LIVRE IL CHAPITRE III
En quoy il signifie derechef, que depuis le premier mouvement jusques à la dernière persévérance, le bien que nous faisons est de Dieu en toutes ses parties. Par mesme raison le Prophète, après avoir dit au Pseaume, que nous sommes l'ouvrage de Dieu : afin que nul n'entreprinst de faire partage, adjouste, quant et quant, Il nous a faits, ce ne sommesnous pas qui nous ayons faits1. Qu'il parle de la régénération, laquelle est le commencement de la vie spirituelle, il appert par le fil du texte : car il s'ensuit tantost après, que nous sommes son peuple et le troupeau de sa pasture. Or nous voyons qu'il ne s'est pas contenté d'avoir simplement attribué à Dieu la louange de nostre salut, mais qu'il nous exclud de toute compaignie : comme s'il disoit, Pour estre troupeau de Dieu , les hommes n'ont de quoy se glorifier jusques à une seule goutte : pource que le tout est de Dieu.
7 Mais il y en aura possible qui concéderont bien, que la volonté de l'homme est convertie à justice et à droicture par la seule vertu de Dieu, et que de soymesme elle en est deslournée : néantmoins qu'estant préparée elle besongne pour sa part : comme sainct Augustin escrit que la grâce précède toute bonne œuvre : et qu'en bien faisant la volonté est conduite par la grâce, et ne la conduit pas : suit, et ne précède pas*. Laquelle sentence ne contenant rien en soy de mal a esté mal destournée à un sens pervers par le maistre des Sentences. Or je dy que tant aux mots du Prophète, lesquels j'ay alléguez, qu'aux autres lieux semblables , il y a deux choses à noter : c'est que le Seigneur corrige, ou plustost abolit nostre volonté perverse , puis après nous en donne de soy-mesme une bonne. Entant doncques que nostre volonté est prévenue de la grâce , je permets qu'elle soit nommée comme chambrière : mais en ce qu'estant reformée elle est œuvre de Dieu, cela ne doit point estre attribué à l'homme, que par sa volonté il obtempère à la grâce prévenante. Parquoy ce n'a pas esté bien parlé à sainct Chrysostome,
l)Ps.C, 3.
2) Epist. CVI, Ai Boni/.
de dire que la grâce ne peut rien sans la volonté, comme la volonté ne peut rien sans la grâce ' : comme si la volonté mesme n'estoit point engendrée et formée de la grâce, comme nous avons veu par sainct Paul. Touchant de sainct Augustin, ce n'a pas esté son intention de donner à la volonté de l'homme une partie de la louange des bonnes œuvres, quand il l'a nommée chambrière de la grâce : mais il pensoit seulement à réfuter la meschante doctrine de Pélagius, lequel mettoit la première cause de salut es mérites de l'homme. Pourtant ce qui estoit convenable à ce propos-là, il démonstre que la grâce précède tous mérites : laissant l'autre question derrière, quel est son effecl perpétuel en nous, laquelle il traitte trèsbien ailleurs. Car quand il dit par plusieurs fois, que le Seigneur prévient celuy lequel ne veut point, afin qu'il vueille : et assiste à celuy qui veut, afin qu'il ne vueille en vain : il le fait entièrement autbeur de tous biens : Combien qu'il y ait plusieurs sentences (en ses escrits) si claires touchant cela, qu'elles n'ont point mestier d'autre expositeur. Les hommes, dit -il, mettent peine de trouver en nostre volonté quelque bien qui soit nostre, et non point de Dieu : mais je ne say comment ils l'y pourront trouver 2. Item au premier livre contre Pélagius et Cœlestius, exposant ceste sentence de nostre Seigneur Jésus, Quiconque a ouy du Père, vient àmoy3 : La volonté de l'homme, dit-il, est tellement aidée, non-seulement à ce qu'elle sache ce qu'il faut faire, mais l'ayant seu, qu'elle le face. Et pourtant quand le Seigneur enseigne, non point par la lettre de la Loy, mais par la grâce de son Esprit, il enseigne en sorte que non-seulement un chacun voye ce qu'il aura apprins en le cognoissant, mais que de vouloir il appète, et que d'œuvre il parface.
8 Et pource que nous sommes maintenant au principal point de la matière, rédigeons la chose sommairement, et approuvons nostre sentence par tesmoi-
1) En un sermon de l' Invention de sainte Croix.
2) De la rémission des péchez, livre II, cliap. XVIU.
3) Jean VI, 45.
