LIVRE II, CHAPITRE VIII
paiement réprimées. Or la pluspart des hommes, niesmes quand ils veulent dissimuler d'estre contempteurs d'icelle, conforment aucunement leurs yeux, leurs pieds et leurs mains, et les autres parties de leurs corps, à observer ce qu'elle commande : cependant leur cœur demeure tout aliéné de l'obéissance d'icelle. Ainsi, ils se pensent bien acquitter, s'ils ont caché devant les hommes ce qui apparoist devant Dieu. Ils oyent, Tu ne meurtriras point, Tu ne paillarderas point, Tu ne desroberas point. Pourtant ils ne desgainent point leur espée pour meurtrir, ils ne se meslent point avec les paillardes, ils ne jettent point la main sur les biens d'aulruy. Tout cela est bon.
Mais leur cœur est plein de meurtre, et brusle de concupiscence charnelle : ils ne peuvent regarderie bien de leur prochain que de travers, le dévorant par convoitise. En cela ce qui estoil le principal de la Loy leur défaut. Dont vient, je vous prie, une telle stupidité, sinon que laissons derrière le Législateur, ils plient et conforment la justice à leur entendement? A rencontre de ceste opinion sainct Paul crie fort et ferme, disant que la Loy est spirituelle '. En quoy il signifie que nonseulement elle requiert obéissance de l'âme, de l'entendement et volonté, mais une pureté angélique, laquelle estant purgée de toute macule charnelle, ne sente autre chose qu'esprit.
7 En disant que le sens de la Loy est tel, nous n'apportons point une nouvelle exposition de nous mesmes : mais nous suyvons Christ, qui en est trèsbon expositeur. Car pource que les Pharisiens avoyent semé entre le peuple une opinion perverse, asçavoir que celuy qui ne commetlroit rien par œuvre externe contre la Loy, estoit bon observateur d'icelle : il rédargue cest erreur, asçavoir qu'un regard impudique sur une femme, est paillardise : et que tous ceux qui hayssent leur frère, sont homicides 2. Car il fait coulpables de jugement tous ceux qui auront conceu seulement quelque ire en leur cœur : coulpables devant le Consistoire, tous ceux qui en murmurant
1) Rom. VII, 14.
2) M.itlh. V, 31, Ï2, 28, 44.
monslrent quelque offense de courage :
et coulpables de géhenne du feu, tous ceux qui par injure auront aperlement déclairé leur malveillance. Ceux qui n'enlendoyent point cela, ont imaginé que Christ estoit un second Moyse, qui avoit apporté la*Loy évangéliqur, pour suppléer le défaut de la Loy mosaïque. Dont est procédée ceste sentence comme vulgaire, Que la perfection de la Loy évangélique est beaucoup plus grande qu'elle n'estoit en l'ancienne Loy : qui est un erreur trèspervers. Car quand nous réduirons cy-après en somme les préceptes de Moyse, il apparoistra par ses paroles mesmes combien on fait grande injure à la Loy de Dieu, en disant cela. D'avantage, de ceste opinion ils s'ensuyvroit que la saincteté des Pères anciens ne différeroit guères d'une hypocrisie. Finalement, ce seroit pour nous destourner de la reigle unique et perpétuelle de justice, que Dieu a lors baillée. Or l'erreur est facile à réfuter, pource que telles manières de gens ont pensé que Christ adjoustast à la Loy, ou tant seulement qu'il la restituoit en son entier, asçavoir en la purgeant de mensonges, et du levain des Pharisiens, dont elle avoit esté obscurcie et souillée.
8 11 nous faut secondement observer, que les préceptes de Dieu contienent quelque chose plus que nous n'y voyons exprimé par paroles. Ce qu'il faut néantmoins tellement modérer, que nous ne leur donnions point tel sens que bon nous semblera, les tournant ça et là à nostre plaisir. Car il y en a d'aucuns, qui par telle licence font que l'authorilé de la Loy est vilipendée, comme si elle estoit incertaine, ou bien qu'on désespère d'en avoir saine intelligence. Il faut doncqucs, s'il est possible, trouver quelque voye laquelle nous conduise seurement et sans doute à la volonté de Dieu : c'est-à-dire, il faut regarder combien l'exposition se doit estendre outre les paroles : tellement qu'il apparoisse que ce ne soit point une addition adjoustée à la Loy de Dieu, des gloses humaines, mais que ce soit le pur sens naturel du Législateur, fidèlement déclairé. Certes en tous les préceptes il est si notoire qu'une partie est mise pour
INSTITUTION CHREST1ENNE.
