LIVRE H, CHAPITRE V
roye aussi au contraire les rembarrer de l'autorité de, sainct Augustin ' : mais il ne nous faut soucier que c'est qu'iceux en ont pensé, moyennant que nous entendions ce qu'a voulu dire sainct Paul : asçavoir que celuy seul obtiendra salut auquel Dieu aura fait miséricorde : que ruine et confusion sont apprestées à tous ceux qu'il n'aura esleus. Il avoit monstre la condition des réprouvez, sous l'exemple de Pharaon. Il avoit prouvé l'élection gratuite des fidèles par le tesmoignage de flffoyse, où il est dit, J'auray pitié de celuy lequel j'aurai receu à miséricorde. Il conclud doncques, que cela ne gist point au vueillant ny au courant, mais en Dieu qui fait miséricorde. Si on argue de ces paroles, qu'il y a quelque volonté en l'homme, et quelque vertu, comme si sainct Paul disoit, que la seule volonté et industrie humaine ne suffit point de soy: c'est mal et sottement argué. Il faut doncques rejetter ceste subtilité laquelle n'a nulle raison. Car quel propos y a-il de dire, Le salut n'est pas en la main du vueillant ne du courant, il y a doncques quelque volonté et quelque course? La sentence de sainct Paul est plus simple : c'est qu'il n'y a ne volonté ne course qui nous meine à salut, mais que la seule miséricorde règne en cest endroit. Car il ne parle pas yci autrement qu'en un autre passage, où il dit que la bonté de Dieu et dilection envers les hommes est apparue, non pas selon les œuvres de justice que nous ayons faites, mais selon sa miséricorde infinie 2. Si je vouloye arguer de cela, que nous ajons fait quelques bonnes œuvres, entant que sainct Paul nie que nous ayons obtenu la grâce de Dieu par les œuvres de justice que nous ayons faites , eux-mesmes se mocqueroyer.t de moy. Néantmoins leur argument est semblable. Parquoy qu'ils pensent bien à ce qu'ils disent, et ils ne se fonderont point en raison tant frivole. Et de faict, la raison sur laquelle se fonde sainct Augustin est trèsferme 3 : asçavoir que s'il estoit dit que ce n'est ne du vueillant ne du courant, pource que la
1) In Episl. ad Romanos, lib. VIII ; Hieron., Dial. in Pelag.
2) Tile III, 4. 3) Epist. CVII, Ai Vitalem.
volonté et la course seule ne suffit pas : qu'on pourroit renverser l'argument au rebours, que ce n'est pas de la miséricorde, veu que par ce moyen elle ne besongneroit pas seule. Or chacun voit combien ceste sentence seroit desraisonnable. Parquoy sainct Augustin conclud que cela a esté dit de sainct Paul, d'autant qu'il n'y a nulle bonne volonté en l'homme, si elle n'est préparée de Dieu : non pas que nous ne devions vouloir et courir, mais pource que Dieu fait l'un et l'autre en nous. L'allégation qu'ameinent aucuns n'est pas moins sotte : c'est que sainct Paul appelle les hommes coopérateurs de Dieu l. Car il est tout notoire que cela n'appartient qu'aux docteurs de l'Eglise, desquels Dieu se sert, et applique en œuvre pour l'édifice spirituel, qui est l'ouvrage de luy seul. Et ainsi les ministres ne sont point appelez ses compagnons, comme s'ils avoyent quelque vertu d'eux-mesmes : mais pource que Dieu besongne par leur moyen, après les avoir rendus idoines à cela.
18 Ils produisent en après le tesmoignage de l'Ecclésiastique : lequel autheur on cognoist n'avoir pas certaine authorité. Mais encores que nous ne le refusions pas (ce que nous pourrions faire à bon droict) de quoy leur peut-il aider à leur cause ? Il dit que l'homme après avoir esté créé, a esté laissé à sa volonté, et que Dieu luy a donné des commandements, lesquels s'il gardoit, il seroit gardé par eux : que la vie et la mort, le bien et le mal a esté mis devant l'homme, afin qu'il choisisl lequel bon luy sembleroit 2. Ainsi : soit que l'homme en sa création ait eu la faculté d'eslire la vie ou la mort : mais que sera-ce, si nous respondons qu'il l'a perdue? Certes je ne veux point contredire à Salomon , lequel afferme que l'homme a esté créé du commencement bon, et qu'il a forgé des mauvaises inventions de soy-mesme 3. Or puis que l'homme, en dégénérant et se desvoyant de Dieu, s'est perdu soy-mesme avec tous ses biens : tout ce qui est dit de sa première création, ne se doit pas tirer à sa nature vicieuse et corrompue.
