LIVRE 11, CHAPITRE VII
majesté de Dieu est trop haute, pour dire que les hommes mortels y puissent parvenir, veu qu'ils ne font que ramper sur la terre comme petis vers. Parquoy je reçoy ce dire commun, que Dieu est l'ob-
) ject de la foy, par tel qu'on y adjousle correction : pource que ce n'est pas en vain que Jésus-Christ est nommé l'image de Dieu invisible ' : mais par ce tiltre
' nous sommes advertis que si le Père ne se présente à nous par le moyen du Fils, il ne peut-estre cognu à salut. Or combien que les Scribes eussent brouillé et obscurci par leurs fausses gloses tout ce que les Prophètes avoyent enseigné du Rédempteur, toutesfois Jésus- Christ a prins cest article pour résolu et receu du commun consentement : c'est qu'il n'y avoit autre remède en la confusion où estoyent tombez les Juifs, ni autre moyen de délivrer l'Eglise, sinon que
* le Rédempteur promis veinst en avant. On n'a pas entendu entre le peuple si bien qu'il eust esté requis, ce que sainct Paul enseigne : asçavoir que Jésus-Christ est la fin de la Loy 2 : mais il appert clairement par la Loy et les Prophètes combien ceste sentence est vraye et certaine. Je ne dispute pas encores de la foy par le menu, pource que le lieu sera plus opportun ailleurs : seulement que cela soit conclu entre nous comme ainsi soit que le premier degré à piété soit de cognoistre que Dieu nous est Père, pour nous maintenir, gouverner et nourrir, jusques à ce qu'il nous recueille en son héritage éternel : que de là s'ensuit sans doute ce que nous avons ci -dessus déclairé : asçavoir
» que la vraye cognoissance de Dieu ne
peut subsister sans Jésus-Christ. Et par ainsi que dés le commencement du monde il a esté mis en avant aux esleus, afin qu'ils eussent les yeux arrestez en luy, et que leur fiance s'y reposast. C'est en ce sens qu'escrit Irénée, que le Père estant infini en soy, s'est rendu fini en son Fils, d'autant qu'il s'est confermé à nostre petitesse, afin de ne point engloutir nos sens par l'infinité de sa gloire. Ce qu'aucuns fantastiques ne réputans point, ont tiré ceste sentence fort utile, pour colorer leur resverie infernale, comme si une portion tant seulement de déité estoit coulée de la perfection du Père sur le Fils. Or ce bon Docteur n'entend autre chose, sinon que Dieu est comprins en Jésus-Christ, et non autre part. Ceste sentence a tousjours esté vraye. Celuy qui n'a point le Fils n'a point le Père K Car combien que plusieurs se soyent glorifiez d'adorer le souverain Créateur du ciel et de la terre, toutesfois pource qu'ils n'avoyent nul médiateur, il a esté impossible qu'ils goustassent à bon escient la miséricorde de Dieu, pour estre droictement persuadez qu'il leur fust Père. Pourtant doneques qu'ils ne tenoyent point le chef, c'est-à-dire Christ, il n'y a eu en eux qu'une cognoissance ombrageuse de Dieu, et qui n'a eu nul arrest. Dont aussi il est advenu, qu'estans trébuschez en superstitions lourdes et énormes, ils ont descouvert leur ignorance : comme aujourd'huy les Turcs, combien qu'ils se vantent à plene bouche que le souverain Créateur est leur Dieu, néantmoins ils supposent une idole en son lieu, d'autant qu'ils réprouvent Jésus-Christ.