LIVRE II, CHAPITRE VIII
mandemens de la Loy tout ce qui est requis à piété et charité, car ceux qui s'arrestent à je ne sçay quels élémens, comme si elle n'enseignoit qu'à demi la volonté de Dieu, ne tienent point bien la fin d'icelle, comme dit l'Apostre.
52 Toutesfois pource que Christ et ses Apostres aueuncsfois en récitant la somme de la Loy, ne font nulle mention de la première Table, il faut que nous touchions un mot de cela, à cause que plusieurs s'y abusent, référans les paroles à toute la Loy, lesquelles sont dites de la moitié. Christ en sainct Matthieu dit que le principal de la Loy, gist en miséricorde, jugement et foy *. Par ce mot de Foy, il n'y a doute qu'il ne signifie Vérité, contraire à feintise et tromperie; néantmoins pour estendre ceste sentence à la Loy universelle, aucuns prenent le mot de Foy pour religion, ce qui est frivole : car Christ parle là des œuvres par lesquelles Uhomme doit faire apparoistre sa justice. Si nous observons ceste raison, il ne nous sera point de merveille pourquoy en un autre lieu, estant inierrogué quels sont les commandemens qu'il faut observer pour entrer en la vie éternelle, il respond que ce sont ceux qui s'ensuyvent, Tu ne tueras point, Tu ne paillarderas point, Tu ne desroberas point, Tu ne diras point faux tesmoignage, Tu honoreras père et mère, Tu aimeras ton prochain comme toy-mesme* : car l'observation de la première Table estoit située ou en l'affection intérieure du cœur, ou en cérémonies.
L'affection du cœur n'apparoissoit point : les hypocrites observoyent les cérémonies plus diligemment que tous autres.
Ce sont doncques les œuvres de charité qui rendent plus certain tesmoignage de la justice. Or cela est si fréquent en tous les Prophètes, que celuy qui est moyennement exercé en leur doctrine le doit tenir pour familier; car quand ils exhortent les pécheurs à repentance, en laissant à part la première Table, et n'en faisant nulle mention, ils insistent sur la droicture, loyauté, compassion et équité. Or en ce faisant ils n'oublient pas la
1) Malth. XXUI, 13.
î) Matin. XIX, 18.
crainte de Dieu : mais plustost par les signes qu'ils mettent, ils requièrent une vive approbation d'icelle. C'est bien une chose notoire qu'en traitlant de l'observation de la Loy, ils s'arrestent à la seconde Table, pource qu'en icelle on cognoist beaucoup mieux quelle affection chacun a de suyvre intégrité. Et n'est jà besoin d'amasser yci les passages lesquels se présentent assez d'eux-mesmes par tout.
53 Mais quelqu'un demandera s'il y a plus grande importance pour obtenir justice de vivre bien et loyaument entre les hommes, que de craindre Dieu et l'honorer par piété. A cela je respond que non : mais pource que nul ne peut facilement garder charité du tout, que premièrement il ne craigne Dieu, les œuvres de charité font approbation mesmes de la piété de l'homme. D'avantage, comme ainsi soit que Dieu ne puisse recevoir aucun bienfait de nous (comme il dit par son Prophète *) il ne requiert point que nous nous employions à luy faire du bien : mais il nous exerce en bonnes œuvres envers nostre prochain. Parquoy ce n'est point sans cause que sainct Paul constitue toute la perfection du fidèle en charité *. Et en un autre passage il rappelle l'accomplissement de la Loy, disant que celuy qui aime son prochain a accompli la Loy : puis après dit qu'elle est entièrement comprinse sous ce mot, Tu aimeras ton prochain comme toy-mesme, car il n'enseigne rien d'avantage que ce que dit le Seigneur en ceste sentence, Tout ce que vous voulez que vous facent les hommes, faites-leur : car en cela gist la Loy et les Prophètes3. Il est certain que tant la Loy que les Prophètes donnent le premier lieu à la foy, et à la révérence du nom de Dieu, puis après recommandent la dilection envers le prochain : mais le Seigneur entend que là il nous est seulement commandé d'observer droicture et équité envers les hommes pour teslifier la crainte qu'on luy doit, si elle est en nous.
