CHAPITRE VI
Qu'il faut que l'homme estant perdu en soyy cherche sa rédemption en Jésus-Christ.
1 Puis que tout le genre humain est péri en Adam, toute nostre dignité et noblesse dont nous avons parlé, tellement ne nous proufiteroit rien, que plustost elle nous tourneroit en une ignominie, sinon que Dieu nous apparust rédempteur, comme il t'ait en la personne de son Fils unique : veu qu'il ne recognoist ni advoue pour son œuvre les hommes vicieux et abastardis. Parquoy depuis que nous sommes décheus de vie à mort, tout ce que nous pouvons cognoistre de Dieu, entant qu'il est nostre Créateur, nous seroit inutile, si la foy n'estoitconjoincte, nous proposant Dieu pour Père et Sauveur en Jésus- Christ. C'estoit bien l'ordre naturel, que le bastiment du monde nous fust une eschole pour estre enseignez à piété, et par ce moyen nous conduire à la vie éternelle, et à la félicité parfaite à laquelle nous sommes créez : mais depuis la cheute et révolte d'Adam , quelque part que nous tournions les yeux, il ne nous apparoist haut ne bas que malédiction : laquelle estant espandue sur toutes créatures, et tenant le ciel et la terre comme enveloppez, doit bien accabler nos âmes d'horrible désespoir. Car combien que Dieu desploye encores en plusieurs sortes sa faveur paternelle, toutesfois par le regard du monde nous ne pouvons pas nous asseurer qu'il nous soit Père :
pource que la conscience nous tient convaincus au dedans, et nous fait sentir qu'à cause du péché nous méritons d'estre rejettez de luy, et n'estre point tenus pour ses enfans. Il y a aussi la brutalité et ingratitude : pource que nos esprits, selon qu'ils sont aveuglez, ne regardent point à ce qui est vray : et selon que nous avons tous les sens pervertis, nous fraudons injustement Dieu de sa gloire. Parquoy il faut venir à ce que dit sainct Paul d'autant que le monde n'a point sagement
cognu Dieu en la sagesse d'iceluy, qu'il a falu que les croyans fussent sauvez par la folie de la prédication1. Il appelle la sagesse de Dieu, ce théâtre du ciel et de la terre tant riche et excellent, et garni de miracles infinis, pour nous faire cognoistre Dieu par son regard avec jugement et prudence : mais pource que nous y proufitons si mal, il nous rappelle à la foy de Jésus-Christ, laquelle ayant apparence de folie, est en desdain aux incrédules. Combien doncques que la prédication de la croix ne plaise point à l'esprit humain, tant y a que si nous désirons de retourner à nostre Créateur, duquel nous sommes aliénez, afin que derechef il recommence de nous estre Père, il nous faut embrasser ceste folie avec toute humilité. Et de faict, depuis la ruine d'Adam, nulle cognoissance de Dieu n'a peu prouflter à salut sans médiateur : car Jésus-Christ en disant que c'est la vie éternelle de cognoistre son Père pour seul vray Dieu, et luy qui est envoyé, pour Christ2 : il n'applique pas le propos à son temps seulement, mais l'estend à tous aages, Dont la bestise d'aucuns est tant plus vilene, lesquels ouvrent la porte de paradis à tous incrédules et gens profanes, sans la grâce de Jésus-Christ : lequel toutesfois l'Escriture enseigne estre la seule porte pour nous faire entrer à salut. Si quelqu'un vouloit restreindre la sentence de Jésus-Christ, que je vien d'amener, au temps que l'Evangile a esté publié, la réfutation est toute preste : pource que ceste raison a esté commune à tous siècles et nations, que ceux qui sont aliénez de Dieu ne luy peuvent plaire devant qu'estre réconciliez, et sont prononcez maudits et enfans d'ire. Il y a aussi la response de nostre Seigneur
i) 1 Cor. I, 21.
») Jean XVII, 3.
INSTITUTION CORESTIENNE.
