‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 288 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE VIII

ques, comme ils les appellent. Ils allèguent la raison pourquoy ils ne les reçoyvenl point pour préceptes, c'est à cause qu'ils sont trop griefs et difficiles, mesmes aux Chrestiens qui sont sous la Loy de grâce. Mais est-ce ainsi qu'ils osent abolir la Loy de Dieu éternelle, touchant d'aimer le prochain? Pourra-on trouver une telle différence en toute l'Escriture, et non plustost le contraire : asçavoir plusieurs commandemens qui nous enjoignent estroitement d'aimer nos ennemis ? Car qu'est-ce que veut dire cela, que nous devons repaistre nostre ennemi quand jl aura faim? que nous devons redresser en la voye son bœuf et son asne quand ils seront esgarez? et que nous les devons relever s'ils sont tombez sous quelques fardeaux ' ? Ferons-nous bien aux bestes de nos ennemis en leur faveur, en ne portant nulle amour à iceux? Quoy? n'est-ce pas une parole éternelle de Dieu, qu'à luy seul appartient la vengence, et qu'il rendra à un chacun ce qui luy appartient? Ce qui est dit plus expressément en un autre lieu, Tu ne chercheras point vengence, et ne te souviendras point des injures que t'auront fait tes prochains2. Ou qu'ils effacent ces articles de la Loy, ou qu'ils confessent qu'il a voulu estre Législateur en commandant cela, et non point un Conseiller, comme ils songent.

57 D'avantage, que veulent dire ces paroles, qu'ils ont dépravées par une sotte glose? Aimez vos ennemis , dit nostre Seigneur : faites bien à ceux qui vous hayssent : priez pour ceux qui vous persécutent : dites bien de ceux qui vous détractent, afin que vous soyez enfans de vostre Père qui est au ciel3, Qui est-ce qui ne pourra conclurre avec Chrysostome, que d'une cause si nécessaire il appert que ce ne sont point exhortations, niais préceptes4. Qu'est-ce qu'il nous reste plus, si nostre Seigneur nous efface du nombre de ses enfans? Selon l'opinion de ces Rabbins, il n'y aura que les Moines qui soyent enfans de Dieu, qui osent invoquer Dieu pour leur Père. Que de-

{) Prov. XXV, 21 ; Ex. XXIII, 4.

2) Dent. XXXII, 35; Lév. XIX, 18.

4) Lib. De compunctione tordis.

3) Mallh. V, 44.

viendra cependant l'Eglise? Par ceste raison elle sera renvoyée avec les Payens et Publîcains. Car nostre Seigneur dit conséquemment, Si vous aimez seulement vos amis, quelle grâce en altendez-vous? les Payens et Publicains en font bien autant1. Nous serons donc bien arrivez, d'avoir le tiltre de Chrestiens, et que l'héritage céleste nous soit osté. Sainct Augustin aussi use d'un argument qui n'est pas moins ferme : Quand le Seigneur, dit-il, défend de paillarder, il ne défend pas moins d'atloucher la femme de nostre ennemi que de nostre ami.

Quand il condamne le larrecin, il ne permet non plus de desrober le bien de nostre ennemi que de nostre ami 2. Or ces deux commandemens , de ne point desrober ne paillarder, sont réduits par sainct Paul à la reigle de dilection : mesmes il dit qu'ils sont contenus sous ceste sentence, Tu aimeras ton prochain comme toy-mesme 3. Pourtant il faut dire que sainct Paul soit mauvais expositeur de la Loy : ou de ces mots nous pouvons conclurre nécessairement, que Dieu nous commande d'aimer nos ennemis aussi bien que nos amis. Voylà que dit sainct Augustin. Pourtant telle manière de gens se monstrent bien estre enfans de Satan, quand ils rejettent ainsi hardiment le joug qui est commun à tous enfans de Dieu. Et de faict, je ne sçay si je me doy plus esmerveiller de leur bestise ou impudence , en ce qu'ils ont publié ceste doctrine : car il n'y a nul des anciens qui ne prononce sans doute, comme d'une chose résolue, que ce sont tous préceptes. Mesmes on voit bien que du temps de sainct Grégoire on n'en doutoit point : veu que sans en faire difficulté, il les conte pour préceptes. Mais voyons combien ils arguent follement : Ce seroit, disent-ils, un fardeau trop grief aux Chrestiens, comme s'il se pouvoit rien imaginer plus grief, que d'aimer Dieu de tout nostre cœur, de toute nostre âme, et de toutes nos forces. Au pris de ce commandement il n'y a rien qui ne soit facile, soit qu'il fale aimer nostre ennemi , soit qu'il fale nous

1) Matlh. V, 46, 47.

