‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 239 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE III

une fausse opinion au contraire enracinée au cœur des hommes, qu'elle est dispensée à un chacun selon son mérite : c'està-dire, comme il se monstre n'estre point ingrat à la première grâce. Mais pource qu'une telle opinion est venue de ce qu'on imaginait, qu'il fust en nostre pouvoir de refuser ou accepter la grâce de Dieu quand elle nous est présentée, il est facile de la réfuter, veu que cesle raison a esté monstrée fausse : combien qu'il y a yci double erreur. Car outre ce qu'ils disent qu'en bien usant de la première grâce de Dieu, nous méritons que par autres grâces suivantes il rémunère nostre bon usage, ils adjoustent aussi que ce n'est point la grâce de Dieu seule qui besongneen nous, mais seulement qu'elle coopère. Quant au premier, il faut avoir ceste résolution, que le Seigneur Dieu en multipliant ses grâces en ses serviteurs, et leur en conférant tous les jours de nouvelles , d'autant que l'œuvre qu'il a desjà commencée en eux luy est agréable, il trouve en eux matière et occasion de les enrichir et augmenter en telle sorte. Et à cela se doivent rapporter les sentences suivantes, A celuy qui aura, il luy sera donné. Item, puis que tu t'es monstre serviteur fidèle en petites choses, je te constituera)' en plus grande charge1. Mais il nous faut yci donner garde de deux vices: c'est qu'on n'attribue point à l'homme en telle sorte le bon usage de la grâce de Dieu, comme si par son induslrie il la rendoil valable. Puis après, qu'on ne die point que les grâces qui sont conférées à l'homme lidèle, soyent tellement pour rémunérer ce qu'il a bien usé de la première grâce, comme si tout ne luy provenoit point de la bonté gratuite de Dieu. Je confesse doncques que les fidèles doivent attendre ceste bénédiction, que d'autant qu'ils auront mieux usé des grâces de Dieu , d'autres nouvelles et plus grandes leur seront journellement adjoustées. Mais je dy d'autre part, que ce bon usage est de Dieu, et que ceste rémunération procède de sa bénévolence gratuile. Les Scholasliques ont en la bouche ceste. distinction vul-

1 Mdtlh. XXV.21, 23, 29; Luc XIX, 17, 26.

gaire de la grâce opérante et coopérante : mais ils en abusent pour tout pervertir. Sainct Augustin en a bien usé, mais c'a esté avec une bonne déclaration, pour adoucir ce qui pouvoit estre rude : c'est que Dieu parfait en coopérant, ce qu'il a commencé en opérant : c'est-à-dire, qu'il applique ce qu'il nous a desjà donné, pour besongner avec ce qu'il y adjouste: et que c'est une mesme grâce, mais qu'elle prend son nom selon la diverse manière de son effect. Dont il s'ensuit qu'il ne partit point entre Dieu et nous, comme s'il y avoil quelque concurrence mutuelle entre le mouvement de Dieu et un autre que nous eussions à part : mais que c'est seulement pour monstrer comment la grâce augmente. A quoy appartient ce que nous avons desjà allégué, que la bonne volonté précède beaucoup de dons de Dieu, mais qu'elle est du nombre. Dont il s'ensuit qu'on ne luy peut rien attribuer de propre. Ce que sainct Paul nommément a déclairé. Car après qu'il a dit que c'est Dieu qui fait en nous le vouloir et le parfaire1, incontinent il adjouste qu'il fait l'un et l'autre selon sa bonne volonté : par ce mot signifiant sa bénignité gratuite. Quanta ce qu'ils disent, qu'après avoir donné lieu à la première grâce, nous coopérons avec Dieu : je respon, S'ils entendent qu'après avoir esté réduits par la vertu de Dieu en obéissance de justice, nous suivons volontairement la conduite de sa grâce, je leur confesse. Car il esttrèscerlain que là où règne la grâce de Dieu, il y a une telle promptitude d'obtempérer. Mais dont est-ce que cela vient, sinon d'autant que l'Esprit de Dieu estant conforme à soymesme, nourrit et conferme en nous l'affection d'obéissance, laquelle il a engendrée dés le commencement? Au contraire, s'ils veulent dire que l'homme a cela de sa propre vertu , qu'il coopère avec la grâce de Dieu : je dy que c'est un erreur pestilent.

12 Ils abusent faussement à ce propos du dire de l'Aposlre, J'ay plus travaillé que tous les autres : non pas moy, mais la grâce de Dieu avec moy2, Pource,

1) Phil. II, 13.