0 1 Cor. III, 9.
3) Ecclésiaste VII, 29.
2) Ecclésiastique V, I*.
Parquoy je respon, non-seulement à eux, mais aussi à l'Ecclésiastique, quiconque il soit, en ceste manière, Si tu veux enseigner l'homme de chercher en soy faculté d'acquérir salut, ton authorité ne m'est pas en telle estime, qu'elle puisse préjudicier à la Parole de Dieu, laquelle contrarie évidemment. Si tu veux réprimer seulement les blasphèmes de la chair, laquelle en transférant ses vices à Dieu, tasche de s'excuser, et à ceste cause tu monstres comment l'homme a receu de Dieu une bonne nature, et qu'il a esté cause de sa ruine, je t'accorde volontiers cela, moyennant que nous convenions ensemble en ce point, que maintenant il est despouillé des ornemens et grâces qu'il avoit receucs de Dieu premièrement : et ainsi confessions ensemblement qu'il a maintenant besoin de médecin , non pas d'advocat.
19 Mais nos adversaires n'ont rien plus souvent en la bouche que la parabole de Christ, où il est parlé de l'homme, lequel fut laissé au chemin demy-mort par les brigans 1. Je say bien que c'est une doctrine commune, de dire que sous la personne de cest homme, est représentée la calamité du genre humain. De cela ils prenent un argument tel, L'homme n'a pas esté tellement occis par le péché et le diable, qu'il ne luy reste encores quelque portion de vie, d'autant qu'il n'est dit qu'à demy mort. Car où seroit, disentils, ceste demy-vie, sinon qu'il luy restast quelque portion de droicte intelligence et volonté? Premièrement, si je ne veux point admettre leur allégorie, que feront-ils ? Car il n'y a nulle doute qu'elle n'ait esté excogitée par les Pères anciens outre le sens litéral et naturel du passage. Les allégories ne doivent eslre receues, sinon d'autant qu'elles sont fondées en l'Escriture : tant s'en faut qu'elles puissent approuver aucune doctrine. D'avantage, les raisons ne nous défaillent point, par lesquelles nous pouvons réfuter ce qu'ils disent. Car la Parole de Dieu ne laisse point une demy-vie à l'homme :
1) Luc X, 30.
mais dit qu'il est du tout mort, quant à la vie bienheureuse. Quand sainct Paul parle de nostre rédemption , il ne dit point que nous ayons esté guéris d'une demy-mort : mais que nous avons esté ressuscitez de la mort. Il n'appelle point à recevoir la grâce de Christ, ceux qui sont à demy vivans : mais ceux qui sont morts et ensevelis. A quoy est conforme ce que dit le Seigneur, que l'heure est venue, que les morts doivent ressusciter à sa voix1. N'auroyent-ils point de honte de mettre en avant je ne. say quelle allégorie légère, contre tant de tesmoignages si clairs? Mais encores que leur allégorie soit valable, qu'en peuvent-ils conclurre à rencontre de nous? L'homme, dirontils, est à demy vivant : il s'ensuit doncques qu'il luy reste quelque portion de vie. Je confesse certes qu'il a son âme capable d'intelligence, combien qu'elle ne puisse pénétrer jusques à la sapience céleste de Dieu : il a quelque jugement de bien et de mal : il a quelque sentiment pour cognoistre qu'il y a un Dieu, combien qu'il n'en ait point droicte cognoissance : mais où est-ce que toutes ces choses revienenl? Certes elles ne peuvent faire que ce que dit sainct Augustin ne soit véritable, c'est que les dons gratuits, qui appartienent à salut, ont esté ostez à l'homme après sa cheute : que les dons naturels, qui ne le peuvent conduire à salut, ont esté corrompus et poilus.
Pourtant, que ceste sentence, laquelle ne peut estre aucunement esbranlée, nous demeure ferme et certaine : asçavoir que l'entendement de l'homme est tellement du tout aliéné de la justice de Dieu, qu'il ne peut rien imaginer, concevoir ne comprendre, sinon toute meschanceté, iniquité et corruption. Semblablement que son cœur est tant envenimé de péché, qu'il ne peut, produire que toute perversité. Et s'il advient qu'il en sorte quelque chose qui ait apparence de bien, néantmoins que l'entendement demeure tousjours enveloppé en hypocrisie et vanité, le cœur adonné à toute malice.
1) Ephéi. II, 5; Jean V, 25.