‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 248 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE V

ceste raison a grande apparence humainement. Car on peut déduire que ce seroit une cruauté à Dieu, de faire semblant qu'il ne liene qu'à nous que nous ne soyons en sa gràee, pour recevoir tous biens de luy : et ce pendant que nous n'ayons nul pouvoir en cela, que ce seroit une cbose ridicule, de nous présenter tellement ses bénéfices, que nous n'en puissions avoir aucune jouissance.

Bfief, on peut alléguer que les promesses de Dieu n'ont nulle certitude, si elles dépendent d'une impossibilité pour n'estre jamais accomplies. Quant est de telles promesses lesquelles ont une condition impossible, adjoincle, nous en parlerons ailleurs: tellement qu'il apparoistra, combien que l'accomplissement en soit impossible, que néan tmoins il n'y a nulle absurdité. Quant est de la question présente, je nie que le Seigneur soit cruel ou inhumain envers nous, quand il nous exhorte à mériter ses grâces et bénéfices, combien qu'il nous cognoisse impuissans à ce faire. Car comme ainsi soit que les promesses soyent offertes aux fidèles et aux meschans, elles ont leur utilité tant envers les uns que les autres. Car comme le Seigneur par ces préceptes poind et resveille les consciences des iniques, afin qu'ils ne se flattent point en leurs péchez par nonchalance de son jugement : ainsi aux promesses il les fait tesmoins combien ils sont indignes de sa bénignité.

Qui est-ce qui niera cela eslre convenable, que Dieu face bien à ceux qui l'honorent, et qu'il se venge rigoureusement des contempteurs de sa majesté? Nostre Seigneur doneques fait droictement en proposant cesle condition aux iniques, qui sont détenus captifs sous le joug de péché, que quand ils se retireront de leur mauvaise vie, il leurenvoyera tous biens: et n'y eust-il que ceste raison, afin qu'ils entendent que c'est à bon droict qu'ils sont exclus des biens deus aux serviteurs de Dieu. D'autre part, puis qu'il veut stimuler ses fidèles en toutes sortes à implorer sa grâce, ce ne doit pas estre chose fort estrange s'il en fait autant en ses promesses, comme nous avons n'aguères monstre qu'il en fait en ses eommandemens. Quand il nous enseigne par

ses préceptes, de sa volonté, il nous admoneste de nostre misère, nous donnant à cognoistre combien nous répugnons à tout bien : ensemble il nous pousse à invoquer son Esprit, peur estre dirigez en droicle voye. Mais pource que nostre paresse n'est pas assez esnieue par ces préceptes, il adjouste ses promesses, par la douceur desquelles il nous induit à aimer ce qu'il nous commande. Or d'autant que nous aimons plus la justice, d'autant sommes - nous plus fervens à chercher la grâce de Dieu. Voylà comment, par ces protestations que nous avons dites, Dieu ne nous attribue point la faculté de faire ce qu'il dit, et néantmoins ne se mocque point de nostre foiblesse : veu qu'en cela il fait le proufit de ses serviteurs, et rend les iniques plus damnables.

1 1 Le troisième ordre a quelque affinité avec les précédens. Car ils produisent les passages esquels Dieu reproche au peuple d'Israël qu'il n'a tenu qu'à luy qu'il ne se soit entretenu en bon estât. Comme quand il dit, Amalec et les Chananéens sont devant vous, par le glaive desquels vous périrez, entant que vous n'avez point voulu acquiescer au Seigneur. Item, Pource que je vous ay appelez et n'avez point respondu, je vous destruiray comme j'ay fait Silo. Item, Ce peuple n'a point escouté la voix de son Dieu, et n'a point receu sa doctrine, pourtant il a esté rejette. Item, A cause que vous avez endurcy vostre cœur, et n'avez point voulu obéir au Seigneur, tous ces maux vous sont advenus1. Comment, disent-ils, toutes ces reproches conviendroyent-elles à ceux qui pourroyent incontinent respondre, Nous ne demandions que prospérer, nous craignions la calamité : ce que nous n'avons point obtempéré au Seigneur, et n'avons point escouté sa voix pour éviter le mal, et avoir meilleur traittement, cela s'est fait d'autant qu'il ne nous estoit pas libre, à nous qui sommes détenus en captivité dépêché. C'est doneques à tort que Dieu nous reproche le mal que nous endurons : lequel il n'esloit pas en nostre pouvoir

1) Nomb. XIV, 43 ; Jér. VII 13. 23 ; XXXII 23.

