LIVRE II, CHAPITRE V
peine, en requérant des hommes sans propos ce que luy seul leur peut donner, en les reprenant de ce qu'ils commettent par le seul défaut de sa grâce? Que ne remonstrenl-ils à sainct Paul, qu'il doit pardonnera ceux qui n'ont point en leurs mains de vouloir le bien ou l'accomplir, sinon par la miséricorde de Dieu, laquelle leur défaut quand ils faillent ? Mais toutes ces folies n'ont point de lieu, veu que la doctrine de Dieu est fondée en trop bonne raison, mais qu'elle soit bien considérée. 11 est bien vray que sainct Paul monstre que la doctrine, et exhortation, et objurgation ne proulitent guères de soy à changer le cœur de l'homme, quand il dit que celuy qui plante n'est rien, et celuy qui arrouse n'est rien : mais que toute l'efficace gisl au Seigneur, qui donne accroissement1. Nous voyons aussi comment Moyse ratifie eslroitement les préceptes de la Loy : comment les Prophètes insistent ardemment, et menacent les transgresseurs : toutesfois pour cela ils ne laissent point de confesser que les hommes commencent d'estre bien entendus, quand le cœur leur est donné pour entendre : que c'est le propre de Dieu de circoncir les cœurs, et les convertir de pierre en chair : que c'est luy qui escrit sa Loy en nos entrailles : brief, que c'est luy qui en renouvelant nos âmes, donne efficace à sa doctrine.
5 De quoy doncques servent les exhortations, dira quelqu'un? Je respon que si elles sont mesprisées d'un cœur obstiné, elles luy seront en tesmoignage pour le convaincre, quand ce viendra au jugement de Dieu. Et mesmes la mauvaise conscience en est touchée et pressée en la vie présente. Car combien qu'elle s'en mocque, elle ne les peut pas réprouver. Si on objecte, Que fera doncques le pauvre pécheur, veu que la promptitude de cœur, laquelle estoit requise pour obéir, luy est desniée? Je respon à cela, Comment pourra-il tergiverser, veu qu'il ne peut imputer la dureté de son cœur, sinon à soy-mesme? Parquoy les meschans, combien qu'ils désireroyent d'avoir en jeu et risée les préceptes et advertis-
1) 1 Cor. III, 7.
semens de Dieu, s'il leur estoit possible, sont confondus, veulent-ils ou non , par la vertu d'iceux. Mais la principale utilité doit estre considérée es fidèles: ausquels jà soit que le Seigneur face tout par son Esprit, toutesfois il use de l'instrument de sa Parole, pour accomplir son œuvre en eux, et en use avec efficace. Quand doncques cela sera résolu, comme il doit estre, que toute la vertu des justes est située en la grâce de Dieu, selon le dire du Prophète, Je leur donneray un cœur nouveau pour cheminer en mes commandemens1 : si quelqu'un demande pourquoy on les admoneste de leur devoir, et pourquoy on ne les laisse à la conduite du sainct Esprit : pourquoy on les pousse par exhortation, veu qu'ils ne se peuvent haster d'avanlage que l'Esprit les incite : pourquoy on les corrige quand ils ont failly, veu qu'ils sont nécessairement trébuschez par l'infirmité de leur chair: nous avons à respondre, Homme, qui estu qui veux imposer loy à Dieu ? S'il nous veut préparer par exhortation à recevoir la grâce d'obéir à son exhortation , qu'est-ce que tu as à reprendre ou mordre en cest ordre et manière? Si les exhortations ne proufitoyent d'autre chose entre les fidèles, sinon pour les rédarguer de péché, encores ne devroyentelles* estre réputées inutiles. Or maintenant, puis qu'elles proulitent grandement à enflamber le cœur en amour de justice : au contraire, à haine et desplaisir de péché, entant que le sainct Esprit besongne au dedans, quand il use de cest instrument extérieur au salut de l'homme, qui osera les rejetter comme superflues? Si quelqu'un désire une response plus claire, je luy donneray la solution en brief: c'est que Dieu besongne doublement en nous, au dedans par son Esprit, au dehors par sa Parole. Que par son Esprit en illuminant les entendemens, formant les cœurs en amour de justice et innocence, il régénère l'homme en nouvelle créature : par sa Parole il esmeut et incite l'homme à désirer et chercher ceste rénovation. En l'un et en l'autre il démonstre la vertu de sa main, selon l'ordre de sa dispensatiun.
1) Ezéch. XI, 19, 80.
