LIVRE II, CHAPITRE VIII
4 Mais le Soigneur non content d'avoir monstre en quelle révérence nous devons avoir sa justice, alin aussi d'adonner nos cœurs à l'amour d'icelle, et à une haine d'iniquité, il adjoint des promesses et menaces. Car pource que l'œil de nostre entendement voit si (rouble, qu'il ne se peut esmouvoir de la seule beauté et honnesteté de vertu , ce Père plein de clémence, selon sa bénignité, nous a voulu attirer à l'aimer et désirer par la douceur du loyer qu'il nous propose. Il nous dénonce doncques qu'il veut rémunérer la vertu, et que celuy qui obéira à ses commandemens, ne travaillera en vain. Au contraire, il fait asçavoir qu'injustice non-seulement luy est exécrable, mais aussi qu'elle ne pourra eschapper qu'elle ne soil punie, pource qu'il a déterminé de venger le contemnement de sa majesté. El pour en toutes sortes nous inciter, il promet tant les bénédictions de la vie présente, que l'éternelle béatitude à ceux qui garderont ses commandemens : et d'autre costé ne menace pas moins les transgresseurs de calamilez corporelles, qie du torment de la mort éterne.le. Car beste promesse, asçavoir, qui fera ces choses, vivra en icelles : et aussi la menac» correspondante : L'âme qui aura péché mourra de mort1 : sans aucune doute appartient à la mort ou immortalité future, qui jamais ne finira. Combien que pir tout où il est fait mention de la bénévdence ou ire du Seigneur : sous la première est contenue éternité de vie : sous la seconde, perdition éternelle. Or en la Loy eS récité un grand rolle de bénédictions et malédictions présentes2.
Es peines qu'il dénonce, il apparoist combien il estd'unegrande pureté, veu qu'il ne peut souffrii iniquité. D'autre part, aux promesses i est démonstré combien ii aime justice, 'eu qu'il ne la veut point laisser sans rénjunération : Pareillement y est démonst^ une merveilleuse bénignité. Car vej que nous et tout ce qui est nostre somnes obligez à sa majesté, à bon droict Uut ce qu'il requiert de nous, il le denpnde comme ce qui luy est deu. Or le pyement d'une telle dette
1) Lévil. XVIII, S; B
2) Lev. XXVI, V; De|t. XXVIII, 1
ieh. XVIII, 4, 20.
n'est pas digne de rémunération aucune.
Parquoy il quitte de son droict, quand il nous propose quelque loyer pour nostre obéissance, laquelle nous ne luy rendons pas de nostre bon gré comme une chose qui ne luy seroit point deue. Or que c'est que nous peuvent prouliter les promesses d'icelles mesmes il a esté desjà dit en partie et en partie il apparoistra encores mieux en son lieu. Il suffit pour le présent que nous entendions et réputions qu'aux promesses de la Loy il y a une singulière recommandation de justice :
afin qu'on voye plus certainement combien l'observation d'icelle plaist à Dieu. D'autre part, que les peines sont mises en plus grande exécration d'injustice :
afin que le pécheur ne s'enyvre en la douceur de son péché, jusques à oublier que le jugement du Législateur luy est appareillé.
5 Or ce que le Seigneur, voulant donner la reigle de parfaite justice, a réduit toutes les parties d'icelle à sa volonté, en cela il est démonstré qu'il n'a rien plus agréable qu'obéissance. Ce qu'il faut d'autant plus diligemment noter, pource que la hardiesse et intempérance de l'entendement humain est trop enclinée à inventer nouveaux honneurs et services pour luy rendre, afin d'acquérir sa grâce Car ceste affectation folle de religion desreiglée, pource qu'elle est naturellement enracinée en nostre esprit, s'est tousjours monstrée, et se monstre encores de présent en tout le genre humain : c'est que les hommes appètent lousjqurs de forger quelque manière d'acquérir justice sans la Parole de Dieu. Dont il advient qu'entre les bonnes œuvres, que communément on estime, les commandemens de la Loy tienent le plus bas lieu? cependant une multitude infinie de préceptes humains occupent le premier rang et la plus grande place. Mais qu'est-ce que Moyse a plus voulu refréner que ceste cupidité, quand après la publication de la Loy il parle ainsi au peuple? Note et escoute ce que je te commande, à ce que tu prospères toy et tes enfans après toy, quand tu auras fait ce qui est bon et plaisant devant ton Dieu: Fary seulement ce que je le commande, sans y adjouster
ne diminuer1. Et auparavant, après avoir protesté que ceste estoit la sagesse et intelligence du peuple d'Israël, devant toutes les nations de la terre, d'avoir receu du Seigneur les jugemens, justices et cérémonies : il leur dit quant et quant, Garde-toy et ton âme songneusement :
n'oublie point les paroles que les yeux ont veues, et que jamais ellis ne tombent de ton cœur2. Certes pource que Dieu prévoyait que les Israélites ne se tiendroyent point après avoir receu la Loy, qu'ils ne désirassent d'invenier nouvelles manières de le servir, sinon qu'il leur teinst la bride roide, il prononce qu'en sa parole est contenue toute perfection de justice : ce qui les devoit trèsbien retenir. Et néantmoins i's n'ont point désisté de ceste audace qui leur avoit esté tant défendue. Et nous, quoy? certes nous sommes bridez de ceste mesme parole.
