LIVRE II, CHAPITRE Vil
Christ est apparu par l'Evangile, ont receu plus de biens que leurs Pères : d'autant qu'ils sont tous ornez et revestus d'honneur sacerdotal et royal, alin d'avoir liberté de se présenter devant Dieu franchement par le moyen de leur Médiateur.
2 11 est yci à noter en passant, que le royaume qui a esté dressé en la maison de David, estoit une partie de la charge et commission qui avoit esté donnée ù Moyse, et de la doctrine de laquelle il avoit esté ministre. Dont il s'ensuit que tant en la lignée de Lévi qu'aux successeurs de David, Jésus-Christ a esté proposé devant les yeux des Juifs, comme en un double miroir : pource que (comme j'ay n'aguères dit) ils ne pouvoyent estre autrement sacrificateurs devant Dieu,veu qu'ils estoyent serfs dépêché et de mort, et poilus en leur corruption. On peut aussi maintenant veoir combien est vray ce que dit sainct Paul, que les Juifs ont esté retenus sous la Loy l, comme sous la garde d'un maistre d'eschole, jusqu'à ce que la semence, en faveur de laquelle la grâce avoit esté donnée, veinst. Car d'autant que Jésus-Christ ne leur estoit point encores familièrement monstre, ils ont esté semblables pour ce temps-là à des enfans, et leur rudesse et infirmité ne pouvoit porter plene science des choses célestes. Or comment ils ont esté conduits à Jésus-Christ par les cérémonies, il a esté desjà exposé, et on le peut encores mieux comprendre par beaucoup de tesmoignages des Prophètes. Car combien qu'ils fussent obligez à offrir journellement nouveaux sacrifices pour appaiser Dieu, toutesfoislsaïe leur monstre que tous péchez seroyent effacez pour un coup par un sacrifice unique et perpétuel. Ce qu'aussi Daniel conferme 2. Les Sacrificateurs estans choisis de la lignée de Lévi, entroyent au sanctuaire : mais ce pendant il estoit dit au Pseaume, que Dieu en avoit esleu un seul, voire establi avec serment solennel et immuable, pour estre Sacrificateur selBn Testât de Melchisédec3. L'onction de l'huile visible avoit lors son cours : mais Daniel, selon
qu'il avoit eu par vision, prononce qu'il y en aura bien une autre. Je n'insisleray pas plus longuement sur cecy, d'autant que l'autheur de l'Epistre aux Hébrieux, depuis le quatrième chapitre, jusques à l'onzième déduit au long et au large et monstre clairement que toutes les cérémonies de la Loy sont de nulle valeur et nul proulit, jusques à ce qu'on viene ù Jésus-Christ. Quant aux dix commandemens, ceste sentence de sainct Paul leur compète aussi bien: asçavoir que Jésus- Christ est la fin de la Loy, en salut à tous croyans. Item, Que Jésus-Christ est l'âme ou l'esprit qui vivifie la letre, laquelle en soy autrement seroit mortelle1. Car au premier passage il signifie que c'est en vain que nous sommes enseignez quelle est la vraye justice, jusques à ce que Jésus-Christ la nous donne tant par imputation gratuite, qu'en nous régénérant par son Esprit. Pourtant à bon droict il nomme Jésus-Christ l'accomplissement ou la fin de la Loy : pource qu'il ne proufiteroit rieji de sçavoir ce que Dieu requiert de nous, sinon que Jésus-Christ nous secourus!, en nous allégeant du joug et fardeau insupportable, sous lequel nous travaillons et sommes accablez. En un autre lieu il dit que -la Loy a esté mise pour les transgressions, voire afin d'humilier les hommes en les ayant convaincus de leur damnation 2. Or pource que telle est la vraye préparation et unique pour venir à Christ, tout ce qu'il dit en divers mots, s'accorde trèsbien ensemble. Mais pource qu'il a eu à débatre contre des séducteurs, qui enseignoyent qu'on se pouvoit justifier, et mériter salut par les œuvres de la Loy, pour abatre leur erreur il a esté quelquesfois contraint de prendre la Loy plus estroitement, comme si elle commandoit simplement de bien vivre, jà soit que l'alliance d'adoption ne s'en doyve point séparer, quand on parle de tout ce qu'elle contient.
3 Or il est expédient de veoir en brief comment nous sommes rendus tant plus inexcusables, après avoir eslé enseignez par la Loy morale, pour nous soliciter à
i) Gai. III, 2V.
2) 1s. LUI, 5 : Daniel IX, 26, 27.
