‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 247 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE V

vie, à laquelle nos œuvres doivent estre compassées : j'accorderoye incontinent sans difficulté à leur opinion : mais puis qu'elle, nous explique diligemment plusieurs et diverses utilitez d'icelle , nous devons pluslost nous arrester à cesteinterprélation, qu'à nos fantasies. Entant qu'il appartient ù cesie question : si tost que la Loy nous a ordonné ce que nous avons à faire, elle enseigne quant et quant que la faculté d'obéir procède de la grâce de Dieu. Pourtant elle nous enseigne de la demander par prières. Si nous n'y voyons que simples commandemens, et nulle promesse, il nous faudroit esprouver nos forces, veoir si elles seroyent suffisantes pour cela faire : mais puis qu'avec les commandemens sont conjoinctes les promesses, lesquelles déclairent non-seulement que nous avons mestier d'avoir l'aide de Dieu pour nostre support, mais qu'en sa grâce gist toute nostre vertu, elles démonstrent assez que non-seulement nous ne sommes pas suflisans, mais du tout inhabiles à observer la Loy.

Pourtant qu'on ne s'arreste plus à ceste proportion de nos forces avec les commandemens de Dieu , comme s'il eust compassé à nostre imbécillité et petitesse la reigle de justice qu'il vouloit donner : mais plustost que par les promesses nous réputions combien nous sommes mal prests, veu qu'en tout et par tout nous avons si grand besoin de sa grâce. Mais à qui persuadera-on, disent-ils, que Dieu ait addressé sa Loy à des troncs ou des pierres? Je dy que nul ne veut persuader cela : car les meschans ne sont point pierres ou troncs, quand estans enseignez par la Loy, que leurs concupiscences contrarient à Dieu, ils se rendent coulpables en leurs consciences propres : ne pareillement les fidèles, quand estans advertis de leur foiblesse, ont recours à la grâce de Dieu. A quoy apparlienent ces sentences de sainct Augustin, Que Dieu commande ce que nous ne pouvons faire, afin que nous sçacbions ce que nous devons demander de luy. Item; L'utilité des préceptes est grande, si le libéral arbitre est tellement estimé, que la grâce de Dieu en soit plus honorée1.

1) In Enchir. ad laur., de gral. et Ubcro arbitr., c. XVI. i

Item, La foy impèlre ce que la Loy impère. Et de faict, c'est pour cela que la Loy commande, afin que la foy impètre ce que la Loy a commandé. Mesmes Dieu requiert la foy de nous, et ne trouve point ce qu'il requiert, sinon qu'il l'y ail mis pour l'y trouver. Item, que Dieu donne ce qu'il commande, et qu'il commande ce qu'il voudra1.

8 Cela apparoistra mieux en considérant les trois espèces de commandemens dont nous avons parlé. Le Seigneur requiert souvent, tant en la Loy comme aux Prophètes, qu'on se convertisse à luy : mais le Prophète respond d'un autre costé : Converty-moi Seigneur, et je seray converly. Depuis que tu m'as converty, j'ay fait pénitence2, etc. Il nous commande aussi de circoncir nos cœurs : mais il dénonce par Moyse que ceste circoncision est faite de sa main. Il requiert plusieurs fois des hommes nouveau cœur : mais il tesmoigne que c'est luy seul qui le renouvelle3. Or comme dit sainct Augustin, ce que Dieu promet nous ne le faisons point par nature, ne par nostre franc arbitre, mais luy le fait par sa grâce. Et c'est la cinquième reigle qu'il note entre les reigles de la doctrine chrestienne, Qu'on doit observer en l'Escriture, de bien distinguer entre la Loy et les promesses, entre les commandemens et la grâce4. Que diront maintenant ceux qui allèguent les préceptes de Dieu pour magnifier la puissance de l'homme, et esteindre la grâce de Dieu, par laquelle seule nous voyons que les préceptes sont accomplis? La seconde manière des préceptes que nous avons dite, est simple : asçavoir d'honorer Dieu, servir et adhérer à sa volonté, observer ses mandemens, suivre sa doctrine. Mais il y a des tesmoignages infinis, que tout ce que nous pouvons avoir de justice, saincteté, piété, pureté, est don gratuit venant de luy. Quant au troisième genre, nous en avons exemple en l'exhortation de sainct Paul et Barnabas, qu'ils faisoyent aux fidèles, de persévérer en la grâce de Dieu5. Mais en un autre lieu

1) Ilnm. XXIX. In Joan.; Episl. XXIV.

2) Joël II, 12; Jér. XXXI, 18.

3) D.^ut. X, 16; XXX, 6; Ezech. XXXVI, 26.

