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LIVRE II, CHAPITRE V

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une volonlc indéclinabledu bien, si ne laisse-elle pas d'astre volonté. Ce que sainct Bernard a prudemment considéré, en disant que nous sommes d'autant plus misérables, pouree que la nécessité est volontaire : laquelle néantmoins nous tient .estreinls sous son joug, en sorte que nous sommes serfs de péché l-. L'autre partie de leur argument n'est pas valable, entant qu'ils prétendent que tout ce qui se fait volontairement, soit fait en plene liberté. Car cy-dessus nous avons prouvé que plusieurs choses se font volontairement, desquelles l'élection n'est pas libre.

2 Ils disent après, que si les vices et vertus ne procèdent de libre élection, il n'est point convenable que l'homme soit rémunéré ou puny. Combien que cest argument soit prins d'Aristote, toutesfois je confesse que sainct Chrysostome et sainct Hiérosme en usent quelque part2.

Combien que Hiérosme ne dissimule pas qu'il a esté aussi bien familier aux Pélagiens, desquels il récite les paroles qui s'ensuivent : Que si la grâce de Dieu besongne en nous, icelle sera rémunérée, et non pas nous, qui ne travaillons point. Quant est des punitions que Dieu fait des maléfices, je respon qu'elles nous sont justement deues, puis que la coulpe de péché réside en nous. Car il ne chaut si nous péchons d'un jugement libre ou servile, moyennant que ce soit de cupidité volontaire : principalement veu que l'homme est convaincu d'estre pécheur, entant qu'il est sous la servitude de péché.

Quant est du loyer de bien faire, quelle absurdité est-ce, si nous confessons qu'il nous soit donné plus par la bénignité de Dieu, que rendu pour nos mérites ? Combien de fois est répétée ceste sentence en sainct Augustin, Que Dieu ne couronne point nos mérites en nous, mais ses dons? et que le loyer qui nous vient n'es,t pas ainsi appelé, pouree qu'il soit deu à nos mérites, mais pouree qu'il est rétribué aux grâces qui nous avoyent esté au paravant conférées? C'est bien regardé à eux, d'entendre que les mérites n'ont plus de lieu, sinon que les bonnes

1) Serm. LIXXI, In Car.tit.

S) In Epist. ad Ctniplion., et Dial. I.

œuvres procèdent de la propre vertu de l'homme. Mais de trouver cela tant estrange, c'est une mocquerie. Car sainct Augustin ne doute point d'enseigner pour un article certain, ce qu'ils trouvent tant hors de raison : comme quand il dit, Quels sont les mérites de tous hommes?

Quand Jésus-Christ vient, non point avec un loyer, qui fust deu, mais avec sa grâce gratuite, il les trouve tous pécheurs, luy seul franc dépêchez, et en affranchissant les autres *. Item, Si ce qui t'est deu t'est rendu, tu dois estre puny : mais qu'est-ce qui se fait? Dieu ne te rend point la peine qui t'estoit deue, mais il te donne la grâce qui ne l'appartenoit point. Si tu te veux exelurre de la grâce de Dieu, vante-toy de tes mérites2. Item, Tu n'es rien de toy : les péchez sont tiens, les mérites sont à Dieu. Tu dois estre puny : et quand Dieu te rendra le loyer de vie, il couronnera ses dons, non pas tes mérites '. A ce mesme propos il enseigne ailleurs que la grâce ne vient point de mérite, mais le mérite vient de la grâce. Et tantost après il conclud que Dieu précède tous mérites par ses dons, afin que ses autres mérites suivent : et que du tout il donne gratuitement ce qu'il donne, pouree qu'il ne trouve nulle cause de sauveur *. Mais c'est chose superflue d'en faire plus long récit, veu que ses livres sont pleins de telles sentences. Toutesfois encore l'Apostre les délivrera de ceste folle fantasie, s'ils veulent escouter de quel principe il déduit nostre béatitude, et la gloire éternelle que nous attendons. Ceux que Dieu a ésleus, dit-il, il les a appelez : ceux qu'il a appelez, il les a justifiez : ceux qu'il a justifiez, il les a glorifiez. Pourquoy doneques sont couronnez les fidèles5? Certes selon l'Apostre, d'autant que par la miséricorde du Seigneur, et non par leur industrie, ils ont esté esleus, appelez et justifiez. Pourtant, que ceste folle crainte soit ostée, qu'il n'y aura plus nul mérite si le franc arbitre n'est soustenu. Car c'est une mocquerie de fuyr ce à quoy l'Escriture nous meine. Si tu as receu toutes choses, dit

1) In Psalm. XXXI. î) In Ps0lm. IAX.

3) Epist. LU. I>) De verbis Apoitol., Si'rmo XV.

