LIVRE II, CHAPITRE V
souvent que les fidèles servent Dieu, gardent sa justice, obéissent à sa Loy, et appliquent leur estude à bien faire.
Comme ainsi soit que cela soit le propre office de l'entendement et volonté humaine, comment conviendroit-il que cela fust attribué semblablementà l'Esprit de Dieu et à nous, s'il n'y avoit quelque conjonction de noslre puissance avec la grâce de Dieu ? Il nous sera facile de nousdespestrer de tous ces argumens, si nous réputons droictement en quelle manière c'est que Dieu besongne en ses serviteurs. Premièrement, la similitude dont ils nous veulent grever, ne vient point yci à propos. Car qui est celuy si insensé, qui estime l'homme estre poussé de Dieu, comme nous jetions une pierre ? Certes cela ne s'ensuit point de nostre doctrine. Nous disons que c'est une faculté naturelle de l'homme, d'approuver, rejetter, vouloir, ne point vouloir, s'efforcer, résister : asçavoir d'approuver vanité, rejetter le vray bien, vouloir le mal, ne vouloir point le bien, s'efforcer à péché, résister à droicture. Qu'est-ce que fait le Seigneur en cela? S il veut user de la perversité de l'homme , comme d'un instrument de son ire , il la tourne et dresse où bon luy semble, afin d'exécuter ses œuvres justes et bonnes, par mauvaise main. Quand nous verrons doncques un meschant homme ainsi servir à Dieu, quand il veut complaire à sa meschanceté, le ferons-nous semblable à une pierre, laquelle est agitée par une impétuosité de dehors, sans aucun sien mouvement, ne sentiment, ne volonté? Nous voyons combien il y a de distance. Que dirons-nous des bons, desquels il est principalement yci question? Quand le Seigneur veut dresser en eux son règne, il refrène et modère leur volonté à ce qu'elle ne soit point ravie par concupiscence désordonnée, selon que son inclination naturelle autrement porte. D'autre part, il la fléchit, forme, dirige, et conduit à la reigle de sa justice, afin de luy faire appéter saincteté et innocence. Finalement il la conferme et fortifie par la vertu de son Esprit, à ce qu'elle ne vacille ou déchée. Suyvanl laquelle raison sainct Augustin respond à telles gens, Tu
me diras, Nous sommes doncques menez d'ailleurs, et ne faisons rien par nostre conduite. Tous les deux sont vrais, que tu es mené, et que tu te meines : et lors tu te conduis bien , si tu te conduis par celuy qui est bon. L'Esprit de Dieu qui besongne en toy, est celuy qui aide ceux qui besongnnit. Ce nom d'Adjuteur monstre que toy aussi fais quelque chose. Yoylà ses mots. Or au premier membre il signifie que l'opération de l'homme n'est point ostée par la conduite et mouvement du sainct Esprit, pource que la volonté qui est duite pour aspirer au bien, est de nature. Quant à ce qu'il adjouste, que par le mot d'Aide on peut recueillir que nous faisons aussi quelque chose : il ne le faut point tellement prendre, comme s'il nous attribuoit je ne say quoy séparément et sans la grâce de Dieu : mais afin de ne point flatter nostre nonchalance, il accorde tellement l'opération de Dieu avec la nostre, que le vouloir soit de nature : vouloir bien, soit de grâce. Pourtant il avoit dit un peu au paravant, Sans que Dieu nous aide nonseulement nous ne pourrons vaincre , mais non pas mesmes combatre.