Car il n'y a doute que cela n'ait tousjours lieu, que le Seigneur a voulu attribuer à sa Loy une parfaite doctrine de justice. Et toutesfois non contens d'icelle, nous travaillons à merveilles à controuver et forger des'bonnes œuvres les unes sur les autres. Le meilleur qui soit pour corriger ce vice, est d'avoir ceste cogitalion plantée en nostre cœur, que la Loy nous a esté baillée du Seigneur, pour nous enseigner parfaite justice : et qu'en icelle n'est point enseignée autre justice, sinon de nous reigler et conformer à la volonté divine : et ainsi que c'est pour néant que nous imaginons nouvelles formes d'oeuvres pour acquérir la grâce de Dieu, duquel le droict service consiste seulement en obéissance : et que plustost au contraire, l'estude des bonnes œuvres qui sont hors la Loy de Dieu , est une pollution intolérable de la divine et vraye justice. Et sainct Augustin dit bien vray, .quand il appelle l'obéissance qu'on rend Il Dieu, mère et gardienne de toutes vertus : quelquesfois aussi, La source et racine de tout bien 3.
6 Mais quand la Loy du Seigneur nous aura esté expliquée, alors ce que j'ay cydessus enseigné de l'office d'icelle, sera
1) Dcul. XII, 88. 2) Deut. IV, 9.
3) De civitatr Dei, lib. IV, cap. XII, de bono conju0rali, eontra *dversdrios Legis el Prophelarum.
confermé. Or avant qu'entrer à traitter particulièrement un chacun article, il est bon de premièrement cognoistre ce qui appartient à la cognoissance universelle d'icelle. Pour le premier, que cela soit arresté, que la vie de l'homme doit estre reiglée par la Loy non-seulement à une honnestelé extérieure, mais aussi à la justice intérieure et spirituelle. Laquelle chose combien qu'elle ne se puisse nier, néantmoins est considérée de bien peu.
Cela se fait, pource qu'on ne regarde point le Législateur, de la nature duquel celle de la Loy doit estre estimée. S' quelque Hoy défendoil parédict, de paillarder, de meurtrir et de desrober : je confesse que celuy qui auroit seulement conceu en son cœur quelque cupidité de paillarder, ou desrober, ou meurtrir, sans venir jusques à l'omvre, et sans s'efforcer d'y venir, ne sera point tenu de la peine laquelle sera constituée. Car pource que la providence du législateur mortel ne s'estend que jusques à l'honnesteté externe, ses ordomances ne sont point violées, sinon que le mal viene en effect. Mais Dieu , devait l'œil duquel rien n'est caché, et lequel ne s'arreste point tant à l'apparence extérieure de bien, qu'à la pureté de :œur, en défendant paillardise, homicide et larrecin, défend toute concupiscencecharnelle, haine, convoytise du bien d'aulruy, tromperie, et tout ce qui est semblible. Car entant qu'il est Législateur spirituel, il ne parle pas moins à l'âme qu'aucorps. Or ire et haine est meurtre, quanta l'âme : convoitise, est larrecin : amoir désordonnée, est paillardise. Mais Quelqu'un pourra dire qu'aussi bien les bix humaines regardent le conseil et la /olonlé des hommes, et non pas les évaiemens fortuits, Je le confesse : mais :ela s'entend des volonlez lesquelles vicient en avant. Car elles considèrent à quille intention une chacune œuvre a esté faite : mais elles ne sondent point les cogtations secrettes. Pourtant celuy qui se sera abstenu de transgresser exlérieurenent, aura satisfait aux loix polit iqms : au contraire, pource que la Loy de lieu est donnée à nos âmes, si nous la voulons bien observer, il faut que nos aires soyent princi-