le tout, que celuy qui en voudroit restreindre l'intelligence selon les paroles, seroit digne d'estre raocqué. Il est doncques notoire que l'exposiiion de la Loy, la plus sobre qu'on la puisse faire, passe outre les paroles, mais il est obscur jusques où, sinon qu'on définisse quelque mesure. Or je pense que ceste-cy sera trèsbonne, si on addresse sa pensée à la raison pour laquelle le précepte a esté donné : asçavoir qu'en un chacun précepte on considère à quelle fin il nous a esté donné de Dieu. Exemple : Tout précepte est pour commander, ou pour défendre. Nous aurons la vraye intelligence de l'un et de l'autre, en regardant la raison ou la fin où il tend. Comme la fin du cinquième précepte est, qu'il faut rendre honneur à ceux ausquels Dieu l'a voulu attribuer : ceste sera donc la somme, qu'il plaist à Dieu que nous honorions ceux ausquels il a donné quelque prééminence : et que contemnement et contumace à rencontre d'iceux, luy est en abomination. La raison du premier précepte est que Dieu seul soit honoré: la somme doncques sera, que la vraye piété est agréable à Dieu, c'est -a-dire l'honneur que riTtiis rendons à sa majesté : au contraire, qu'impiété luy est abominable. Ainsi faut-il regarder en tous préceptes de quoy il est traitté. Après, il faut chercher la fin, jusques à ce que nous trouvions que c'est que le Législateur veut testifier luy eslre plaisant ou desplaisant: puis de ce qui est dit au précepte, il nous faut former un argument au contraire, en ceste manière: Si cela plaist à Dieu, le contraire lui desplaist. Si cela luy desplaist, le contraire luy plaist. S'il commande cela, il défend le contraire. S'il défend cela, il commande le contraire.
9 Ce qui est maintenant obscur en le touchant briefvement, sera plus familièrement esclarci par l'expérience, quand nous exposerons les préceptes. Pourtant il suffira de l'avoir touché, sinon qu'il nous faut confermer le dernier que nous avons dit, qui autrement ne seroit point entendu, ou sembleroit advis desraisonnable. Ce que nous avons dit, que là où le bien est commandé, le mal qui est contraire est défendu, n'a jà mestier de pro-
bation : car il n'y a personne qui ne le concède. Pareillement, le jugement commun recevra volontiers, que quand on défend le mal on commande le bien qui est au contraire. Car c'est chose vulgaire, que quand on condamne les vices, on recommande les vertus. Mais nous demandons quelque chose d'avantage, que les hommes n'entendent communément en confessant cela. Car par la vertu contraire au vice, ils entendent seulement s'abstenir de vice : mais nous passons outre, asçavoir en exposant que c'est faire le contraire du mal. Ce qui s'entendra mieux par exemple. Car en ce précepte, Tu ne tueras point : le sens commun des hommes ne considère autre chose, sinon qu'il se faut abstenir de tout outrage et de toute cupidité de nuire : mais je dy qu'il y faut entendre plus, asçavoir que nous aidions à conserver la vie de nostre prochain, par tous moyens qu'il nous sera possible. Et afin qu'il ne semble que je parle sans raison, je veux approuver mon dire. Le Seigneur nous défend de blesser et outrager nostre prochain, pource qu'il veut que sa vie nous soit chère et précieuse : il requiert doncques semblablement les offices de charité, par lesquels elle peut eslre conservée. Ainsi, on peut appercevoir comment la fin du précepte nous enseigne ce qui nous y est commandé ou défendu de faire.
10 Si on demande la raison pourquoy le Seigneur a voulu seulement à demy signifier son vouloir, plus que l'exprimer clairement, pour response à cela on peut alléguer plusieurs raisons : mais il y en a une qui me contente par-dessus toutes : c'est, pource que la chair s'efforce tousjours de colorer, ou de cacher par vaines couvertures la turpitude de son péché, sinon qu'on la puisse toucher au doigt, il a voulu proposer pour exemple ce qui estoit le plus vilein et desordonné en chacun genre de péché : afin que l'ouye mesmes en eust horreur, pour nous faire détester le péché de plus grand courage. Cela nous trompe souvent en estimant les vices, que nous les exténuons s'ils sont quelque peu couvers. Le Seigneur doncques nous relire de ceste tromperie,