15 Par cela il apparoist que la grâce de Dieu, selon que ce nom est prins quand on traitte de la régénération, est comme une conduite et bride de son Esprit pour dresser et modérer la volonté de l'homme. Or il ne la peut modérer, sans Ja corriger, réformer et renouveler. Pour laquelle cause nous disons que le commencement de nostre régénération est, que ce qui est de nous soit aboly. Pareillement il ne la peut corriger sans la mouvoir, pousser, conduire et entretenir. Pourtant nous disons, que toutes les bonnes actions qui en procèdent, sont entièrement de luy. Ce pendant nous ne nions pas estre trèsvéritable ce que dit sainct Augustin, Que nostre volonté n'est pas destruite par la grâce de Dieu, mais plustost réparée. Car l'un convient trèsbien avec l'autre, de dire que la volonté de l'homme est réparée, quand après avoir corrigé la perversité d'icelle, elle est dirigée à la reigle de justice : et de dire qu'en ce faisant il y a une nouvelle volonté créée en l'homme, veu que la vo-
lonté naturelle est si corrompue et pervertie, qu'il faut qu'elle soit du tout renouvelée. Maintenant il n'y a rien qui empesehe qu'on ne puisse dire, que nous faisons les œuvres lesquelles l'Esprit de Dieu fait en nous, encores que nostre volonté n'apporte rien du sien, et qui puisse estre séparé de la grâce. Pourtant qu'il nous souviene de ce que nous avons cy-dessus allégué de sainct Augustin :
c'est que plusieurs travaillent en vain pour trouver en la volonté de l'homme quelque bien qui luy soit propre : pource que tout meslinge que les hommes pensent adjouster à la grâce de Dieu pour eslever le franc arbitre, n'est qu'autant de corruption : comme si quelqu'un destrempoit du bon vin d'eau boueuse et amère. Or combien que toutes bonnes affections procèdent du pur mouvement du sainct Esprit, toutesfois pource que le vouloir est naturellement planté en l'homme, ce n'est pas sans cause qu'il est dit que nous faisons les choses desquelles Dieu à bon droict se réserve la louange. Premièrement, d'autant que tout ce que Dieu fait en nous, il veut qu'il soit nostre, moyennant que nous entendions qu'il n'est point de nous : puis aussi, d'autant que nous avons de nostre nature l'entendement, volonté et poursuite, lesquelles il dirige en bien, pour en faire sortir quelque chose de bon.
1 G Les autres argumens qu'ils empruntent ça et là, ne pourront pas beaucoup troubler les gens de moyen entendement, moyennant qu'ils ayent bien recordé les solutions cy-dessus mises. Us allèguent ce qui est escrit en Genèse, Son appétit sera par-dessous toy, et tu domineras sur ieeluy J : ce qu'ils interprètent estre dit du péché, comme si Dieu promettoit à Caïn, que le péché ne pourroit point dominer en son cœur, s'il vouloit travailler à le vaincre. Au contraire, nous disons que cela doit estre plustost dit d'Abel. Car en ce passage l'intention de Dieu est de rédarguer l'envie que Caïn avoit conçue contre son frère : ce qu'il fait par double raison. La première est, qu'il se trompoit, en pensant acquérir excellence
1) Gtm. IV, 7.
par-dessus son frère devant Dieu, lequel n'a rien en honneur que justice et intégrité. La seconde, qu'il estoit trop ingrat envers le bénéfice qu'il avoit receu de Dieu, entant qu'il ne pouvoit porter son frère, qu'il estoit son inférieur, et dont il avoit le gouvernement. Mais encores, afin qu'il ne sembleadvis que nouschoisissions ceste interprétation, pource que l'autre nous soit contraire, concédons-leur que Dieu parle du péché. Si ainsi est, ou Dieu luy promet qu'il sera supérieur, ou il luy commande de l'estre. S'il luy commande, nous avons desjà monstre que de cela ils ne peuvent rien prouver pour fonder le franc arbitre. Si c'est promesse, où en est l'accomplissement, veu que Caïn a esté vaincu du péché, auquel il devoit dominer? Ils diront possible qu'il y a une condition tacite enclose sous la promesse, comme si Dieu eust dit, Si tu combats, tu remporteras la victoire. Mais qui pourra tolérer telles tergiversations? Car si on expose cela du péché, il n'y a nulle doute que c'est une exhortation que Dieu luy fait, en laquelle il n'est pas monstre quelle est la l'acuité de l'homme, mais quel est son devoir, encores qu'il ne le puisse faire. Combien que la sentence et la Grammaire requièrent que Caïn soit comparé avec son frère Abel, en ce qu'estant premier nay, il n'eust point esté abbaissé ou amoindry sous son inférieur, sinon que luy-mesme eust fait sa condition pire par sa propre coulpe.
17 Ils s'aident aussi du tesmoignage de l'Apostre, quand il dit que le salut n'est point en la main de celuy qui veut, ne de celuy qui court, mais en la miséricorde de Dieu 1. Car de cela ils infèrent, qu'il y a quelque partie débile de soy en la volonté et en la course de l'homme, et que la miséricorde de Dieu supplée le reste pour donner plein effet. Mais s'ils considéroient avec raison ce que traitte l'Apostre en ce passage-là, ils n'abuseroyent point tant inconsidérément de son propos. Je say bien qu'ils peuvent alléguer Origène et sainct Hiérosme, pour défenseur de leur exposition. Je pour-
1) Rom. IX, 18.