LIVRE H, CHAPITRE VIL
tice, ne sont point capables de recevoir la grâce de Chris!, s'ils ne sont premièrement rendus vuides. La Loy doneques leur monstrant leur misère, les range à humilité : et par ce moyen les prépare à désirer ce dont ils ne pensoyent point avoir faute. Les seconds sont ceux qui ontmestier de bride pour estre restreins, afin de ne vaguer point selon les concupiscences de leur chair. Car là où l'Esprit de Dieu ne gouverne point encores, les concupiscences quelquesfois sont si énormes et exorbitantes, que l'âme est en danger d'estre comme ensevelie par icelles en un mespris et coniemnement de Dieu. Et de faict, il en adviendroit ainsi, n'estoit que Dieu y pourvoit parce moyen, retenant par la bride de sa Loy ceux ausquels la chair domine encores. Pourtant, quand il ne régénère point du premier coup un homme lequel il a esleu pour l'appeler à salut, il l'entretient jusqu'au temps de sa Visitation, par le moyen de sa Loy, sous une crainte, non point pure et droicte, comme elle doit eslre en ses enfans : laquelle toutesfois est utile pour ce temps-là à celuy qui doit estre amené de longue main à plus parfaite doctrine. Nous avons tant d'expériences de cela, qu'il n'est jà mestier d'en alléguer quelque exemple. Car tous ceux qui ont demeuré quelque temps en ignorance de Dieu, confesseront qu'ils ont esté ainsi entretenus en une crainte de Dieu telle quelle, jusqu'à ce qu'ils fussent régénérez par son Esprit, pour commencer à l'aimer de bon courage et affection.
4 2 Le troisième usage de la Loy, qui est le principal et proprement appartient à la lin pour laquelle elle a esté donnée, a lieu entre les fidèles, au cœur desquels l'Esprit de Dieu a desjà son règne et sa vigueur. Car combien qu'ils ayent la Loy escrite en leurs cœurs du doigt de Dieu : c'est-à-dire, combien qu'ils ayent ceste affection par la conduite du sainct Esprit, qu'ils désirent d'obtempérer à Dieu, toutesfois ils proufitent encores doublement en la Loy : car ce leur est un trèsbon instrument; pour leur faire mieux et plus certainement de jour en jour entendre quelle est la volonté de Dieu, à laquelle ils aspirent, et les confermer en la cognois-
sance d'icelle. Comme un serviteur, combien qu'il soit délibéré en son cœur de servir bien à son maistre, et luy complaire bien du tout, toutesfois il a besoin de cognoistre familièrement et bien considérer ses mœurs et conditions, afin de s'y accommoder. Et ne se doit personne de nous exempter de ceste nécessité. Car nul n'est encores parvenu à telle sagesse, qu'il ne puisse par la doctrine quotidienne de la Loy s'advancer de jour en jour, et proufiter en plus claire intelligence de la volonté de Dieu. D'avantage, pource que nous n'avons pas seulement mestier de doctrine, mais aussi d'exhortation, le serviteur de Dieu prendra ceste utilité de la Loy, que par fréquente méditation d'icelle il sera incité en l'obéissance de Dieu, et en icelle confermé, et retiré de ses fautes. Car il faut qu'en ceste manière les saincts se solicitent eux-mesmes, à cause que quelque promptitude qu'ils ayent de s'appliquer à bien faire, néantmoins ils sont tousjours retardez de la paresse et pesanteur de leur chair, tellement qu'ils ne font jamais plenement leur devoir. A ceste chair la Loy est comme un fouet, pour la chasser à l'œuvre : comme un asne lequel ne veut tirer avant, si on ne frappe assiduellement dessus. Ou pour parler plus clairement, puis que l'homme spirituel n'est point encores délivré du fardeau de sa chair, la Loy luy sera un aiguillon perpétuel, pour ne le laisser point endormir ny appesantir. En cest usage regardoit David, quand il célébroit la Loy de Dieu de si grandes louanges : comme quand il dit, La Loy de Dieu est immaculée, convertissant les âmes : les commandemens de Dieu sont droicts, resjouissans les cœurs *, etc. Item, Ta Parole est une lampe à mes pieds, et claïrté pour dresser mes voyes : et tout ce qui s'ensuit au mesme Pseaume 2. Et ne répugne rien cela aux sentences de sainct Paul ci-dessus alléguées : où il est monstre, non pas quelle utilité apporte la Loy à l'homme fidèle et desjà régénéré : mais ce qu'elle peut de soy-mesme apporter à l'homme. Au contraire, le Prophète monstre avec quel proufit nostre Seigneur
1) Ps. XIX, 8.