3) Pô. CX, k.
1) Rom. X, V ; t Cor. III, 6.
Gai. III, 19.
demander pardon. Or s'il est vray que la perfection de justice soit monstrée en la Loy, il s'ensuit pareillement que l'observation entière de la Loy est entière justice devant Dieu, par laquelle l'homme puisse estre réputé juste devant son throne céleste. Pourtant Moyse ayant publié la Loy, ne fait point de doute d'appeler en tesmoin le ciel et la terre, qu'il a proposé au peuple d'Israël la vie et la mort, le bien et le mal K Et ne pouvons contredire, que l'obéissance entière de la Loy ne soit rémunérée de la vie éternelle, comme le Seigneur l'a promis. Toutesfois il nous faut d'autre part considérer, asçavoir si nous accomplissons telle obéissance, de laquelle nous puissions concevoir quelque confiance de salut. Car de quoy sert-il d'entendre qu'en obéissant à la Loy on peut attendre le loyer de la vie éternelle, si quant et quant nous ne cognoissonsque par ce moyen nous pouvons parvenir à salut? Or en cest endroictse démonstre l'imbécillité de la Loy : car d'autant que ceste obéissance n'est trouvée en nul de nous, par cela estans exclus des promesses de vie, nous tombons en malédiction éternelle. Je. ne dy pas seulement ce qui se fait, mais ce qui est nécessaire qu'il adviene. Car comme ainsi soit que la doctrine de la Loy surmonte de beaucoup la faculté des hommes, nous pouvons bien de loing regarder les promesses qui y sont données : mais nous n'en pouvons recevoir aucun fruit. Pourtant il ne nous en revient rien, sinon que par cela nous voyons d'autant mieux nostre misère : entant que toute espérance de salut nous est ostée, et la mort révélée. D'autre costé se présentent les horribles menaces qui y sont mises : lesquelles ne pressent pas aucuns de nous, mais tous généralement. Elles nous pressent, dy-je, et nous poursuyvent d'une rigueur inexorable, tellement que nous voyons une certaine malédiction en la Loy.
4 Pourtant, si nous ne regardons que la Loy, nous ne pouvons autre chose que perdre du tout courage, estre confus, et nous désespérer : veu qu'en icelle nous sommes tous maudits et condamnez,
J) Deut. XXX, 19.
et n'y a celuy de nous qui ne soit forclos de la béatitude promise à ceux qui l'observent. Quelqu'un demandera si Dieu se délecte à nous tromper. Car il semble bien advis que c'est une mocquerie, de monstrer quelque espérance de félicité à l'homme, l'appeler et exhorter à icelle, promettre qu'elle luy est appareillée, et cependant que l'accès soit fermé. Je respon, que combien que les promesses de la Loy, d'autant qu'elles sont conditionnelles, ne doyvent point estre accomplies sinon à ceux qui auront accompli toute justice (ce qui ne se trouve entre les hommes,) toutesfois qu'elles n'ont point esté données en vain. Car après que nous avons entendu qu'elles n'ont point de lieu ni efficace envers nous, sinon que Dieu par sa bonté gratuite nous reçoyve sans aucun esgard de nos œuvres : après aussi que nous avons receu par foy icelle bonté, laquelle il nous présente par son Evangile, ces mesmes promesses avec leur condition ne sont point vaines. Car lors le Seigneur nous donne gratuitement toutes choses, en telle sorte que sa libéralité vient jusques à ce comble, de ne rejetter pas nostre obéissante imparfaite : mais en nous remettant et pardonnant ce qui y défaut, l'accepter pour bonne et entière, et par conséquent nous faire recevoir le fruit des promesses légales, comme si leur condition estoit accomplie. Mais d'autant que ceste question sera plus plenement traittée, quand nous parlerons de la justification de la foy, je ne la veux point maintenant poursuyvre plus outre.
5 Ce que nous avons dit l'observation de la Loy estre impossible, il nous le faut briefvement expliquer et confermer. Car il semble advis que ce soit une sentence fort absurde, tellement que sainct Hiérosme n'a point fait doute de la condamner pour meschante. Touchantde la raison qui l'a meu à ce faire, je ne m'en soucie : il nous doit suffire d'entendre la vérité. Je ne feray point yci grandes distinctions des manières de possibilité. J'appelle Impossible, ce qui n'a jamais esté veu, et est ordonné par la sentence de Dieu que jamais ne sera. Quand nous regarderons depuis le commencement du monde, je dy