54 Arrestons-nous donc à ce point, que lors nostre vie sera bien ordonnée à la
1) Ps. XVI, î. 2) Ephés. III, 18 ; Col. III, 1» S) Rom, XIII, 8 ; Gai. V, 14; Matth. VII, 2 .
volonté de Dieu et au commandement de la Loy, si elle est proulitable en toute manière à nos frères : au contraire, en toute la Loy on ne lit point une seule syllabe qui donne reigle à l'homme de ce qu'il doyve faire ou laisser pour son proufit. El certes puis que les hommes de leur naturel sont trop plus enclins à s'aimer qu'il ne seroit de mestier, il ne faloit jà leur donner commandement pour les enflamber à ceste amour,~qui de soy-mesme excédoit mesure. Dont il est évident que non point l'amour de nous-mesmes, mais de Dieu et de nostre prochain, est l'observation des commandemens, et pourtant que cestuy-là vit trèsbien, qui le moins qu'il luy est possible vit à soy-mesme : d'autrepart, que nul ne vit plus désordonnément, que celuy qui vit à soy, et ne pense qu'à son proufit1. Mesmes le Seigneur, afin de mieux exprimer quelle affection d'amour nous devons à nostre prochain, nous renvoyé à l'amour de nous-mesmes, et nous la propose pour reigle et patron : ce qui est diligemment à considérer. Car il ne faut point prendre ceste similitude comme aucuns Sophistes, qui ont pensé qu'il commandoit à chacun de s'aimer en premier lieu , puis après son prochain : mais plustost il a voulu transférer aux autres l'amour que nous attirons à nous. Parquoy l'Apostre dit que charité ne cherche point son proufit particulier2; et la raison qu'ils allèguent ne vaut pas un festu : c'est que la reigle précède la chose qui est compassée à icelle. Or il est ainsi, disent-ils, que nostre Seigneur compassé la charité de nostre prochain à l'amour de nous-mesmes.
Je respon que nostre Seigneur ne constitue point ceste amour de nous-mesmes, comme une reigle à laquelle soit réduite la dileclion de nostre prochain, comme inférieure : mais au lieu que de nostre perversité naturelle nostre amour reposoit en nous, il monstre qu'il faut qu'elle s'espande ailleurs, afin que nous ne soyons point moins prests à bien faire aux autres qu'à nous-mesmes.
55 Outreplus, puis que sous le nom de
1) Voyez sainct Augustin, De la Doctrine chrestierme, livre 1, chip. XXIII et autres suvvants.
2) I Cor. XIII, 5.
prochain, Jésus-Christ en la parabole du Samaritain a monstre que le plus estrange du monde y est contenu1: il ne nous faut restreindre le précepte de dilection à ceux qui ont quelque alliance ou affinité avec nous. Je ne nie point que d'autant qu'un chacun nous est plus conjoinct, nous ne luy devions aider plus familièrement : car la reigle d'humanité porte cela, que d'autant que nous sommes conjoincts de plus prochains liens, ou de parentage, ou d'amitié, ou de voisinage, que nous ayons d'autant plus affaire les uns aux autres : et cela sans offenser Dieu, duquel la Providence nous meine à ainsi faire : mais je dy cependant qu'il nous faut embrasser en affection de charité tous hommes généralement, sans en excepter un, sans faire différence entre le Grec et le Barbare, sans regarder s'ils en sont dignes ou indignes, s'ils sont amis ou ennemis : car il les faut considérer en Dieu, non pas en eux-mesmes, duquel regard quand nous nous destournons, ce n'est point merveille si nous tombons en plusieurs erreurs. Pourtant si nous voulons tenir la droicte voye de dilection, il ne nous faut point jetter l'œil sur les hommes, desquels la considération nouscontraindroit souvent à les hayr plus qu'à les aimer : mais il nous faut regarder Dieu, lequel nous commande d'estendre l'amour que nous luy portons envers tous hommes, tellement que nous ayons tousjours ce fondement, Quel que soit l'homme, il nous le faut toutesfois aimer, si nous aimons Dieu.
56 Parquoy c'a esté une ignorance ou malice pernicieuse, que les docteurs scholastiques, des commandemens que nostre Seigneur a baillez tant aux Juifs qu'aux Chrestiens, louchant de ne point appéter vengence et d'aimer nos ennemis, en ont fait des simples conseils, ausquels ils disent qu'il est libre d'obtempérer, ou ne point obtempérer : et ont dit qu'il n'y avoit que les moines qui fussent sujets à les tenir nécessairement : ausquels ils ont attribué une justice plus parfaite qu'aux Chrestiens, à cause qu'ils s'obligeoyent de garder les conseils évangéli-
1) Luc X, 36.