‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 249 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE V

n'est corrigée. Si quelqu'un enoores réplique, qu'il est doneques au pouvoir des fidèles de nourrir la clairté qui leur est donnée, cela peut estre aisément rebouté : pource que ceste diligence que sainct Paul requiert ne vient d'ailleurs que de Dieu. Car aussi il nous est souvent commandé de nous purger de toutes souilleures 1 : toutesfois le sainct Esprit se réserve ceste louange de nous consacrer en pureté. Brief, il appert assez par les mots de sainct Jehan, que ce qui appartient à Dieu seul nous est donné par forme d'ottroy : Quiconque, dit-il, est de Dieu, se garde 8. Les prescheurs du franc arbitre prenent ce mot à la volée, comme si nous estions sauvez partie de la vertu de Dieu, partie de la nostre : comme si se garder et maintenir ne venoit point du ciel. Dont Jésus-Christ prie le Père qu'il nous garde de mal, ou du malin 3. Et nous sçavons que les fidèles en bataillant contre Satan ne sont victorieux par autres armes, que celles dont Dieu les fournit. Parquoy sainct Pierre ayant commandé de purifier les âmes en l'obéissance de 'vérité, adjouste incontinent par manière de correction, En vertu de l'Esprit4.

Pour conclurre, sainct Jehan monstre en brief comment toutes forces humaines ne sont que vent ou fumée au combat spirituel, en disant que ceux qui sont engendrez de Dieu ne peuvent pécher, d'autant que la semence de Dieu demeure en eux 5. Et il adjouste en l'autre passage la raison : c'est que nostre foy est la victoire pour vaincre le monde 6.

12 Us allèguent toutesfois un tesmoignage de la Loy de Moyse, qui semble advis fort répugner à nostre solution.

Car après avoir publié la Loy, il protesta devant le peuple ce qui s'ensuit, Le commandement que je te baille aujourd'huy, n'est point caché, et n'est pas loin de toy, ny eslevé par-dessus le ciel : mais il est près de toy, en ta bouche et en ton cœur, à ce que tu le faces7. Si cela estoit dit des simples commandemens, je confesse que nous aurions grande difficulté à y

1) 2 Cor. VU, 1.

3) Jean XVII, 15.

5) 1 Jean III. 9.

7) Deut. XXX, 11-14.

2) { Jean V, 18.

*) I Pierre I, 22 6) 1 Jean V, A.

respondre. Car combien qu'on pourroit alléguer que cela est dit de la facilité d'entendre les commandemens, et non pas de les faire : néanlmoins encores y auroit-il quelque scrupule. Mais nous avons un bon expositeur, qui nous en oste toute doute : c'est sainct Paul, lequel afferme que Moyse a yci parlé de la doctrine de l'Evangile K S'il y avoit quelque opiniaslre qui répliquast que sainct Paul a destourné ce passage de son sens naturel, pour le tirer a l'Evangile : combien qu'on ne devroit point souffrir une si meschante parole, toutesfois nous avons de quoy défendre l'exposition de l'Apostre. Car si Moyse parloit seulement des préceptes, il décevoit le peuple d'une vaine confiance. Car qu'eussent-ils peu faire que se ruiner, s'ils eussent voulu observer la Loy de leur propre vertu, comme facile? Où est-ce que sera ceste facilité, veu que nostre nature succombe en cest endroict, et n'y a celuy qui ne trébusche voulant marcher? C'est doneques chose très certaine que Moyse par ces paroles a comprins l'alliance de miséricorde, qu'il avoit publiée avec la Loy. Car mesmes un peu au paravant il avoit tesmoigné qu'il faut que nos cœurs soyent circoncis de Dieu, à ce que nous l'aimions2. Parquoy il ne met point ceste facilité dont il parle, en la vertu de l'homme : mais en l'aide et secours du sainct Esprit, lequel fait puissamment son œuvre en nostre infirmité. Combien qu'il ne faut pas encore entendre ce lieu simplement des préceptes, mais plustost des promesses évangéliques , lesquelles tant s'en faut qu'elles mettent en nous le pouvoir d'acquérir justice, que plus tost elles monstrent que nous n'en avons du tout point. Sainct Paul réputant cela, asçavoir que le salut nous est présenté en l'Evangile, non pas sous ceste condition tant dure et difficile, et mesmes du tout impossible, dont use la Loy, c'est asçavoir si nous accomplissons tous les commandemens : mais sous condition facile et aisée : applique le présent lesmoignage pour conlermer combien la miséricorde de Dieu nous est libéralement mise

() Rom. X, S.