2) Ps. CXIX, 105.
instruit ses serviteurs en la doctrine de sa Loy, quand il leur inspire intérieurement le courage de la suyvre. Et ne prend pas seulement les préceptes, mais il adjouste la promesse de grâce, laquelle ne doit point estre séparéequant aux fidèles, et laquelle fait que ce qui seroit amer s'adoucit pour avoir bonne saveur. Car si la Loy seulement en exigeant nostre devoir et menaçant, soliciloit nos âmes de crainte et frayeur, il n'y auroit rien moins aimable : surtout David démonstre qu'en icelle il a cognu et appréhendé le Médiateur, sans lequel il n'y auroit nulle douceur ne plaisir.
13 Aucuns ignorans ne pouvans discerner ceste différence, rejettent témérairement Moyse en général et sans exception, et veulent que les deux tables de la Loy soyent là laissées, pource qu'ils ne pensent point que ce soit chose convenable aux Chresliens, de s'arrester à une doctrine laquelle contient en soy administration de mort. Ceste opinion doit estre loin de nous, veu que Moyse a très bien déclairé que la Loy, combien qu'en l'homme pécheur ne puisse qu'engendrer mort, toutesfois apporte bien une autre utilité et proulit aux fidèles. Car estant prochain de la mort, il feit ceste protestation devant le peuple, Retenez bien en vostre mémoire et vostre cœur les paroles que je vous testifie aujourd'huy : afin de les enseigner à vos enfans, et les instruire à garder et faire toutes les choses qui sont escrites en ce livre. Car ce n'est point en vain qu'elles vous sont commandées : mais afin que vous viviez en icelles'.Etde faict, si nul ne peut nier qu'en la Loy il n'y ait comme une image entière de parfaite justice, ou il faudra dire que nous ne devons avoir nulle reigle de bien vivre, ou qu'il nous faut tenir à icelle. Car il n'y a point plusieurs reigles de bien vivre : mais une seule, qui est perpétuelle et immuable.
Pourtant ce que dit David, que l'homme juste médite jour et nuit en la Loy2, ne doit estre rapporté à un siècle : mais convient à tous aages, jusques en la fin du monde. Et ne faut point que cela nous
1) Deut. XXX I, '.G, 17.
2) Pâ. I, 2.
estonne, qu'elle requiert une plus parfaite saincteté que nous ne pouvons avoir ce pendant que nous sommes en la prison de nostre corps, tellement que pour cela nous quittions sa doctrine. Car quand nous sommes sous la grâce de Dieu, elle n'exerce point sa rigueur pour nous presser jusqu'au bout, tellement que ce ne soit point satisfait sinon que nous accomplissions tout ce qu'elle dit : mais en nous exhortant à la perfection où elle nous appelle, elle nous monstre le but auquel il nous est utile et convenable toute nostre vie de tendre, pour faire nostre devoir : et si nous ne laissons point d'y tendre, c'est assez. Car toute ceste vie est comme une course, de laquelle quand nous viendrons à la fin, le Seigneur nous fera ce bien, que nous parviendrons à ce but lequel nous poursuyvons maintenant : combien que nous en soyons encores loing.
1 4 Maintenant doncques ù cause que la Loy sert d'exhortation aux fidèles non pas pour lier leurs consciences en malédiction, mais pour les resveiller de paresse en les solicitant , et chastier leur imperfection , aucuns voulans signifier ceste délivrance de la malédiction d'icelle, disent que la Loy est abroguée et cassée aux fidèles (je parle tousjours de la Loy morale) non pas qu'elle leur doyve tousjours commander ce qui est bon et sainct: mais d'autant qu'elle ne leur est plus ce qu'elle estoit auparavant : c'est-àdire qu'elle ne confond point leurs consciences d'un estonnement de mort. Et de faict, sainct Paul démonstre bien clairement une telle abrogation de la Loy.
D'avantage, il appert qu'elle a esté preschée de Jésus-Christ, veu qu'il se défend de ne vouloir point destruire ne dissiper la Loy ! : ce qu'il n'eust fait sinon qu'on l'en eust accusé. Or ceste opinion ne fust point venue en avant sans aucune couleur : pourtant il est vray-semblable qu'elle estoit procédée d'une fausse exposition de sa doctrine : comme tous erreurs quasi prenent leur occasion de vérité. Or afin que nous ne tombions en cest inconvénient, il nous faut diligemment distin-
1) Matlli. V, 17. ,