‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 286 sur 335 · LE DIXIEME COMMANDEMENT · texte numérisé non relu

LE DIXIEME COMMANDEMENT

Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain : et ne désireras point sa femme, ne son serviteur, ne sa chambrière, ne son bœuf, ne son asne, ne nulle des choses qui sont à luy.

La fin est : Pource que Dieu veut que toute nostre âme soit remplie et possédée d'affection de charité, qu'il faut jetter hors de nostre cœur toute cupidité contraire. La somme doncques sera, qu'il ne nous viene aucune pensée en l'entendement pou» esmouvoir nostre cœur à concupiscence, laquelle emporte nuisance ou détriment à nostre prochain. A quoy respond d'autre part le précepte affirmatif : c'est que quelque chose que nous concevions, délibérions, ou appétions, ou poursuyvions, que cela soit conjoinct avec le bien et utilité de nostre prochain. Mais il y a yci une grande difficulté. Car si ce que nous avons dit par cy-devant, est vray, que nostre Seigneur en défendant la paillardise et larrecin, par cela défendoit impudicité, et tout vouloir de nuire, tromper et desrober,il sembleroit advis estre

superflu de maintenant interdire séparément la concupiscence des biens d'autruy. Toutesfois nous pourrons soudre ceste question, en considérant quelle différence il y a entre Conseil et Concupiscence : car nous appelons Conseil, un propos délibéré de la volonté quand le cœur de l'homme est vaincu et subjugué par la tentation : Concupiscence peut estre sans telle délibération ou consentement, quand le cœur est seulement chatouillé et picqué de commettre quelque meschanceté.

Parquoy comme cy-dessus le Seigneur a voulu que les volontez, entreprinses et œuvres de l'homme fussent modérées selon la reigle de charité : ainsi maintenant il veut que les pensées de l'entendement y soyent aussi rapportées, à ce qu'il n'y en ait nulle qui incite au contraire, Comme au paravant il a défendu que le cœur ne fust induit à ire, haine, paillardise, rapine, mensonge : ainsi à présent il défend qu'il n'y soit provoqué ou esmeu.

50 Et n'est pas sans cause qu'il requiert une si grande droicture.'Car qui est-ce qui niera que ce ne soit raison que toutes les vertus de l'âme soyent appliquées à charité? Et si aucune en est deslournée, qui est-ce qui niera qu'elle ne soit vicieuse? Or dont vient cela que quelque cupidité dommageuse à ton prochain entre en ton entendement, sinon d'autant qu'en ne tenant conte des autres tu cherches seulement ton proufit? Car si tout ton cœur estoit occupé de charité, nulle telle imagination n'y auroit entrée. Il faut doncques dire qu'il est vuide de charité, entant qu'il reçoit telles concupiscences. Quelqu'un objectera, qu'il n'est pas toutesfois convenable que les fantasies qui voltigent au cerveau, et après s'esvanouissent, soyent condamnées pour concupiscences lesquelles ont leur siège dedans le cœur. Je respon qu'il est yci question des fantasies lesquelles nonseulement passent au travers du cerveau, mais aussi poignent le cœur de concupiscence : veu que jamais nous ne concevons en la pensée quelque désir ou souhait, que le cœur n'en soit touché ou enflambé. Nostre Seigneur doncques commande une merveilleuse ardeur de charité, laquelle il ne veut estre empeschée

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de la moindre concupiscence du monde.

