‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 257 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE Vil

qu'il n'y a eu nu! de tous les saincts, lequel estant en cesle prison de corps mortel ait eu une dileclion si parfaite, jusques à aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa vertu. Je dy d'avanlage, qu'il n'y en a eu nul qui n'ait esté entaché de quelque concupiscence. Qui contredira à cela? Je voy bien quels saincts imagine la superstition :

c'est asçavoir d'une telle pureté qu'à grand' peine les Anges du ciel soyent semblables : mais cela répugne tant à l'Escriturequ'à l'expérience. Je dy encores plus, qu'il n'y en aura jamais qui viene jusques à un tel but de perfection, jusques à ce qu'il soit délivré de son corps. Ce qui est prouvé de plusieurs évidens tesmoignages de l'Escriture. Salomon disoit en dédiant le Temple, qu'il n'y a homme sur la terre qui ne pèche. David dit que nul des vivans ne sera justifié devant Dieu *. Geste sentence est souvent répétée au livre de Job. Sainct Paul l'afferme plus clairement que tous les autres : La chair, dit-il, convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair. El ne prend autre raison pour prouver que tous ceux qui sont sous la Loy sont maudits, sinon pource qu'il est escrit que tous ceux qui ne demeureront point en l'obéissance des commandemens, seront maudits *. En quoy il signifie, ou plustost met comme une chose résolue que nul n'y peut demeurer. Or tout ce qui est prédit en l'Escriture, il le faut avoir pour éternel, et mesmes pour nécessaire. Les Pélagiens molestoyent sainct Augustin de cesle subtilité : c'est qu'on fait injure à Dieu, s'il commande plus outre que ce que les fidèles ne peuvent faire par sa grâce. Luy, pour éviter leur calomnie, confessoit que le Seigneur pourroit bien s'il vouloit exalter un homme mortel en perfection angélique : mais que jamais ne l'avoit fait, et ne le feroit point à l'advenir, pource qu'il a dit du contraire 3. Je ne contredy point à ceste sentence : mais j'adjouste qu'il n'y a nul propos de disputer de la puissance de Dieu contre sa vérité. Et pourtant je dy que ceste sen-

0 t Rois VIII, 46 ; Ps. CXLUI. 8.

2) Gai. V, 17 ; III, 10 ; Deut. XXVII, 26.

3) Lib. De natur. ci gral.

tence ne se peut caviller, si quelqu'un dit estre impossible que les choses advienent, desquelles nostre Seigneur a dénoncé qu'elles n'adviendronl point. Mais encores si on dispute du mot, Jésus-Christ estant interrogué de ses disciples qui pourroil estre sauvé : respond que cela est impossible aux hommes, mais à Dieu que toutes choses sont possibles l. Sainct Augustin monstre par bonnes raisons, que jamais nous ne rendons en la vie présente l'amour à Dieu que nous luy devons : L'amour, dit-il, procède tellement de la cognoissance que nul ne peut parfaitement aimer Dieu, qu'il n'ait cognu premièrement sa bonté*. Or ce pendant que nous sommes en ce pèlerinage terrien, nous ne la voyons sinon obscurément, et comme en un miroir: il s'ensuit doneques que l'amour que nous luy portons est imparfait. Ainsi, que nous ayons cela pour certain, que l'accomplissement de la Loy nous est impossible, ce pendant que nous conversons en ce monde : comme il sera démonslré ailleurs par sainct Paul 3.

G Mais afin que le tout s'entende plus clairement, recueillons en un sommaire l'office et usage de la Loy qu'on appelle morale : duquel selon que je puis juger, il y a trois parties. La première est qu'en démonstrant la justice de Dieu, c'est-àdire celle qui luy est agréable, elle admoneste un chacun de son injustice, et l'en rend certain, jusques à l'en convaincre et condamner. Car il est besoin que l'homme, lequel est autrement aveuglé et enyvré en l'amour de soy-mesme, soit contraint à cognoistre et confesser tant son imbécillité que son impureté : veu que si sa vanité, n'est rédarguée à l'œil, il est enflé d'une folle outrecuidance de ses forces, et ne peut estre induit à recognoistre la foiblesse et petitesse d'icelles, quand il les mesure à sa fantasie. Mais quand il les esprouve à exécuter la Loy de Dieu, par la difficulté qu'il y trouve il a occasion d'abatre son orgueil. Car quelque grande opinion qu'il en ait conceue au paravant, il sent lors combien

1) Mallh. XiX, 25.

