‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 267 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VIII

qu'il vueille contraindre seulement par nécessité, il ameine aussi par douceur, sedéclairant esirele Dieu de son Eglise. Car en ceste locution il y a une correspondance mutuelle, laquelle est exprimée en ceste promesse où il dit, Je seray leur Dieu, et ils me seront pour peuple. De laquelle Jésus-Christ prouve qu'Abraham, Isaac et Jacob ont obtenu salut et vie éternelle, poiwce que Dieu leur avoit promis qu'il seroit leur Dieu l. Pourtant ce mot vaut autant comme s'il disoit, Je vous ay esleus pour mon peuple : nonseulement pour vous bien l'aire en la vie présente, mais pour vous conduire à l'éternelle béatitude de mon Royaume. Or à quelle tin tend ceste grâce, il est dit en plusieurs passages. Car quand nostre Seigneur nous appelle en la compagnie de son peuple, il nous eslit, ainsi que dit Moyse, pour nous sanetilier à sa gloire, et afin que nous gardions ses commandemens 2. Dont vient ceste. exhortation que fait le Seigneur à son peuple, Soyez saincts, car je suis sainct. Or de ces deux est déduite la remonstrance que fait Dieu par son Prophète, Le fils honore le père, et le serviteur son maistre. Si je suis vostre maistre, où est la crainte 3 ? Si je suis vostre père, ou est l'amour ?

15 Conséquemment il récite le bien qu'il a fait à ses serviteurs : ce qui les doit d'autant plus esmouvoir, qu'ingratitude est un crime plus détestable que tous autres. Or il remonstroit lors au peuple d'Israël le bénéfice qu'il leur avoit fait, lequel esloit si grand et admirable, que c'estoit bien raison qu'il fust en éternelle mémoire. D'avantage, la mention en estoit convenable, du temps que la Loy devoit eslre publiée. Car le Seigneur signifie que pour ceste cause il les a délivrez, afin qu'ils le recognoissentaulheur de leur liberté, luy renclans honneur et obéissance. Semblablement quand il nous veut entretenir en son service, il a accoustumé de s'orner de certains tiltres, par lesquels il se discerne d'avec les idoles des Payens. Car comme j'ay dit au paravant, nous sommes si enclins à

1) Jcr. XXXI, 33 ; Matlh. XXII, 32.

2) Deut. VII, 6 ; XIV, î ; XXVI, 18.

3) Levit. XIX, 2; Malach. I, 6.

vanité, et avec cela si audacieux, qu'incontinent qu'on nous parle de Dieu, nostre entendement ne se peut tenir qu'il ne décline à quelque folle fantasie. Le Seigneur doncques pour remédier à ce mal, orne sa divinité de certains tiltres, et par ce moyen nous enclos! comme dedans des bornes : afin que nousL n'exlravaguions ne çà ne là, et que nous ne forgions témérairement quelque dieu nouveau en le délaissant, luy qui es! le Dieu vivant. Pourtant les Prophètes, en le voulant proprement descrire et démonstrer, mettent lousjours en avant les marques, et enseignes, par lesquelles il s'estoit manifesté au peuple d'Israël. Car quand il est nommé le Dieu d'Abraham, ou d'Israël : et quand il est assis en son temple de Jérusalem au milieu des Chérubins1 : telles formes de parler ne sont pas mises pour l'attacher à un lieu, ou à un peuple : mais pour arresler la pensée, des fidèles à ce Dieu seul, lequel s'estoit tellement représenté par son alliance qu'il avoit faite avec son peuple d'Israël, qu'il n'estoit point licite de deslourner son esprit autre part pour le chercher. Toutesfois que cela nous demeure conclu, qu'il est notamment parlé de la rédemption, afin que les Juifs s'adonnassent plus alaigrement à servir Dieu, puis que les ayant acquis il les tenoit à juste liltre en sa sujétion. Mais afin qu'il ne nous semble que cela ne nous appartient de rien, il nous faut réputer que la servitude d'Egypte, où a esté le peuple d'Israël, estoit une figure de la captivité spirituelle en laquelle nous sommes tous détenus, jusques à ce que le Seigneur nous délivrant par sa main forte, nous transfère au règne de liberté. Tout ainsi doncques qu'anciennement voulant remettre son Eglise sus en Israël, il a délivré ce peuple-là de la cruelle seigneurie de Pharaon, dont il estoit opprimé : en telle manière il retire aujourd'huy tous ceux desquels il se monstre estre Dieu, de la malheureuse servitude du diable, laquelle a esté figurée par la captivité corporelle - d'Israël. Pourtant, il n'y a nulle créature dont le cœur ne doyve estre enflambé à escouter

i) Exode III, 6 ; Amos I, 2 ; Hab. II, 28 ; Ps. LXXX, 2 ; XC1X, I ; Is.XXXVII, 16.