2) I Cor. \Y, 10.

disent- ils, qu'il eust semblé que c'est' it trop arrogamment parlé, de se préférer ù tous les autres, il modère cela, rendant la louange à la grâce de Dieu : en telle sorte néantmoins qu'il se dit compagnon de Dieu en ouvrant. C'est merveilles quand tant de personnages qui n'estoyent point aulrement mauvais, ont achoppé à ce festu. Car sainct Paul ne dit point que la grâce de Dieu ait besongné avec soy, pour se faire compagnon d'icelle : mais plustost il luy attribue toute la louange de l'œuvre : Ce ne suis-je point, dit-il, qui ay travaillé, mais la grâce de Dieu, laquelle m'assistoit. Toute la faute est venue, qu'ils s'arrestent à la translation commune, laquelle est douteuse: mais le texte grec de sainct Paul est si clair, qu'on n'en peut douter. Car si on veut translater à la vérité ce qu'il dit, il ne signifie pas que la grâce de Dieu fust coopérante avec luy : mais qu'en luy assistant, elle faisoit le tout. Ce que sainct Augustin déclaire plenement et en briefves paroles, quand il dit que la bonne volonté qui est en l'homme précède beaucoup de grâces de Dieu , mais non pas toutes : car elle est du conte1. Il adjouste conséquemment la raison : Pource qu'il est escrit, dit-il, La miséricorde de Dieu nous prévient et nous suit : asçavoir d'autant qu'il prévient celuy qui ne veut point, à ce qu'il vueille : et suit celuy qui veut, à ce qu'il ne vueille point en vain. A quoy s'accorde sainct Bernard, introduisant l'Eglise avec ces mots , 0 Dieu, tire-moy aucunement par force et maugré que j'en aye, pour me faire volontaire : tire-moy estant paresseuse, afin de me rendre agile à courir2.

13 Oyons maintenant sainct Augustin parler, afin que les Pélagiens de nostre temps, c'est-à-dire les Sophistes de Sorbonne, ne nous reprochent comme ils ont de coustume, que tous les docteurs anciens nous sont contraires. En quoy ils ensuivent leur père Pélagius : lequel a molesté sainct Augustin d'une mesme calomnie. Or il poursuit ceste matière au long au livre qu'il a intitulé, De correction et grâce 3 : dont je réciteray en brief

1) Ps. LXIX, Il ; XXIII, 6.

2) Setm. II, In Canl.

3) Ch;p. II.

aucuns passages, usant de ses propres mots. Il dit que la grâce de persister en bien a esté donnée à Adam, s'il en eust voulu user : qu'elle nous est donnée, afin que nous vueillons , et qu'en voulant, nous surmontions les concupiscences.

Ainsi, qu'Adam a eu le pouvoir, s'il eust voulu : mais qu'il n'a point eu le vouloir, afin qu'il peust : qu'à nous, tant le vouloir que le pouvoir nous est donné. Que la première liberté a esté de pouvoir s'abstenir de pécher : que celle que nous avons maintenant est beaucoup plus grande, c'est de ne pouvoir pécher. Les Sorbonistes exposent cela de la perfection qui sera en la vie future : mais c'est une mocquerie, veu que sainct Augustin se déclaire puis après, en disant que la volonté des fidèles est tellement conduite par le sainct Esprit, qu'ils peuvent bien faire, à cause qu'ils veulent : et qu'ils le veulent, à cause que Dieu crée en eux le vouloir *. Car si en si grande infirmité, dit-il, (en laquelle toutesfois pour obvier à orgueil et le réprimer, il faut que la vertu de Dieu se parface) leur volonté leur estoit laissée, qu'ils peussent bien faire par l'aide de Dieu, si bon leur sembloit, et que Dieu ne leur donnast point la volonté, entre tant de tentations, leur volonté laquelle est infirme, succomberoit, ainsi ils ne pourroyent persévérer. Dieu a doneques survenu à l'infirmité de la volonté humaine , la dirigeant sans qu'elle peust fleschir çà ne là, et la gouvernant sans qu'elle se peust destourner. Car en telle sorte, combien qu'elle soit infirme, elle ne peut faillir. Tantost après il traitte comme il est nécessaire que nos coeurs suivent le mouvement de Dieu, quand il les tire : disant que Dieu tire bien les hommes selon leur volonté, et non par contrainte : mais que la volonté est celle qu'il a formée en eux. Nous avons maintenant le point que nous débatons principalement, approuvé parla bouche de sainct Augustin : c'est que la grâce n'est point seulement présentée de Dieu, pour estre rejettée ou acceptée, selon qu'il semble bon à un chacun : mais que c'est icelle grâce seule, laquelle in-

1) 2 Cor. XU,9.

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