INSTITUTION CHREST1ENNE.
gnages de l'Escriture : puis après, afin que personne ne calomnie que nous renversons l'Escriture, monstrons que la vérité que nous tenons a esté aussi enseignée par ce sainct personnage, je dy sainct Augustin. Car je ne pense pas qu'il soit expédient de produire tous les tesmoignages l'un après l'autre, qui se peuvent amener de l'Escriture pour confermer nostre sentence, moyennant que nous choisissions ceux qui pourront faire ouverture pour entendre les autres. D'autre part je pense qu'il ne sera point mauvais de monstrer évidemment quelle convenance j'ay avec ce sainct homme, auquel l'Eglise à bon droict porte révérence.
Certes que l'origine du bien ne soit point d'ailleurs que de Dieu seul, il appert par raison certaine et facile : car la volonté ne se trouvera pas encline à bien sinon aux esleus. Or la cause de l'élection doit, estre cherchée hors des hommes : dont il s'ensuit que nul n'a droicte volonté de soy-mesme, et qu'elle luy procède de la mesme faveur gratuite dont nous sommes esleus devant la création du monde.
Il y a une autre raison quasi semblable. Car puis que le commencement de bien vouloir et bien faire est de la foy, il faut sçaYoir dont vient la foy mesme. Or puis que l'Escriture prononce par tout haut et clair que c'est un don gratuit, il s'ensuit assez que c'est par pure grâce que nous commençons à vouloir le bien : nous, dy-je, qui sommes de tout nostre cœur naturellement adonnez à mal. Le Seigneur doncques, quand il met ces deux choses en la conversion de son peuple, qu'il luy ostera son cœur de pierre, et luy en donnera un de chair : tesmoigne apertement qu'il faut que tout ce qui est de nous soit aboly, pour nous amener à bien, et que tout ce qui est substitué au lieu, procède de sa grâce. Et ne dit pas cela seulement en un lieu : car nous avons aussi en Jérémie, Je leur donneray un cœur et une voye, afin qu'ils me craignent toute leur vie. Et un peu après, Je meltray la crainte de mon Nom en leurs cœurs, à ce qu'ils ne se destournent point de moy1. Item en Ezéchiel, Je donneray un mesme cœur à tous, et créeray
l)Jér. XXXII, 39.
un nouvel esprit en' leurs entrailles. Je leur osteray leur cœur de pierre, et leur donneray un cœur de chair1. 11 ne nous pourroit mieux oster la louange de tout ce qui est bon et droict en nostre volonté pour le s'attribuer, que quand il appelle nostre conversion, une création de nouvel esprit et de nouveau cœur. Car il s'ensuit tousjours , qu'il ne peut rien procéder de bon de nostre volonté, jusques à ce qu'elle soit réformée : et après que la réformation, entant qu'elle est bonne, est de Dieu, non pas de nous.
9 Et ainsi nous voyons que les saincts ont prié : comme quand Salomon disoit : Que le Seigneur encline nos cœurs à soy, afin que nous le craignions , et gardions ses commandemens2: il monstre la contumace de nostre cœur, en ce que naturellement il le confesse estre rebelle contre Dieu et sa Loy, sinon qu'il soit fleschy au contraire. Autant en est-il dit au Pseaume, 0 Dieu, encline mon cœur en tes statuts 3. Car il faut tousjours noter l'opposition qui se fait entre la perversité qui nous pousse à mal et rébellion contre Dieu , et le changement par lequel nous sommes réduits à son service. Or quand David, sentant que pour un temps il avoit esté privé et destitué de la conduile de la grâce de Dieu, requiert au Seigneur qu'il crée en luy un nouveau cœur, et qu'il renouvelle un droict esprit en ses entrailles4: ne recognoist-il point que toutes les parties de son cœur sont plenes d'immondicité et de souilleure, et que son esprit est enveloppé en perversité? D'avantage, en appelant la pureté qu'il désire, créature de Dieu, il luy attribue toute la vertu d'icelle. Si quelqu'un réplique que ceste prière est un signe d'une affection bonne et saincte : la solution est facile, asçavoir combien que David fust desjà en partie ramené au bon chemin, toutesfois qu'il compare l'horrible ruine en laquelle il estoit trébusché, et laquelle il avoit sentie, avec son estât premier. Ainsi prenant en soy la personne d'un homme estant aliéné de Dieu, il ne requiert point sans cause que tout ce que Dieu donne à ses esleus en les régénérant,
1) Ezéch.XI, 19; XXXVI, !
3) Ps. CXIX, 36.
5) 1 Rois VIII, 58.
h) Ps. LI, 12.