‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 262 sur 335 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

V exposition de la Loy morale.

'1 Je pense qu'il ne viendra point mal à propos d'entrelacer yci les dix commandemens de la Loy, avec une briefve exposition d'iceux , dont ce que j'ay touché sera mieux liquide : asçavoir que le service que Dieu a une fois establi, demeure tousjours en sa vigueur. Et puis le second article, dont il a esté aussi fait mention, sera confermé : asçavoir que les Juifs n'ont pas esté seulement enseignez quelle estoit la vraye façon de servir à Dieu : mais aussi en se voyant défaillir en l'observation de ce qui leur estoit commandé, ont esté abattis de frayeur, pensans à quel juge ils avoyent affaire : et ainsi ont esté comme traînez par force au Médiateur. Or ci-dessus en exposant la somme de ce qui est requis pour vrayement cognoislre Dieu, nous avons monstre que nous ne le pouvons concevoir en sa grandeur, que sa majesté ne nous saisisse pour nous rendre obligez à le servir. En la cognoissance de nous-mesmes, nous avons dit que le principal point estoit, qu'estans vuides de toute fantasie de

1) Héb. IX, 15.

nostre propre vertu, estans despouillez de toute fiance de nostre justice : au contraire abat us de la considération de nostre povreté, nous apprenions parfaite humilité, pour nous abaisser et démettre de toute gloire. L'un et l'autre nous est monstre en la Loy de Dieu : où le Seigneur s'estant attribué premièrement la puissance de commander, nous enseigne de porter révérence à sa divinité, démonstrant en quoy gisl et est située icelle révérence. Puis après, ayant ordonné la reigle de justice, nous rédargue tant de nostre faiblesse comme d'injustice : d'autant qu'à la reigle d'icelle nostre nature, selon qu'elle est corrompue et perverse, est entièrement contraire et répugnante : et qu'à la perfection d'icelie nostre faculté, selon qu'elle est débile et inutile à bien faire, ne peut respondre. Or tout ce qu'il nous faut apprendre des deux Tables, nous est aucunement enseigné par la loy intérieure, laquelle nous avons cidessus dit estre escrite et quasi imprimée au cœur d'un chacun. Car nostre conscience ne nous laisse point dormir un

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somne perpétue] sans aucun sentiment, qu'elle ne nous rende tesmoignage au dedans, et admoneste de ce que nous devons à Dieu : qu'elle ne nous monstre la différence du bien et du mal : ainsi, qu'elle ne nous accuse quand nous ne faisons nostre devoir. Toutesfois l'homme est tellement embrouillé en obscurcie d'ignorance, qu'à grand'peine peut-il par ceste loy naturelle un bien petit gouster quel service est plaisant à Dieu : pour le moins il est bien loin de la droicte cognoissance d'ieeluy. D'avantage, il est tant enflé de fierté et ambition, tant aveuglé de l'amour de soy-mesme, qu'il ne peut encores se regarder, et quasi descendre en soy, pour apprendre de s'abbaisseret confesser sa misère. Pourtant selon qu'il estoit nécessaire à la grosseur de nostre esprit et à nostre arrogance , le Seigneur nous a baillé sa Loy escrite, pour nous rendre plus certain tesmoignage de ce qui estoit trop obscur en la loy naturelle : et en chassant la nonchalance, toucher plus vivement nostre esprit et mémoire.

2 Maintenant il est aisé d'entendre que c'est qu'il faut apprendre de la Loy : c'est asçavoir que Dieu , comme il est nostre Créateur, ainsi à bon droict tient envers nous le lieu de Seigneur et Père : et qu'à ceste cause nous luy devons rendre gloire, révérence, amour et crainte.

Par ainsi, que nous ne sommes pas libres poursuivre la cupidité de nostre esprit, par tout où elle nous incitera : mais que du tout dépendons de nostre Dieu, et devons nous arrester seulement en cela qu'il luy plaira. D'avantage, que justice et droicture luy sont plaisantes : au contraire, iniquité abominable. Parquoy si nous ne voulons d'une perverse ingratitude nous destourner de nostre Créateur, il nous faut toute nostre vie aimer justice, et appliquer nostre estude à icelle. Car si lors tant seulement nous luy rendons la révérence qu'il faut, quand nous préférons sa volonté à la nostre : il s'ensuit qu'on ne luy peut porter autre honneur légitime, qu'en observant justice, sainctetéet pureté. Et n'est loisible à l'homme de s'excuser, en tant qu'il n'a point la puissance, et comme un povre debteur, n'est pas suffisant de payer. Car il n'est

pas convenable de mesurer la gloire de Dieu selon nostre faculté, veti que quels que nous soyons, il est tousjours semblable à soy-mesme : ami de justice, ennemi d'iniquité : et quelque chose qu'il nous demande, veu qu'il ne peut rien demander que justement, nous sommes par naturelle obligation tenus d'obéir. Ce que nous ne le pouvons faire, c'est de nostre vice. Car si nous sommes détenus comme liez de nostre cupidité, en laquelle règne péché, pourn'eslre libres à obéir à nostre Père, il ne nous faut pour nostre défense alléguer ceste nécessité , de laquelle le mal est au dedans de nous, et nous est à imputer.

3 Quand nous aurons proufité par la doctrine de la Loy jusques-là, alors icelle mesme nous conduisant il faut descendre en nous : dont nous rapporterons deux choses. Premièrement, en comparageant la justice de la Loy avec nostre vie, qu'il y a beaucoup à dire que ne satisfaisons à la volonté de Dieu : et pourtant que nous sommes indignes de retenir nostre lieu et ordre entre ses créatures, tant s'en faut que méritions d'estre réputez ses enfans. Puis en considérant nos forces, que non-seulement ne les réputions suffisantes à l'accomplissement de la Loy, mais du tout nulles. De là nécessairement s'ensuit une desliance de nostre propre vertu : puis une angoisse et tremblement d'esprit. Car la conscience ne peut soustenir le fais de péché, qu'incontinent le jugement de Dieu ne viene en avant : et le jugement de Dieu ne se peut sentir, qu'il n'apporte une horreur de mort. Semblablement, la conscience estant convaincue par expérience de sa foiblesse ne peut qu'elle ne tombe en désespoir de ses forces. L'une et l'autre affection engendre déjection et humilité. Ainsi advient en la tin, que l'homme estonné du sentiment de la mort éternelle, laquelle il se voit prochaine pour les mérites de son injustice, se convertit à la seule miséricorde de Dieu, comme à un port unique de salut : et que sentant qu'il n'est pas en sa puissance de payer ce qu'il doit à la Loy , désespérant de soy, il respire pour attendre et demander aide ailleurs.

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