2) Deut. XXX, 6.

entre les mains. Pourtant ce tesmoignage ne sert de rien pour establir une liberté en la volonté de l'homme.

1 3 Ils ont couslume d'objecter aucuns autres passages , ausquels il est monstre que Dieu retire quelquesfois sa grâce des hommes, pour considérer de quel costé ils se tourneront : comme quand il est dit en Osée, Je me retireray à part, jusques à tant qu'ils délibèrent en leurs cœurs de me suivre*. Ce seroit, disent-ils, une chose ridicule, que le Seigneur considérast asçavoir si les hommes suivront sa voye : n'estoit que leurs cœurs fussent capables d'encliner à l'un ou à l'autre, par leur propre vertu. Comme si cela n'estoit point accoustumé à Dieu, de dire par ses Prophètes qu'il rejettera son peuple et l'abandonnera, jusques à ce qu'il s'amende. Et de faict , regardons qu'ils veulent inférer de cela. Car s'ils disent que le peuple estant délaissé de Dieu, peut de soy-mesme se convertir, toute l'Escriture leur contredit. S'ils confessent que la grâce de Dieu soit nécessaire à la conversion de l'homme, ces passages ne leur servent de rien pour batailler contre nous. Mais ils diront qu'ils la confessent tellement nécessaire, que ce pendant la vertu de l'homme y peut quelque chose. D'où est-ce qu'ils le prenent? Certes ce n'est point de ce lieu , ne de semblables : car ce sont deux choses bien diverses, que Dieu eslongne sa grâce de l'homme pour considérer ce qu'il fera estant délaissé : et qu'il subviene à son infirmité, pour confermer ses forces débiles. Mais ils demanderont, Que signifient doncques telles formes de parler?

Je respon qu'elles valent autant comme si Dieu disoit, Puis que je ne proufite de rien envers ce peuple rebelle, ne par admonitions, ne par exhortations, ne par répréhensions, je me retireray pour un peu, et en me taisant souffriray qu'il soit affligé : ainsi je verray si par longue calamité il se souviendra de moy, pour me chercher. Or quand il est dit que Dieu se reculera, c'est-à-dire qu'il retirera sa Parole. Quand il est dit qu'il considérera ce que feront les hommes en son absence :

«) Osée V, 15.

c'est-à-dire, que sans se manifester il les affligera pour quelque temps. Il fait l'un et l'autre pour nous plus humilier. Car il nous romproit plustost cent mille fois par ses chastimens et punitions, qu'il ne nous corrigeroit, sinon qu'il nous rendist dociles par son Esprit. Puis qu'ainsi est, c'est mal inféré de dire que l'homme ait quelque vertu de se convertir à Dieu, entant qu'il est dit que Dieu estant offensé de nostre dureté et obstination, retire sa Parole de nous (en laquelle il nous communique sa présence) et considère ce que nous pourrons faire de nous. Car il ne fait tout cela, sinon pour nous donner à cognoistre que nous ne sommes et ne pouvons rien de nous-mesmes.

U Ils prenent aussi argument de la manière commune de parler dont nonseulement usent les hommes, mais aussi l'Escriture : c'est que les bonnes œuvres sont appelées nostres, et qu'il est dit que nous faisons le bien comme le mal. Or si les péchez nous sont imputez à bon droict, comme venans de nous, par mesnie raison les bonnes œuvres nous doivent eslre attribuées. Car ce ne seroit point parler par raison, de dire que nous faisons les choses ausquelles Dieu nous meut comme pierres, entant que nous ne le pouvons faire de nostre propre mouvement. Pourtant ils concluent que combien que la grâce de Dieu ait la principale vertu, néantmoins telles locutions signifient que nous avons quelque verlu naturelle à bien faire. S'il n'y avoit que la première objection, asçavoir que les bonnes œuvres sont appelées Nostres : je respondroye d'autre costé, que nous appelons le pain quotidien Nostre, lequel nous demandons nous eslre donné de Dieu.

Qu'est-ce doncques qu'on pourra prétendre de ce mot, sinon que ce qui ne nous estoit nullement deu est fait nostre par la libéralité infinie de Dieu? Il faudroit doncques qu'il reprinssent nostre Seigneur en ceste forme de parler, ou qu'ils n'estimassent point chose fort estrange que les bonnes œuvres soyent appelées Nostres, esquelles nous n'avons rien, sinon par la largesse de Dieu. Mais la seconde objection est un peu plus forte : c'est asçavoir, que l'Escriture afferme

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