LIVRE II, CHAPITRE III
soit aceomply en luy. Et par conséquent estant semblable a un mort, il désire d'estre créé de nouveau, afin d'estre fait d'esclave de Satan, organe du sainct Esprit. C'est une chose merveilleuse que de nostre orgueil. Dieu ne requiert rien plus estroitement, sinon que nous observions son Sabbath, asçavoir en nous reposant de toutes nos œuvres : et il n'a rien qu'on tire de nous avec plus grande difficulté que cela, c'est qu'en quittant toutes nos œuvres, nous donnions lieu aux siennes.
Si ceste rage ne nous empeschoit : le Seigneur Jésus a donné assez ample tesmoignage à ses grâces, à ce qu'elles ne soyent obscurcies. Je suis, dit-il, la vigne, vous estes les ceps, et mon Père est le vigneron'.Comme le cepne peut porter fruit de soy, sinon qu'il demeure en la vigne : ainsi vous, si vous ne demeurez en moy: car sans moy vous ne pouvez rien faire. Si nous ne fructifions de nous, non plus que fait un cep arraché de terre, et privé de toute humeur il ne faut plus maintenant s'enquérir combien nostre nature est propre à bien faire. Et aussi ceste conclusion n'est point douteuse, que sans luy nous ne pouvons rien faire. Il ne dit pas que nous soyons tellement infirmes que nous ne pouvons suffire : mais en nous réduisant du tout à néant, il exclud toute fantasie de la moindre puissance du monde. Si estans entez en Christ, nous fructifions comme un cep de vigne, lequel prend sa vigueur tant de l'humeur de la terre, comme de la rosée du ciel, et de la chaleur du soleil , il me semble qu'il ne nous reste aucune portion en toutes bonnes œuvres, si nous voulons conserver à Dieu son honneur entièrement.
C'est en vain qu'on prétend ceste subtilité, qu'il y a quelque humeur enclose au cep, qui est pour le faire produire fruit : et pourtant qu'il ne prend pas tout de la terre, ou de la première racine, mais qu'il apporte quelqui chose du sien. Car Jésus-Christ n'entend autre chose, sinon que nous sommes du bois sec et stérile, et de nulle valeur, si tost que nous sommes séparez de luy : pource qu'il ne se trouvera à part en nous aucune faculté
I) Jean XV, I.
de bien faire : comme il dit ailleurs, que tout arbre que son Père n'a planté sera arraché. Pourtant l'Apostre luy en donne toute louange. C'est Dieu, dit-il, qui fait en nous et le vouloir et le parfaire ' . La première partie des bonnes œuvres est la volonté: l'autre est de s'efforcera l'exécuter, et le pouvoir faire. Dieu est autheur et de l'un et de l'autre. Il s'ensuit doncques que si l'homme s'attribue aucune chose, ou en la volonté, ou en l'exécution, qu'il desrobe autant à Dieu. S'il estoit dit que Dieu baille secours à nostre volonté infirme, il nous seroit laissé quelque chose : mais quand il est dit qu'il fait la volonté, en cela il est monstre que tout ce qui est de bon est d'ailleurs que de nous. Et pource que la bonne volonté mesme par la pesanteur de nostre chair est retardée et opprimée, il dit conséquemmentque pour surmonter toute difficulté, nostre Seigneur nous donne la constance et vertu d'exécuter. Et de faict, ce qu'il enseigne ailleurs ne peut autrement estre vray : c'est qu'il n'y a qu'un seul Dieu, qui fait toutes choses en tous2: où nous avons monstre cy-dessus que tout le cours de la vie spirituelle est comprins. Pour laquelle raison David, après avoir prié Dieu qu'il luy manifeste ses voyes, afin qu'il chemine en sa vérité, adjouste incontinent, Uny mon cœur pour craindre ton noms. Par lequel mot il signifie , que ceux mesmes qui sont bien affectionnez sont sujets à tant de desbauchemens pour estre distraits, qu'ils s'esvanouiroyent bien tost ou s'escouleroyent comme eau, s'ils n'estoyenl fortifiez en constance. Suivant cela, en un autre passage ayant prié Dieu de vouloir guider ses pas, il adjouste que la force aussi luy soit donnée pour guerroyer:
Que l'iniquité (dit-il) ne domine point en moy 4. En ceste manière doncques Dieu commence et parfait la bonne œuvre en nous : c'est que par sa grâce la volonté est incitée à aimer le bien, enclinée à le désirer, et esmeue à le chercher et s'y adonner : d'avantage , que ceste amour, désir et effort ne défaillent point , mais durent jusques à leur effect : finalement
1) Malth. XV, 13; PUil. II, 13.
3) Ps. LXXXVI, 11.
S) t Cor. XII, 6.
ij Ps. CX1X, 133.