5) Rom. VIII, 30 ; î Tim. IV, 8.

INSTITUTION CIIRESTIENNE.

sainct Paul, pourquoy te glorifies-tu comme si tu ne les a\ois point receues *? Nous voyons qu'il oste toute vertu au libéral arbitre, afin de destruire tous mérites : néantmoins selon que Dieu est riche et libéral à bien faire, et que sa libéralité ne s'espuise jamais, il rémunère les grâces qu'il nous a conférées, comme si c'estoyent vertus venantes de nous : pource qu'en nous les donnant, il les a faites noslres.

3 Ils allèguent conséquemment une objection, laquelle semble estre prinse de sainct Chrysostome : Que s'il n'estoit en nostre faculté d'eslire le bien et le mal, il faudroit que tous hommes fussent bons, ou tous meschans : veu qu'ils ont une mesme nature 2. A quoy s'accorde le dire de celuy qui a escrit le livre intitulé De la vocation des Gentils, qu'on attribue à sainct Ambroise : C'est que nul jamais ne déclineroit de la foy, sinon que la grâce de Dieu laissast la volonté de l'homme muable 3. En quoy je m'esmerveille comment si grans personnages se sont abusez. Car comment Chrysostome n'a-il réputé que c'est l'élection de Dieu, laquelle discerne ainsi entre les hommes? Certes nous ne devons avoir honte de confesser ce que sainct Paul afferme tant certainement, que tous sont pervers et adonnez à malice4 : mais nous adjoustons quant et quant avec luy, que la miséricorde de Dieu subvient à aucuns, afin que tous ne demeurent point en perversité. Comme ainsi soitdoncques que naturellement nous soyons atteints d'une mesme maladie, il n'y en a de garantis sinon ceux ausquels il plaist à Dieu de remédier. Les autres, que par son juste jugement il abandonne, demeurent en leur pourriture jusques à ce qu'ils soyent consumez : et ne procède d'ailleurs, que les uns poursuivent jusques à la fin, les autres défaillent au milieu du chemin. Car de faict, la persévérance est un don de Dieu, lequel il n'eslargit pas à tous indifféremment, mais à qui bon luy semble : Si on demande la raison de ceste différence, pourquoy les uns persévèrent constamment, et les autres sont ainsi muables : il ne s'en trou-

1) 1 Cor. IV. 7.

3) Lib. Il, cap. IV.

2) Hom. XXII, In Ge

•>) Il UILI. III, 10.

vera point d'autre, sinon que les premiers sont maintenus par la vertu de Dieu, à ce qu'ils ne périssent point : les seconds n'ont point une mesme force, d'autant qu'il veut monstrer en eux exemple de l'inconstance humaine.

4 Ils arguent aussi, que toutes exhortations sont frustraloires, qu'il n'y a nulle utilité en admonitions, que les répréhensions sont ridicules, s'il n'est en la puissance du pécheur d'y obtempérer. Pource qu'on objectoit jadis ces choses à sainct Augustin, il fut contraint de publier le livre intitulé De correction et grâce : auquel combien qu'il responde amplement à tout, néantmoins il réduit la question à ceste somme : 0 homme, recognoy en ce qui est commandé, que c'est que tu dois faire : en ce que tu es reprins de ne l'avoir fait, cognoy que la vertu te défaut par ton vice : en priant Dieu, cognoy dont il te faut recevoir ce qui t'est mestier. Le livre qu'il a intitulé De l'esprit et de la lettre, revient quasi à une mesme fin : c'est que Dieu n'a point mesuré ses commandemens selon les forces humaines :

mais après avoir commandé ce qui estoit juste, il donne gratuitement à ses esleus la faculté de le pouvoir accomplir : de quoy il n'est jà mestier de beaucoup débatre. Premièrement nous ne sommes point seuls à soustenir ceste cause, mais Christ et tous ses Apostres. Pourtant, que nos adversaires regardent comment ils viendront au-dessus, entreprenans ce combat contre telles parties. Combien que Christ ait déclairé que sans luy nous ne pouvons rien 1 : néantmoins il ne laisse pour cela de reprendre ceux qui font mal hors luy, et ne laisse d'exhorter un chacun à bonnes œuvres. Combien sainct Paul reprend-il asprement les Corinthiens, pource qu'ils ne vivoyent point charitablement 2 : toutesfois après il prie Dieu de les rendre charitables. II testifie aux Romains que la justice n'est point au vouloir ny en la course de l'homme mais en la miséricorde de Dieu 3 : toutesfois il ne laisse pas après de les admonester, exhorter et corriger. Que n'adverlissentils doncques le Seigneur de ne perdre sa

1) Jean XV, 5. S) Rom. IX, 16.

2) I Cor. III, S.

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