Jésus à la Samaritaine, Vous ne sçavez ce que vous adorez : nous sçavons ce que nous adorons, d'autant que le salut est des Juifs l. Par lesquelles paroles il condamne toutes espèces de religions que tenoyent les Payens, d'erreur et de fausseté : et assigne la raison, Pource que le Rédempteur avoit esté promis sous la Loy au seul peuple esleu. Dont il s'ensuit que nul service n'a jamais esté agréable à Dieu, sinon qu'il regardast en Jésus-Christ. Et voyla dont sainct Paul afferme que tous les Payens ont esté sans Dieu, et exclus de l'espérance de vie2. Outreplus, veu que sainct Jehan enseigne que la vie a esté dés le commencement en Christ, et que tout le monde a esté retranché d'icelle, il est nécessaire de retourner à ceste source. Parquoy Jésus-Christ se nomme vie, entant qu'il est propiciateur pour appaiser son Père envers nous. D'autre part l'héritage des cieux n'appartient qu'aux enfans de Dieu. Or ce n'est pas raison que ceux qui ne sont point incorporez au Fils unique soyent tenus d'un tel rang : comme sainct Jehan testifle que ceux qui croyent en Jésus-Christ ont ce tiltre et privilège, d'estre faits enfans de Dieu. Mais pource que mon intention n'est pas de traitter maintenant entièrement de la foy , c'est assez d'en avoir touché ce mot comme en passant.
2 Quoy qu'il en soit, Dieu ne s'est jamais monstre propice aux Pères anciens, et ne leur a donné nulle espérance de grâce, sans leur proposer un médiateur.
Je laisse à parler des sacrifices de la Loy, par lesquels les fidèles ont esté ouvertement enseignez, qu'ils ne devoyent chercher salut, sinon en la satisfaction qui a esté accomplie en Jésus-Christ : seulement je. dy en somme, que la félicité que Dieu a promise de tout temps à son Eglise a esté fondée en la personne de Jésus- Christ. Car combien que Dieu ait comprins toute la race d'Abraham en son alliance, toutesfois sainct Paul a bonne raison de conclurre, que ceste semence en laquelle toutes gens devoyent estre bénites, à parler proprement, est Christ 3 :
veu que nous sçavons que plusieurs ont esté engendrez d'Abraham selon la chair, lesquels ne sont point réputez de sa lignée. Car encores que nous laissions Ismaël et beaucoup d'autres, dont est-il advenu que des deux fils jumeaux d'Isaac, asçavoir Esaii et Jacob, du temps qu'ils estoyent encores unis au ventre de la mère, l'un a esté rejette, et l'autre esleu. Mesmes dont est-il advenu que l'aisné ait esté rebouté, et que le second ait tenu son lieu? Finalement, dont est-il advenu que la plus grand' part du peuple ait esté retranchée comme bastarde? Il est donc notoire que la race d'Abraham prend son tiltre du chef, et que le salut promis n'a point d'arrest jusques à ce qu'on viene à Christ, duquel l'office est de recueillir ce qui estoit dissipé : dont il s'ensuit que la première adoption du peuple esleu dépendoit de la grâce du Médiateur. Or combien que ceci ne soit pas du tout si clairement exprimé en Moyse : toutesfois il est certain qu'il a esté cognu en général de tous fidèles. Car devant qu'il y eust Roy créé au peuple, desjà Anne la mère de Samuel parlant de la félicité de l'Eglise, dit en son cantique : Le Seigneur donnera force à son Roy, et exaltera la corne de son Christ1. Par lesquelles paroles elle entend que Dieu bénira son Eglise. A quoy aussi s'accorde la prophétie donnée à Eli, qui est mise un peu après : asçavoir, Le Sacrificateur que j'establiray cheminera devant mon Christ2. Et n'y a doute que le Père céleste n'ait voulu pourtraire une image vive de Jésus-Christ en la personne de David et de ses successeurs. Parquoy, luy voulant exhorter les fidèles à la crainte de Dieu, commande qu'on baise le Fils pour luy faire hommage. A quoy respond ceste sentence de l'Evangile, Oui n'honore point le Fils, n'honore point le Père3. Parquoy combien que par la révolte des dix lignées le règne de David ait esté fort abatu, toutesfois l'alliance que Dieu avoit faite avec luy et ses successeurs est tousjours demeurée : comme il en a parlé par ses Prophètes : Je ne raseray point du tout ce royaume à cause de David mon servi-
1) Jean IV, 22.
3) Galat. III, t«.
») Ephés. II, (2.
1) ( Sam. II, 10.
3) Ps. II, 12; Jean V, 23.
2) 1 Sam. II, 33