INSTITUTION CHREST1ENNE.
que l'homme poursuit le bien , et y persévère jusques à la fin.
\ 0 Or il esmeut nostre volonté, non pas comme on a longtemps imaginé et enseigné, tellement qu'il soit après en nostre élection d'obtempérer à son mouvement, ou résister : mais il la meut avec telle efficace, qu'il faut qu'elle suive. Pourtant ce qu'on lit souvent en Chrysoslome ne doit point estre receu : C'est que Dieu n'attire sinon ceux qui veulent estre attirez. En quoy il signifie que Dieu en nous tendant la main , attend s'il nous semblera bon de nous aider de son secours. Nous concédons bien que du temps que l'homme estoit encore entier, sa condition estoit telle, qu'il se pouvoit encliner d'une part et d'autre : mais puis qu'Adam a déclairé par son exemple combien est povre et misérable le franc arbitre, sinon que Dieu vueille en nous et puisse tout, quel proufit aurons-nous quand il nous despartira sa grâce en telle manière? Mais comme ainsi soit qu'il espande sur nous la plénitude de sa grâce, nous luy en ostons la louange par nostre ingratitude. Car l'Apostre n'enseigne pas seulement que la grâce de bien vouloir nous est offerte, si nous l'acceptons : mais que Dieu fait et forme en nous le vouloir : qui n'est autre chose à dire, sinon que Dieu par son Esprit dresse , fleschit, modère nostre cœur, et qu'il y règne comme en sa possession. Et par Ezéchiel non-seulement il promet de donner un cœur nouveau à ses esleus, afin qu'ils puissent cheminer en ses préceptes, mais afin qu'ils y cheminent de faict1. Et ne se peut autrement entendre ceste sentence de Christ, Quiconque a esté instruit de mon Père, vient à moy 2 : sinon que par icelle on entende que la grâce de Dieu est de soy-mesme vertueuse pour accomplir et mettre en effect son œuvre, comme sainct Augustin le maintient3 : laquelle grâce Dieu ne despart point à un chacun, comme porte le proverbe commun , qu'elle n'est desniée à personne qui fait ce qui est en soy. Bien faut-il enseigner que la bonté de Dieu est exposée à tous ceux qui la cherchent, sans aucune exception.
1) Eiéch. XI, 19 ; XXXVI, 87. 2) lean YI, 45.
3) Lib. De praedestin. sanciorum.
Mais comme ainsi soit que nul ne commence à la chercher devant qu'il ait esté inspiré du ciel, il ne faloit en cest endroict mesme aucunement diminuer de la grâce de Dieu. Certes ce privilège appartient aux esleus seulement , qu'eslans régénérez par l'Esprit de Dieu, ils soyent de luy conduits et gouvernez. Parquoy sainct Augustin ne se moque pas moins de ceux qui se vantent que c'est à eux en partie d'appéter le bien, qu'il reprend les autres qui pensent que la grâce est donnée pesle-mesle à tous, veu qu'elle est tesmoignage de l'élection gratuite de Dieu i. La nature, dit-il, est commune à tous, non pas la grâce. Et dit que ceux qui eslendent ainsi généralement à tous ce que Dieu ne donne que de son bon plaisir," ont une subtilité luisante et fragile comme un verre. Item, Comment es-tu venu à Christ ? C'est en croyant, Or crain que si tu te vantes d'avoir toymesme trouvé la voye juste, tu ne périsses et sois exterminé d'icelle.Si tu dis que tu es venu de ton franc arbitre et propre volonté , de quoy t'enfles-tu ?
Veux-tu cognoistre que cela aussi t'a esté donné? escoute celuy qui nous appelle, Nul ne vient à moy si mon Père ne l'y attire2. Et de faict, il est facile de conclurre par les mots de sainct Jehan, que les cœurs des fidèles sont gouvernez d'enhaut, avec tel effect qu'ils suivent d'une affection, laquelle n'est point pour fleschir çà et là, mais est arrestée à obéir. Celuy, dit-il, qui est de Dieu ne peut pécher : pource que la semence de Dieu demeure en luy3. Nous voyons que ce mouvement sans vertu, lequel imaginent les Sophistes, est exclus. J'enten ce qu'ils disent, que Dieu offre seulement sa grâce, à telle condition que chacun la refuse ou accepte selon que bon luy semble. Telle resverie, dy-je, qui n'est ne chair ne poisson, est exclue, quand il est dit que Dieu nous fait tellement persévérer, que nous sommes hors de danger de décliner.
4 4 II ne faloit non plus douter de la persévérance, qu'elle ne deust estre estimée don gratuit de Dieu : mais il y a
1) De verb:sApost., sermone XI.
S) 1 Jean III, 9.
ï) Jean VI, 44.