LIVRE II, CHAPITRE VIII
nous accoustumant à réduire une chacune faute à un genre, dont nous puissions mieux cognoistre en quelle abomination elle nous doit estre. Exemple : Il ne nous semble point advis que ce soit un mal fort exécrable que haine ou ire, quand on les nomme de leurs noms :
mais quand le Seigneur les défend sous le nom d'homicide, nous voyons mieux en quelle abomination il les a, vcu qu'il leur donne le nom d'un si horrible crime. Par ainsi eslansadvertis par le jugement de Dieu, nous apprenons de mieux réputer la grandeur des fautes, lesquelles au paravant nous sembloyent légères.
1 1 Tiercement, nous avons à considérer que c'est que veut dire la division de la Loy en deux Tables, desquelles il n'est point fait si souvent mention en l'Escriture sans propos : comme tout homme de bon esprit peut juger. Or la raison est si facile à entendre, qu'il n'est jà mestier d'en faire nulle doute. Car le Seigneur voulant enseigner toute justice en sa Loy, l'a tellement distinguée, qu'il a assigné la première aux oflices dont nous luy sommes redevables, pour honorer sa majesté : la seconde, à ce que nous devons à nostre prochain, selon charité.
Certes le premier fondement de justice est l'honneur de Dieu : lequel renversé, toutes les autres parties sont dissipées, comme les pièces d'un édifice ruiné. Car quelle justice sera-ce, de ne nuire point à nostre prochain par larrecins et rapines, si ce pendant par sacriiége nous ravissons à la majesté de Dieu sa gloire? Item, de ne point maculer nostre corps par paillardise, si nous polluons le nom de Dieu par blasphèmes? Item, de ne point meurtrir les hommes, si nous taschons d'esteindre la mémoire de Dieu?
Ce seroit donc en vain que nous prétendrions justice sans religion : tout ainsi comme si quelqu'un vouluit faire une belle monstre d'un corps sans leste.
Combien qu'à dire vray, religion nonseulement est le chef de justice et vertu, mais est quasi l'âme, pour luy donner vigueur. Car jamais les hommes ne garderontentre eux équité et dilection, sans la crainte de Dieu. Nous appelons doncques le se"vice de Dieu, Principe et fon-
dement de justice : veu que celuy osté, tout ce que peuvent méditer les hommes pour vivre en droicture, continence et tempérance, est vain et frivole devant Dieu. Pareillement, nous l'appelons La source et esprit de justice : pource que les hommes en craignant Dieu, comme Juge du bien et du mal, apprenent de cela à vivre purement et droictement.
Pourtant le Seigneur en la première Table nous instruit à piété et religion, pour honorer sa majesté : en la seconde, il ordonne comment à cause de la crainte que nous luy portons, il nous faut gouverner ensemb!e. Pour laquelle raison nostre Seigneur Jésus, comme récitent les Evangélistes, a réduit toute la Loy sommairement en deux articles : asçavoir, que nous aimions Dieu de toutnostre cœur, de toute nostre âme, et de toutes nos forces, et que nous aimions nostre prochain comme nous-mesmes '. Nous voyons comment des deux parties esquelles il comprend toute la Loy, il en addresse l'une à Dieu, et l'autre aux hommes.
12 Toutesfois combien que la Loy soit entièrement contenue en deux points, si est-ce que nostre Seigneur, pour oster toute matière d'excuse, a voulu plus amplement et facilement déclairer en dix préceptes, tant ce qui appartient à la crainte, amour et honneur de sa divinité, comme à la charité, laquelle il nous commande d'avoir à nostre prochain pour l'amour de soy. Pourtant, ce n'est pas estude inutile, que de chercher quelle est la division des préceptes, moyennant qu'il nous souviene que c'est une chose en laquelle chacun peut avoir son jugement libre: et pourtant que nous n'esmouvions point contention contre celuy qui n'accordera point à nostre sentence. Ceey dy-je, afin que personne ne s'esmerveille de la distinction que je suyvray, comme si elle estoit nouvellement forgée. Quant au nombre des préceptes, il n'y a nulle doute, d'autant que le Seigneur en a osté toute controverse par sa Parole. La dispute est seulement à la manière de les diviser. Ceux qui les divisent tellement,
1) Matlh. XXII, 37; LucX, 17.
qu'il y ait en la première Table trois préceptes, et sept en la seconde, effacent le précepte des images du nombre des autres, ou bien le mettent sous le premier: comme ainsi soit que le Seigneur l'ait mis comme un commandement spécial. D'avantage, ils divisent inconsidérément en deux parties le dixième précepte : qui est de ne point convoiter les biens de nostre prochain. Il y a une autre raison pour les réfuter : que leur division a esté incognue en l'Eglise primitive, comme nous verrons lantost après. Les autres mettent bien comme nous, quatre articles -en la première Table : mais ils pensent que le premier soit une simple promesse sans commandement. Or de ma part, pource que je ne puis prendre les dix paroles dont Moyse fait mention autrement que pour dix préceptes, sinon que je soye convaincu du contraire par raison évidente : d'avantage , pource qu'il me semble que nous les pouvons distinctement par ordre marquer au doigt, leur laissant la liberté d'en penser comme ils voudront, je suyvray ce qui me semble le plus probable, c'est que la sentence dont ils font le premier précepte, tient comme un lieu de Proème sur toute la Loy : puis après que les dix préceptes s'ensuyvent: quatre en la première Table, et six en la seconde, selon Tordre que nous les coucherons. Ceste division est mise d'Origène sans difficulté, comme receue communément de son temps *. Sainct Augustin aussi l'approuve escrivant à Boniface. Il est bien vray qu'en un autre lieu la première division luy plaist mieux : mais c'est pour une raison trop légère : asçavoir, pource que si on mettoit seulement trois préceptes en la première Table, cela représenteroit la Trinité: combien qu'en ce lieu-là mesme il ne dissimule pas que la nostre luy plaist plus quant au reste *. Nous avons aussi un autre ancien Père, qui accorde à nostre opinion, celuy qui a escrit les Commentaires imparfaits sur sainct Matthieu.
Josèphe attribue à chacune Table cinq préceptes : laquelle distinction estoit commune en son temps, comme on peut
1) Orig., In Exod., lib. III. 2) Quaest. vet. Test., lib. II. 1) Malth. XIX, 19. 2) Rom. XI, 36.
conjecturer. Mais outre ce que la raison contredit à cela, veu que la différence entre l'honneur de Dieu et la charité du prochain y est confondue, l'authorité de Jésus-Christ bataille au contraire ' : lequel met le précepte d'honorer père et mère, au catalogue de la seconde Table. Maintenant escoutons Dieu mesme parler.