2) Lib. De spirilu et litera, in fine, et ijppe alias. 8) Rom. VIII, 3.

elles sont grevées d'un si pesant fardeau, jusques à chanceler, vaciller, déchoir, et finalement du tout défaillir. Ainsi l'homme estant instruit de la doctrine de la Loy, est retiré de son outrecuidance dont il est plein de sa nature. Il a aussi besoin d'estre purgé de l'autre vice d'arrogance, dont nous avons parlé. Car ce pendant qu'il s'arreste à son jugement, il forge au lieu de vraye justice une hypocrisie, en laquelle se complaisant il s'enorgueillit contre la grâce de Dieu, sous ombre de je ne sçay quelles observations inventées de sa teste : mais quand il est contraint d'examiner sa vie selon la balance de la Loy de Dieu, laissant sa fantasie qu'il avoiteonceue de ceste fausse justice, il voit qu'il est eslongné à merveilles de la vraye saincteté, et au contraire, qu'il est plein de vices, desquels il se pensoit estre pur au paravant. Car les concupiscences sont si cachées et entortillées, que facilement elles trompent la veue de l'homme. Et n'est point sans cause que l'Aposlre dit qu'il n'a sceu que c'estoit de concupiscence, sinon que la Loy luy dist, Tu ne convoiteras point l. Car si elle n'est descouverle par la Loy, et tirée hors de ses cachettes, elle meurtrit le malheureux homme, sans qu'il en sente rien.

7 Pourtant la Loy est comme un miroir, auquel nous contemplons premièrement nostre foiblesse, en après l'iniquité qui procède d'icelle, finalement la malédiction qui est faite, des deux, comme nous appercevons en un miroir les taches de nostre visage. Car celuy auquel défaut toute faculté à justement vivre, ne peut autre chose faire, que demeurer en la boue de péché. Après le péché s'ensuit malédiction. Parquoy d'autant que la Loy nous convainc de plus grande transgression, d'autant elle nous monstre plus damnables, et dignes de plus grand'peine. C'est ce qu'entend l'Apostre, quand il dit, que par la Loy vient la cognoissance du péché2. Car il note là le premier office d'icelle, lequel se monstre aux pécheurs qui ne sont point régénérez. A un mesme sens revienent

I) Rom. VII, 7.

2) Rom. III, 20.

aussi ces sentences : Que la Loy est survenue afin d'augmenter le péché : et pourtant qu'elle est administration de mort, laquelle produit l'ire de Dieu, et nous occit l. Car il n'y a nulle doute que d'autant plus que la conscience est touchée de près de l'appréhension de son péché, l'iniquité croist quant et quant : veu qu'avec la transgression lors esteonjoincte la rébellion à rencontre du Législateur 5. Il reste doneques qu'elle arme la vengence de Dieu en la ruine du pécheur: d'autant qu'elle ne peut sinon accuser, condamner et perdre. Et comme dit sainct Augustin, Si l'Esprit de grâce est osté, la Loy ne proufite d'autre chose que d'accuser et qccir 3. Or en disant cela, on ne fait nulle injure à la Loy, et ne dérogue-on rien à son excellence. Certes si nostre volonté estoit du tout fondée et reiglée en l'obéissance d'icelle, il nous suffiroit de cognoistre sa doctrine pour nostre salut. .Mais comme ainsi soit que nostre nature, comme elle est corrompue et charnelle, soit directement répugnanteàla Loy spirituelle de Dieu, et ne se puisse corriger par la discipline d'icelle : il s'ensuit que la Loy, qui avoit esté donnée à salut, si elle eust esté bien receue, nous tourne en occasion de péché et de mort. Car puis que nous sommes tous convaincus d'estre transgresseurs d'icelle, d'autant plus qu'elle nous révèle la justice de Dieu, d'autre costé elle descouvre nostre iniquité : d'autant plus qu'elle nous certifie du loyer préparé à la justice, elle nous asseure pareillement de la confusion préparée aux iniques. Parquoy tant s'en faut qu'en ces propos nous facions quelque injure àla Loy, que nous ne sçaurions mieux recommander la bonté de Dieu. Car par cela il appert que nostre seule perversité nous empesche d'obtenir la béatitude éternelle, laquelle nous estoit présentée en la Loy. Par cela nous avons matière de prendre plus grande saveur à la grâce de Dieu, laquelle nous subvient au défaut de la Loy : et à aimer d'avantage sa miséricorde, par laquelle ceste grâce nous est conférée, entant que nous voyons

t) Rom. V, 20 ; 2 Cor. III, 7. 2) Rom. IV, 15.

3) De corrcpl. et gratta; Vide Ambros., De /ne, cap. I, et r'tla benta, cap. VI.

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