2) Lib. De doctrina ehristiana, cap. XXX.

3) Rom. XIII, 2.

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démettre de toute cupidité de vengence.

Certes tout ce qui en est en la Loy , jusques au moindre point, est haut, et. difficile à nostre imbécillité : il n'y a que Dieu seul par lequel nous cheminions vertueusement : qu'il donne de faire ce qu'il commande, et qu'il commande ce qu'il voudra. Ce qu'ils allèguent, que les Chrestiens sont sous la Loy de grâce, cela n'est point à dire qu'ils doyvent cheminer désordonnément comme à bride avallée :

mais c'est qu'ils sont insérez en Christ, par la grâce duquel ils sont libres de la malédiction de la Loy, et par l'Esprit duquel ils ont la Loy escrite en leurs cœurs. Sainct Paul appelle ceste grâce, Loy, improprement, voulant retenir la similitude qu'il avoit prinse, accomparant l'une avec l'autre : ces folastres, sans propos prenent un grand mystère en ce mot de Loy.

58 II y a autant de propos à ce qu'ils ont dit du péché véniel : appelans Péché véniel, tant l'impiété cachée contre Dieu, laquelle contrevient à la première table de la Loy, comme la transgression évidente du dernier commandement. Car ceste est leur définition, que péché véniel est cupidité mauvaise sans consentement délibéré, laquelle ne repose point long temps dedans le cœur. Or je dy au contraire, que nulle mauvaise cupidité ne peut entrer dedans le cœur, sinon en défaut de ce qui est requis en la Loy. Il nous est défendu d'avoir des dieux estranges. Quand l'âme tentée de desfiance regarde çà et là et vacille, quand elle est esmeue de chercher sa béatitude ailleurs qu'en Dieu, d'où vienent ces mouvemens, quelque légers qu'ils soyent, sinon qu'il y a quelque chose vuide en l'âme pour recevoir telles tentations? Et afin qu'il ne fale point longuement argumenter, il nous est commandé d'aimer Dieu de tout nostre cœur et de toute nostre âme et de toute nostre pensée. Parquoy si toutes les forces et parties de l'âme ne sont appliquées à l'amour de Dieu, nous déclinons de l'obéissance de la Loy. Car quand les tentations qui sont ennemies et contraires au règne de Dieu, ont quelque vigueur à nous esbranler, ou mettre le moindre empeschement du monde en nos-

tre pensée, à ce que Dieu ne soit entièrement obéy, et sa volonté observée sans aucun contredit, c'est signe que son règne n'est pas bien confermé en nostre conscience. Or nous avons monstre que le dernier commandement se réfère proprement à cela. Y a-il doncques quelque mauvais désir qui nous ait picqué le cœur ? Desjà nous sommes tenus coulpables de concupiscence, et par conséquent transgressées de la Loy : car le Seigneur non-seulement a défendu de délibérer et machiner ce qui est au détriment du prochain, mais aussi d'estre stimulé ou enflambé d'aucune concupiscence. Or où il y a'transgression de la Loy, là est apprestée malédiction de Dieu. Il ne faut point doncques que nous exemptions de condamnation de mort les moindres concupiscences qui puissent estre. Quand il est question d'estimer les péchez , dit sainct Augustin, n'apportons point de fausses balances pour poiser ce que nous voulons, et selon que bon nous semble à nostre fantasie, en disant, Cela est pesant, Cela est léger : mais apportons la balance des Escritures, comme des thrésors du Seigneur : et pesons en icelle pour sçavoir ce qui est le plus pesant ou le plus léger : ou plustost ne pesons point, mais tenons-nous au poids que Dieu en aura fait1. Et qu'est-ce qu'en dit l'Escriture? Certes sainct Paul en nommant le péché Gage de mort2, monstre bien que ceste sotte distinction luy a esté incognue. Et de faict, puisque desjà nous ne sommes que trop enclins à hypocrisie, il n'estoit jà mestier d'attiser le feu, ou bien nous faire croupir en nos ordures en amadouant nostre paresse. 59 Je voudroye que telles gens réputassent que c'est que veut dire ceste parole de Christ, que celuy qui aura transgressé l'un des plus petiscommandemens, et aura ainsi enseigné les hommes ne sera en .nulle estime au royaume des cieux3. Ne sont-ils pas de ce nombre-là, quand ils osent tellement exténuer la transgression de la Loy , comme si elle n'estoit pas digne de mort? Mais ils devoyent considérer non pas seulement ce

1) De Bapt., eontr. Donatisl., lih. II, cap. VI.

2) Rom. VI, 23. 3) Matlh. V, 19.

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