Il requiert un cœur merveilleusement bien reiglé, lequel il ne veut estre aucunement picqué d'un seul aiguillon contre la loy de charité. Sainct Augustin m'a fait ouverture à entendre ce précepte, afin qu'il ne semble à quelqu'un que je soye seul en mon opinion. Or combien que l'intention de Dieu ait esté de défendre toute mauvaise cupidité, néantmoins il a mis pour exemple les objects qui ont accoustumé le plus souvent de nous attirer et décevoir : en quoy faisant il ne permet rien à la cupidité de l'homme quand il la retire des choses esquelles elle est principalement enclinée. Nous avons maintenant la seconde Table de la Loy, laquelle nous admoneste amplement de ce que nous devons aux hommes pour l'amour de Dieu, sur lequel est fondée la charité. Parquoy on auroit beau inculquer les choses qui sont enseignées en ceste seconde Table, sinon que telle doctrine fust premièrement appuyée sur la crainte et révérence de Dieu, comme sur son fondement. Ceux qui partissent ce commandement en deux, deschirent ce que Dieu avoituni, comme tous Docteurs de sain jugement le pourront veoir, encores que je m'en taise. Et ne doit chaloir que ce verbe, Tu ne convoiteras point, est réitéré pour la seconde fois : car Dieu après avoir nommé la maison, raconte les parties d'icelle, commençant à la femme : dont il appert qu'il y a une liaison comme de choses conjoinctes, et pourtant qu'il faut lire tout d'une traitte, comme les Hébrieux n'ont point mal advisé. Dieu doncques commande en somme, que non-seulement on s'abstiene de frauder et mal faire, et qu'on laisse à chacun ce qu'il possède, sauf et entier, mais aussi qu'on ne soit touché de nulle convoitise qui solicite les cœurs à porter huysance à autruy.

51 II ne sera pas maintenant difficile à juger quel est le but de la Loy, asçavoir une justice parfaite, à ce que la vie de l'homme soit conformée à la pureté de Dieu, comme à un patron. Car nostre Seigneur a tellement dépeint sa nature en la Loy, que si quelqu'un accomplissoit ce qui y est commandé, il représen-

teroit en sa vie l'image de Dieu. Pourtant Moyse voulant sommairement réduire en mémoire au peuple d'Israël ses commandemens : Et qu'est-ce Israël, disoit-il, que te commande ton Dieu, sinon que tu le craignes et chemines en ses voyes? que tu l'aimes, et que tu le serves de tout tout ton cœur, en toute ton âme, et gardes ses commandemens1? Et ne cessoit de leur répéter cela, loutesfois et quantes qu'il vouloit remonstrer la fin de la Loy. Voylà doncques à quoy regarde la doctrine de la Loy : c'est de conjoindre l'homme par saincteté de vie à son Dieu, et comme Moyse dit en un autre lieu, le faire adhérer avec luy. Or l'accomplissement de ceste saincteté gist en ces deux articles : que nous aimions le Seigneur Dieu de tout nostre cœur, de toute nostre âme, et de toutes nos forces : en après nostre prochain comme nous-mesmes 2. Le premier doncques est, que nostre âme soit entièrement remplie de la charité de Dieu : de là après s'ensuyvra la dilection de nostre prochain. C'est ce qu'entend l'Apostre quand il dit que la fin des commandemens est charité, de conscience pure etfoy non feinte3. Nous voyons comment la bonne conscience et la foy, c'est-à-dire en un mot, la piété et crainte de Dieu, est mise au-dessus comme au chef : et de là après est déduite la charité. Ce seroit doncques folie de penser que la Loy n'enseignast sinon quelques petis rudimens de justice, pour introduire seulement les hommes à un commencement, et non pas pour les conduire en parfaite voye, veu que nous ne sçaurions désirer une plus grande perfection, que celle qui est comprinse ee la sentence de Moyse, et celle de sainct Paul. Car où voudra tendre celuy qui ne sera point content de l'instruction, par laquelle l'homme est dressé et formé à la crainte de Dieu, au service spirituel de sa majesté, à l'obéissance des commandemens,. à la droicture de Dieu et de sa voye ? finalement à pureté de conscience, syncérité de foy et dilection? Par laquelle raison est confermée l'exposition que nous avons mise, en réduisant aux com-

0 Deut.X, 12. 2) Deut.YI, 5 ; XI, 13 ; Matth. XXII, 37. ï) 1 Tiui. I, 5.

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