneur en nous aidant nous eslargisse ce qui nous défaut : quand il apparoistra quelle est

)) Sermo super Cant. LiXIl.

son œuvre en nous , il sera aussi aisé d'entendre quelle est nostre povreté.

Quand l'Apostre dit aux Philippiens, qu'il a bonne contiance que celuy qui a commencé une bonne œuvre en eux, l'achèvera jusques au jour de Jésus-Christ1 : il n'y a nulle doute que par ce commencement de bonne œuvre il signifie l'origine de leur conversion, c'est quand leur volonté a esté tournée à Dieu. Parquoy le Seigneur commence en nous son œuvre, inspirant en nos cœurs l'amour, le désir et estude de bien et de justice : ou pour parler plus proprement, enclinant, formant, et addressantnos cœurs à justice : mais il parachève son œuvre, en nous confermant à persévérance. Et afin que personne ne caville que le bien est commencé en nous de Dieu, d'autant que nostre volonté, laquelle seroit de soy trop infirme, est aidée de luy : le sainct Esprit déclaire en un autre lieu que vaut nostre volonté estant abandonnée à soymesme : Je vous donneray, dit-il, un nouveau cœur, je créeray un esprit nouveau en vous.-j'osteray le cœur de pierre qui est en vous, et vous en donneray un de chair : je mettray mon esprit en vous, et vous feray cheminer en mes commandemens2. Qui est-ce maintenant qui dira que seulement l'infirmité de la volonté humaine est confermée, afin d'aspirer vertueusement à eslire le bien, quand nous voyons qu'il faut qu'elle soit du tout reformée et renouvelée ? Si la pierre est si molle qu'en la maniant on la puisse fleschir en telle forme qu'on voudra, je ne nie point que le cœur de l'homme n'ait quelque facilité et inclination pour obéir à Dieu, moyennant que son infirmité soit confermée. Mais si nostre Seigneur par ceste similitude a voulu monstrer qu'il est impossible de rien tirer de bien de nostre cœur, s'il n'est fait tout autre, ne partissons point entre luy et nous la louange laquelle il s'attribue à luy seul. Si doncques quand le Seigneur nous convertit.à bien, c'est comme si on transmuoit une pierre en chair, il est certain que tout ce qui est de nostre propre volonté est aboly, et tout ce qui succède

1) Phi). 1,6.

2) Eiéch. XXXVI, S6.

est de Dieu. Je dy que la volonté est abolie, non pas entant qu'elle est volonté : car en la conversion de l'homme, ce qui est de la première nature demeure. Je dy aussi qu'elle est créée nouvelle : non pas pour commencer d'estre volonté , mais pour estre convertie de mauvaise en bonne. Je dy que tout cela se fait entièrement de Dieu, pource que tesmoin l'Apostre, nous ne sommes pas idoines à concevoir une seule bonne pensée1. A quoy respond ce qu'il dit ailleurs , que non-seulement Dieu aide et subvient à nostre volonté débile, ou corrige la malice d'icelle, mais qu'il crée et met en nous le vouloir2. Dont il est aisé à recueillir ce que j'ay dit, que tout ce qui est de bien au cœur humain, est œuvre de pure grâce. En ce sens aussi il prononce ailleurs, que c'est Dieu qui fait toutes choses en tous3. Car il ne dispute point là du gouvernement universel du monde, mais il maintient que la louange de tous les biens qui se trouvent aux fidèles doit estre réservée à Dieu seul, En disant, Toutes choses : il fait Dieu autheur de la vie spirituelle depuis un bout jusques à l'autre. Ce qu'il avoit au paravant exprimé sous autres mots, c'est que les fidèles sont de Dieu en Jésus-Christ * : où il propose une création nouvelle, par laquelle ce qui est de la nature commune est aboly. Mesmes il fait une comparaison de Jésus- Christ à l'opposite d'Adam, laquelle en un autre lieu il déduit plus clairement : asçavoir que nous sommes l'ouvrage de Dieu, estans créez en Jésus-Christ à bonnes œuvres, qu'il a apprestées afin que nous cheminions en icelles5. Car il veut prouver par ceste raison que nostre salut est gratuit, d'autant que la ressource de tous biens est en la seconde création, laquelle nous obtenons en Jésus-Christ.

Or s'il y avoit la moindre faculté du monde en nous, il y auroit aussi quelque portion de mérite : mais afin de nous espuiser du tout, il argue que nous n'avons peu rien mériter, d'autant que nous sommes créez en Jésus-Christ pour faire bonnes œuvres, lesquelles Dieu a préparées.

1) 2 Cor. III, 5.

3) 1 Cor. XII, «.

5) Ephés. II, 10.

5) Phil. II, 13.

k) 1 Cor. VIII,

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