d'éviter. Pour respondre à cela, laissant ceste couverture de nécessité, laquelle est frivole et de nulle importance, je demande s'ils se peuvent excuser qu'ils n'ayent fait faute. Car s'ils sont convaincus d'avoir failly, ce n'est pas sans cause que Dieu dit, qu'il a tenu à leur perversité qu'il ne les a entretenus en bonne fortune. Qu'ils me respondent doncques, s'ils peuvent nier que la cause de leur obstination n'ait esté leur volonté perverse. S'ils trouvent la source du mal en eux, qu'est-ce qu'ils taschent de chercher des causes d'iceluy ailleurs, pour faire à croire qu'ils ne sont point aulheurs de leur ruine? S'il est doncques vray que les pécheurs par leur propre vice sont privez des bénéfices de Dieu, et reçoivent punition de sa main, c'est à bon droict que ces reproches leur sont objectées par sa bouche, afin que s'ils persistent en leur mal, ils apprenent d'accuser leur iniquité comme cause de leur misère, plustost que vitupérer Dieu comme trop rigoureux. S'ils ne sont point du tout endurcis, et se peuvent rendre dociles, qu'ils conçoivent desplaisir et haine de leurs péchez, à cause desquels ils se voyent misérables : ainsi se réduisent en bonne voye, et confessent estre véritable ce que Dieu remonstre en les reprenant. Car il apparoist par l'oraison de Daniel l, que telles remonstrances ont proufité à ceste tin envers les fidèles. Quant à la première utilité, nous en voyons l'exemple aux Juifs, ausquels Jérémie par le commandement de Dieu remonstre la cause de leurs misères : combien qu'il ne peust advenir que ce qui avoit esté prédit de Dieu, c'est asçavoir qu'il leur diroit ces paroles, et ne l'escouteroyenl point : qu'il les appelleroit, et ne luy respondroyent point 2. Mais quel propos, dira quelqu'un, y a-il de parler aux sourds? c'est afin que maugré qu'ils en ayent ils entendent ce qu'on leur dit estre vray, que c'est un sacrilège abominable d'imputer à Dieu la cause de leurs calamitez, laquelle réside en eux. Par ces trois solutions un chacun se pourra facilement despescher de tesmoignages infinis qu'as-

1) Dan. IX.

2) Jér. VII, 27.

semblent les ennemis de la grâce de Dieu, tant des préceptes que des promesses légales, et des reproches que fait Dieu aux pécheurs, voulans eslablir un libéral arbitre en l'homme, lequel ne s'y peut trouver. Le Pseaume récite, pour faire honte aux Juifs, qu'ils sont une nation perverse, laquelle ne range point son cœur *. En un autre passage le Prophète exhorte les hommes de son temps, de ne point endurcir leurs cœurs s. Dont cela est bien dit, voire d'autant que toute la coulpe de rébellion gist en la perversité des hommes. Mais c'est sottement arguer, de dire que le cœur de l'homme, lequel est préparé de Dieu, se plie de soy-mesme ça et là. Le Prophète dit derechef, J'ay encline ou adonné mon cœur à garder tes commandemens 3 : voire d'autant qu'il s'estoit adonné à Dieu d'un courage franc et alaigre : mais si ne se vante -il point d'estre autheur d'une telle affection, laquelle au mesme Pseaume il confesse estre don de Dieu. Nous avons doncques à retenir l'advertissement de sainct Paul : c'est qu'il commande aux fidèles de faire leur salut avec crainte et tremblement, d'autant que c'est Dieu qui fait en eux et le vouloir et le parfaire v. Il leur assigne bien l'office de mettre la main à l'œuvre, à ce qu'ils ne se plaisent point en leur nonchalance : mais en adjoustant que ce soit avec crainte et solicitude, il les humilie, et leur réduit en mémoire que ce qu'il leur commande de faire est l'œuvre propre de Dieu. Et par ce moyen il exprime que les fidèles besongnent passivement, s'il est licite d'ainsi parler : c'est qu'ils s'esvertuent d'autant qu'ils sont poussez, et que la faculté leur est donnée du ciel. Parquoy sainct Pierre, en nous exhortant d'adjouster vertu en foy 5, ne nous attribue point une portion de faire comme à part et de nous-mesmes rien qui soit, mais seulement il resveille la paresse de nostre chair, par laquelle souvent la foy est estouffée. A quoy respond le dire de sainct Paul, N'esteignez point l'Esprit 6. Car la paresse s'insinue continuellement pour nous desbaucher, si elle

1) rs. LXXVIII, 8.

3) Ps. CX1X, 112.

5) 2 Pierre I, 5.

2) Pi. XCV, 8.

'.. Pbil.il, 12.

G) 1 Thess. V, 19.

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