ceste Loy, entant qu'elle procède du souverain Seigneur : duquel comme toutes choses ont leur origine, aussi c'est raison que leur lin s'y rapporte. D'avantage, il n'y a nul qui ne doyve estre singulièrement incité à recevoir ce Législateur, pour les commandemens duquel observer il se cognoist estre esleu : et de la grâce duquel il attend non seulement tous biens temporels, mais aussi la gloire de la vie immortelle. Finalement ceci nous' doit bien aussi esmouvoir à obtempérer à nostre Dieu quand nous entendons que par sa miséricorde et vertu nous avons esté délivrez du gouffre d'enfer.

16 Après avoir fondé et establi l'authorité de sa Loy, il donne le premier précepte,

Que nous n'ayons point de dieux estranges devant sa face:

La»tin duquel est, que Dieu veut avoir seul prééminence, et veut entièrement jouir de son droirt entre son peuple.

Pour ce faire il veut que toute impiété et superstition, par laquelle la gloire de sa divinité est amoindrie ou obscurcie, soit loin de nous : et par mesme raison il veut estre honoré de nous par une vraye affection de piété. Ce qu'emporte quasi la simplicité des paroles. Car nous ne le pouvons pas avoir pour nostre Dieu, sans luy attribuer les choses qui luy sont propres. Pourtant, en ce qu'il nous défend d'avoir des dieux estranges : en cela il signifie que nous ne transférions ailleurs ce qui luy appartient. Or combien que les choses que nous devons à Dieu soyent innumérables, toutesfois elles se peuvent bien rapporter à quatre points, asçavoir adoration, qui tire avec soy le service spirituel de la conscience comme un accessoire : liance, invocation, et action de grâces. J'appelle adoration, la révérence que luy fait la créature, se submetlant à sa grandeur. Pouriant ce n'est pas sans cause que je mets comme une partie d'icelle, l'honneur que nous luy portons, nous assujeli.ssans à sa Loy : car c'est un hommage spirituel qui se rend à luy comme souverain Roy, et ayant toute supériorité sur nos âmes. Fiance, l'asseurance de cœur que nous avons en luy par

le bien cognoistre : quand luy attribuant toute sagesse, justice, bonté, vertu, vérité, nous estimons que nostre béatitude est de communiquer avec luy. Invocation, est le recours que nostre âme a à luy, comme à son espoir unique, quand elle est pressée de quelque nécessité. Action de grâces, est la recognoissance par laquelle la louange de tous biens luy est rendue. Comme Dieu ne peut souffrir qu'on transfère rien de cela ailleurs, aussi il veut que le tout luy soit rendu entièrement. Car il ne suffiroit point de nous abstenir de tout dieu estrange, sinon que nous nous reposions en luy :

comme il y en a aucuns meschans, lesquels pensent estre leur plus court d'avoir en mocquerie toutes religions. Au contraire, si nous voulons bien observer ce commandement, il faut que la vraye religion précède en nous, par laquelle nos âmes soyent attirées pour s'appliquer du tout à Dieu : et l'ayant cognu, soyent induites à honorer sa majesté, à mettre leur fiance en luy, à requérir son aide, à recognoislre toutes ses grâces, et magnifier toutes ses œuvres : finalement, tendre à luy comme à leur but unique. Après, que nous nous donnions garde de toute mauvaise superstition, à ce que nos âmes ne soyent transportées çà et là à divers dieux. Or si en nous tenant à un seul Dieu, nous prenons nostre contentement en luy, réduisons aussi en mémoire ce qui a esté dit, qu'il nous faut chasser tous dieux controuvez. et qu'il n'est licite de couper par pièces le service que le vray Dieu se réserve : pource qu'il faut que sa gloire luy demeure, et que tout ce qui luy est propre réside en luy. Ce qu'il adjouste, Qu'on n'ait point d'autres dieux devant sa face : est pour aggraver tant plus le crime. Car ce n'est point peu de chose, que nous mettions en son lieu les idoles que nous aurons forgées, comme pour le despiler, et le provoquer à jalousie : tout ainsi que si une femme impudique, pour navrer, d'avantage le cœur de son mari, devant ses yeux faisoit chère à son paillard. Or comme ainsi soit que Dieu par la présence de sa grâce et vertu qu'il monstroit, ait donné ample certitude qu'il re-

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