‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 290 sur 335 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Que combien que Christ ait enté cognu des Juifs sous la Loy, toutesfois il n'a point esté plenement révélé que par l'Evangile.

1 Puis que Dieu anciennement n'a pas institué les sacrifices et purgalions, pour donner un tesmoignage frustratoire aux Juifs qu'il leur estoit Père, mesmes qu'il ne les a pas en vain dédiez à soy pour peuple esleu : il n'y a doute qu'il ne se soit donné à cognoistre à eux en la mesme image en laquelle il nous apparoist aujourd'huy avec plene clairté. Parquoy Malachie après avoir exhorté les Juifs d'estre attentifs à la Loy de Moyse, et à la suyvre constamment (pource que tantost après sa mort il devoit advenir une interruption au cours des Prophéties), il dit que s'ils ne défaillent point, le Soleil de justice leur sera envoyé et se lèvera bien tost3. En quoy il signifie que l'usage de la Loy estoit de les entretenir en l'attente de Christ, duquel la venue estoit prochaine : ce pendant qu'il faloit espérer plus de clairté de luy. Pour ceste raison sainct Pierre dit que les Prophètes ont cherché songneusement, et se sont enquis du salut qui nous est aujourd'huy mani-

1) Eièch. XVIII, 20.

3) Mal. IV, 2.

2) Rom. VI, 23.

festé en l'Evangile : et qu'il leur a esté révélé que ce n'estoit pas tant pour eux et pour leur siècle, que pour nous qu'ils travailloyent, en administrant les secrets qui nous sont aujourd'huy annoncez par l'Evangile l. Non pas que leur doctrine ait esté inutile au pedple ancien, ou bien qu'elle ne leur ait rien proufité à euxmesmes : mais pource qu'ils n'ont, pas jouy du thrésor lequel Dieu nous a envoyé par leur main. Car aujourd'huy la grâce de laquelle ils ont esté tesmoins nous est mise tout privément devant les yeux : et au lieu qu'ils en ont eu un petit goust, nous l'avons en beaucoup plus grande abondance. Pourtant combien que Christ dise qu'il a tesmoignage de Moyse, il ne laisse pas de magnifier la mesure de grâce en laquelle nous surmontons les Juifs2, car en parlant à ses disciples, Bien heureux, dit-il, sont les yeux qui voyent ce que vous voyez, et les aureilles bien heureuses qui oyent ce que vous oyez, Plusieurs Roys et Prophètes l'ont

i) 1 Pierre 1, 10-12.

2) Jean V, 46.

désiré et ne l'ont point obtenu l. Ce n'est pas une petite louange de la révélation qui nous est donnée en l'Evangile, en ce que Dieu nous a préférez aux saincts Pères, lesquels ont esté si excellens en saincteté et toutes vertus. Et à eeste sentence ne répugne pas l'autre passage, où il est dit qu'Abraham a veu le jour de Christ, et s'en est esjouy 3. Car combien que le regard de ce qui estoit encores lointain ait esté d'autant plus obscur, toutesfois rien neluy a défailli pour avoir certitude à bien espérer, dont est procédée ceste joye laquelle a tousjours accompagné ce sainct patriarche jusques à la mort. Ceste sentence aussi de Jehan- Baptiste, asçavoir que nul n'a jamais veu Dieu, mais que le Fils qui est au sein du Père nous l'a raconté 3, n'exclud point ceux qui estoyent trespassez au paravant de l'intelligence et clairté laquelle nous reluit en la personne de Jésus-Christ : mais en accomparant leur condition à la nostre, nous monstre que les mystères lesquels ils ont spéculez de loin en ombres obscures , nous sont manifestez à veued'œil : comme l'autheurdel'Epistre aux Hébrieux l'explique trèsbien, c'est asçavoir disant que Dieu a parlé jadis en plusieurs sortes et diverses manières par ses Prophètes : mais finalement en ces derniers temps par son Fils4. Combien doncques que ce Fils unique, lequel nous est aujourd'huy la splendeur de la gloire et vive pourtraiture de l'hyposlase du Père, ait esté cognu anciennement des Juifs qui estoyent son peuple, comme nous avons ailleurs allégué de sainct Paul qu'il a esté le conducteur du peuple en la rédemption d'Egypte : toutesfois ce que dit le mesme Apostre est aussi bien vray, c'est que Dieu, qui a commandé que la clairté sortist des ténèbres, nous esclaire par l'Evangile en nos cœurs, afin de nous faire contempler sa gloire en la face de Jésus-Christ5. Car quand il est apparu en ceste siene image, il s'est fait aucunement visible, au pris de ce qu'il s'estoit monstre comme de loing et en obscurelé. Et d'autant plus est vilene et détestable l'in-

1) Matth.XUI, 16; Luc X, 23.

3) Jean I, 13.

5) 2 Cor. IV, 6.

2) Jean VIII, 56.

4) Héb. I, 1.

gratitude de ceux qui demeurent comme aveugles en plein midi. Et pourtant sainct Paul dit que leurs entendemens sont obténébrez de Satan, pour ne point appercevoir la gloire de Christ laquelle luit en l'Evangile, sans qu'il y ait voile interposé pour empescher qu'elle ne soit toute patente.

2 Or je pren l'Evangile pour ceste claire manifestation de Jésus-Christ, qui a esté dé- 1 layée jusques à savenue. Je confesse bien, entant que l'Evangile est nommé par sainct Paul Doctrine de foy l, que toutes les promesses contenues en la Loy, de la rémission des péchez, par laquelle lés hommes soat réconciliez à Dieu, en sont estimées parties. Car sainct Paul oppose le mot de Foy à tous les tormens, frayeurs et angoisses dont une povre âme est oppressée, ce pendant qu'elle cherche salut en ses œuvres : dont il s'ensuit qu'en prenant généralement le nom d'Evangile, tous les tesmoignages que Dieu a jamais donnez de sa miséricorde et de sa faveur paternelle y sont comprins : mais je dy qu'il est appliqué par dignité spéciale à la publication de grâce, telle que nous l'avons en Jésus-Christ. Ce qui non-seulement est receu par usage commun , mais est fondé en l'authorité de Jésus Christ et de ses Apostres. Pour laquelle raison ceci luy est attribué comme propre, d'avoir presché l'Evangile du royaume de Dieu 2. Et sainct Marc use de ceste préface, S'ensuit l'Evangile de. Jésus-Christ3 : combien qu'il n'est jà besoin d'amasser passages pour prouver une chose si notoire. Jésus-Christ doncques à son advénement a produit et clairement mis en avant la vie et immortalité par l'Evangile 4. Ce sont les mots de sainct Paul : ausquels il n'entend pas que les Pères ayent esté plongez en ténèbres de mort, jusques à ce que le Fils de Dieu eust vestu nostre chair : mais il réserve ce privilège d'honneur à l'Evangile, que c'est une ambassade nouvelle et non accoustumée, par laquelle Dieu accomplit ce qu'il avoit promis, et nous représente évidemment la vérité de ses promesses. Car combien que les fidèles ayent tousjours expéri-

1) 1 Tim. IV, 6.

3) Marc 1, 1.

2) Mallh. IV, 11 ; IX, 35.

4) 2 Tim. I, 10.

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