4) Lib. De doctrina çhristiana, 111. 5) Acl. XIII, 43.

sainct Paul monstre dont procède ceste vertu : Soyez, dit-il, fermes, mes frères, par la vertu du Seigneur. Il défend d'autre part de contrister l'Esprit de Dieu, duquel nous sommes scellez en attendant nostre rédemption '. Mais ce qu'il commande là, en un autre lieu il le demande par prière au Seigneur, d'autant qu'il n'est pas en la faculté des hommes : suppliant le Seigneur de rendre les Thessaloniciens dignes de sa vocation et accomplir en eux ce qu'il avoit déterminé par sa bonté, et mener à fin l'œuvre de la foy2. Semblablement en la seconde des Corinthiens, traittant des aumosnes, il loue par plusieurs fois leur bonne volonté : mais tantost après il rend grâces à Dieu de ce qu'il a mis au cœur deTite, de prendre la charge de les exhorter 3. Si Tite n'a peu mesmes ouvrir la bouche pour inciter les autres, sinon d'autant que Dieu luy a suggéré : comment les auditeurs seront-ils induits à bien faire, sinon que Dieu touche leurs cœurs?

9 Les plus fins et malicieux cavillent ces tesmoignages, pource que cela n'empesche pas, comme ils disent, que nous ne conjoingnions nos forces avec la grâce de Dieu : et qu'ainsi il aide nostre infirmité. Ils ameinent aucuns lieux des Prophètes, où il semble que Dieu partisse la vertu de nostre conversion entre luy et nous : comme cestuy-cy, Convertissez-vous à moy, et je me convertiray à vous *. Nous avons cy-dessus monstre quelle aide nous avons de Dieu, et n'est jà besoin de le réitérer en cest endroict, veu qu'il n'est yci question que de monstrer que c'est en vain que nos adversaires mettent en l'homme la faculté d'accomplir la Loy, à cause que Dieu nous commande l'obéissance d'icelle : veu qu'il appert que la grâce de Dieu est nécessaire pour accomplir ce qu'il commande, et qu'elle nous est promise à ceste fin. Car de là il appert que pour le moins nous sommes redevables de plus que nous ne pouvons faire. Et ils ne peuvent eschapper par quelque tergiversation que ce soit, de ceste sentence de Jérémie, que

1) Eptaés. VI. 10 ; IV, 30. 2) 2 Thess. I, 11. 3) 2 Cor. VIII, 11, 16. 4) Zach. I, 3.

l'alliance de Dieu faite avec le peuple ancien a esté de nulle vigueur, et est décheute, pource qu'elle gisoit seulement en la lettre : et qu'elle ne peut estre ferme, sinon quand l'Esprit est adjousté à la doctrine pour nous y faire obéir1. Quant est de ceste sentpnce, Convertissez-vous à moy, et je me convertiray à vous : elle ne proufite de rien pour confermer leur erreur. Car par la conversion de Dieu, il ne faut pas entendre la grâce dont il renouvelle nos cœurs à saincte vie, mais celle dont il testilie son bon vouloir et dilection envers nous, en nous faisant prospérer : comme il est dit qu'il s'eslongne de nous quand il nous afflige. Pource doncques que le peuple d'Israè1, ayant esté longuement en misère et calamité, se complaignoit que Dieu estoit destourné de luy : il respond que sa faveur et libéralité ne leur défaudra point, s'ils se retournent à droicture de vie, et à luy-mesme, qui est la reigle de toute justice. C'est doncques dépraver ce lieu que de le tirer à ceste sentence, comme si par cela l'efficace de nostre conversion estoit partie entre Dieu et nous. Nous avons passé légèrement ceste question, à cause qu'il la faudra encore déduire au traittéde la Loy.

10 Le second ordre de leurs argumens ne diffère pas beaucoup du premier. Ils allèguent les promesses, esquelles il semble que Dieu fasse paction avec nostre volonté : comme sont celles qui s'ensuivent : Cherchez droicture, et non point malice : et vous vivrez. Item, Si vous voulez m'escouter, je vous donneray affluence de bien : mais si vous ne le voulez faire, je vous feray périr parle glaive. Item, Si tu ostes tes abominations de devant ma face, tu ne seras point deschassé : si tu escoutes la voix du Seigneur ton Dieu, pour faire et garder tous ses préceptes, il te fera le plus excellent peuple de la terre, et autres semblables2. Ils pensent doncques que Dieu se mocqueroit de nous, en remettant à nostre volonté ces choses, si elles n'estoyent plenement en nostre pouvoir. Et de faict,

1) Jér. XXXI, 32.

2) Amos V, 14; Is. I, 19, 20 ; Jér. IV, 1 ; Deut. XXViH, 1; Lov. XXVI, 3.

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