Quand il addresse icelle mesme Parole aux iniques et réprouvez, combien qu'elle ne leur tourne à correction, néantmoins il la fait valoir à autre usage : c'est a (in qu'ils soyent à présent pressez en leurs consciences , et au jour du jugement soyent d'autant plus inexcusables. Suivant ceste raison nostre Seigneur Jésus, combien qu'il prononce que nul ne peui venir à luy sinon que le Père l'y attire1 : et que les esleus y vienent après avoir entendu et apprins du Père : ne laisse pas toutesfois de faire l'office de docteur, mais invite par sa voix ceux qui ont besoin d'estre enseignez par le sainct Esprit, pour prouliter en ce qu'ils oyent. Quant aux réprouvez, sainct Paul déclaire que la doctrine n'est pas inutile, entant qu'elle leur est odeur de mort à mort : et ce pendant est odeur souefve devant Dieu 2.
6 Ils mettent grand'peine a recueillir force tesmoignages de l'Escriture, afin que s'ils ne peuvent vaincre par en avoir de meilleurs et plus propres que nous, que pour le moins ils nous puissent accabler de la multitude. Mais c'est comme si un capitaine assembloit force gens qui ne fussent nullement duits à la guerre pour espovanter son ennemy. Devant que les mettre en œuvre, ils feroyent grand'monstre : mais s'il faloit venir en bataille, et joindre contre son ennemy, on les feroit fuir du premier coup. Ainsi il nous sera facile de renverser toutes leurs objections, qui n'ont qu'apparence d'ostentation vaine. Et pource que tous les passages qu'ils allèguent se peuvent réduire en certains ordres ou rangs : quand nous les aurons ainsi rangez sous une response nous satisferons à plusieurs : par ainsi il ne sera point nécessaire de les soudre l'un après l'autre. Ils font un grand bouclier des préceptes de Dieu , lesquels ils pensent estre tellement proportionnez à nostre force, que tout ce qui y est requis nous le puissions faire. Ils en assemblent doncques un grand nombre, et par cela mesurent les forces humaines. Car ils arguent ainsi : Ou Dieu se mocque de nous, quand il nous commande saincteté,
0 Jean VI, 44, 45.
2 Cor. II,
piété, obéissance, chasteté, dilection, et mansuétude : et quand il nous défend immondicité, idolâtrie, impudicité, ire, rapine, orgueil et choses semblables : ou il ne requiert sinon ce qui est en nostre puissance. Or tous les préceptes qu'ils amassent ensemble, se peuvent distinguer en trois espèces : les uns commandent que l'homme se convertisse à Dieu : les autres simplement recommandent l'observation de la Loy : les autres commandent de persévérer en la grâce de Dieu desjà receue. Traitions premièrement de tous en général, puis nous descendrons aux espèces. Je confesse qu'il y a long temps que c'est une chose vulgaire de mesurer les facultez de l'homme par ce que Dieu commande, et que cela a quelque couleur de raison : néantmoins je dy qu'il procède d'une grande ignorance. Car ceux qui veulent monstrer que ce seroit chose fort absurde, si l'observation des commandemens estoit impossible à l'homme, usent d'un argument trop infirme: c'est qu'autrement la Loy seroit donnée en vain.
Voire, comme si sainct Paul n'avoit jamais parlé d'icelle. Car je vous prie, que veulent dire les sentences qu'il nous en baille? Que la Loy a esté donnée pour augmenter les transgressions : que par la Loy vient la cognoissance de péché :
que la Loy engendre péché : qu'elle est survenue pour multiplier le péché1.
Est-ce à dire qu'il falust qu'elle eust une correspondance avec nos forces , pour n'estre point donnée en vain? Plustost sainct Paul monstre en tous ces passages, que Dieu nous a commandé ce qui estoit par-dessus nostre vertu, pour nous convaincre de nostre impuissance. Certes selon la définition que luy-mesme baille de la Loy, le but et l'accomplissement d'icelle est charité : de laquelle il prie Dieu remplir les cœurs des Thessaloniciens2. En quoy il signifie que la Loy batroit nos aureilles en vain et sans fruit, sinon que Dieu inspirast en nos cœurs ce qu'elle enseigne.
7 Certes si l'Escriture n'enseignoit autre chose, sinon que la Loy est reigle de
1) Gai. III, 19 ; Rom. III, 20 ; V, 20 ; VII, 7.
2) 1 Tim.I, 5; 1 Thess. III, 12.