LIVRE II, CHAPITRE IX
monté l'autre dire de sainet Paul estre véritable, c'est que toutes les promesses de Dieu sont Ouy et Amen en Jésus- Christ l, d'autant qu'elles ont esté seellées en leurs cœurs : toulesfois pource qu'il a accompli toutes les parties de nostre salut en sa chair, c'est à bon droict qu'une telle monstre de la chose présente a son tillre nouveau et singulier selon sa dignité. A quoy tend la sentence de Christ, quand il dit, Vous verrez d'oresenavant les cieux ouverts, et les Anges de Dieu monrans et descendans sur le Fils de l'homme2. Car combien qu'il regarde à la vision qui fut donnée au sainet patriarche Jacob, de l'eschelle sur laquelle Dieu estoit assis, si est-ce qu'il veut magnifier par ceste marque combien sa venue est précieuse et désirable, c'est qu'elle nous a ouvert le royaume des cieux pour nous y faire entrer privément. 3 Toutesfois qu'on se garde bien de la resverie diabolique de LServet, lequel voulant exalter la grandeur de la grâce de Christ, ou bien faisant semblant d'y tendre, abolit du tout les promesses, comme si elles avoyent prins fin avec les figures. Il prétend ceste couverture, que par l'Evangile l'accomplissement des promesses nous est apporté, comme s'il n'y avoit nulle distinction entre Jésus-Christ et nous. J'ai n'aguères adverti que Christ n'a rien obmis ne laissé derrière de tout ce qui estoit requis à la somme de nostre salut : mais c'est trop sottement argué, de dire que nous jouissons desjà des biens qu'il nous a acquis : comme si ce que dit sainet Paul estoit faux, que nostre salut est caché sous espérance3. Je confesse bien qu'en croyant en Jésus-Christ nous passons de mort à vie : mais il nous faut aussi de nostre costé retenir la sentence de sainet Jehan : combien que nous sçachions que nous sommes enfans de Dieu, toutesfois qu'il n'est pas encores apparu, jusques à ce que nous soyons faits semblables à luy, asçavoir, quand nous le verrons face à face tel qu'il est. Combien donequesque Jésus-Christ nous présente en l'Evangile une vraye etdroicte plénitude de tous biens spirituels, toutes-
4) 2 Cor. II, 20.
5) Rom. VIII, 24.
2) Jean I, 51.
fois la jouissance en est encore cachée sous la garde et comme sous le cachet d'espoir, jusques à ce qu'estans desveslus de nostre chair corruptible, nous soyons transfigurez en la gloire dé celuy qui nous précède en ordre. Cependant le sainet Esprit nous commande de nous reposer sur les promesses : l'authorité duquel doit bien rabatre tous les abboys de ce chien mastin. Car comme ledit sainet Paul, la crainte de Dieu a les promesses tant de la vie présente que de la vie à venir : pour laquelle raison il se glorifia d'estre Apostre de Christ selon la promesse de vie qui est en luy1. Et ailleurs il remonstre que nous avons les mesmes promesses qui anciennement ont esté données aux saincls Pères2. Brief, il constitue la somme de nostre salut en ceci, c'est que nous sommes seellez de l'Esprit de promesse : comme de faict nous ne possédons point Jésus-Christ, sinon en tant que nous le recevons et embrassons, estans revestus des promesses de l'Evangile. De là se fait qu'il habite en nos cœurs, et néantmoins nous sommes eslongnez de luy comme pèlerins, d'autant que nous cheminons en foy et non pas par veue 3. Et ces deux articles s'accordent bien : c'est que nous possédons en Jésus-Christ tout ce qui appartient à la perfection de la vie céleste, et néantmoins que la foy est une vision des choses qui ne. se voyent point4. Seulement il est à noter que la diversité de la Loy et de l'Evangile gist en la nature ou qualité des promesses, pource que l'Evangile nous monstre au doigt ce qui a esté anciennement figuré sous ombres obscures.
4 Par mesme moyen est aussi convaincu l'erreur de ceux qui en opposant la Loy à l'Evangile, n'ont autre regard qu'à la diversité qui est entre les mérites des œuvres et la bonté gratuite de Dieu par laquelle nous sommes justifiez. Je confesse bien que telle comparaison ne doit point estre rejettée, pource que sainet Paul souvent par le nom de la Loy entend la reigle de bien vivre que Dieu nous a baillée, et par laquelle il requiert
1) 1 Tim. IV, 8; 2 Tim. I, 1. 3) 2 Cor. V, 7.
2) 2 Cor. Vil, 4) Hcb. XI, 1.
INSTITUTION CHREST1ENNE.
et exige ce que nous luy devons, ne nous donnant nul espoir de salut, si nous ne luy obéissons en tout et par tout : et au contraire, nous menaçant de malédiction, si nous défaillons fant peu que ce soit. Il suit ce style voulant enseigner que nous ne plaisons à Dieu que de sa pure bonté, en tant qu'il nous répute justes nous pardonnant nos fautes, pource qu'autrement l'observation de la Loy, à laquelle le loyer est promis, ne se trouveroit en homme vivant. Parquoy sainct Paul use d'une façon de parler bien propre, faisant la justice de la Loy et de l'Evangile contraires l'une à l'autre. Mais l'Evangile n'est point tellement succédé à toute la Loy, qu'il ait apporté une façon plenement diverse de nous sauver : mais plustost pour asseurer et ratifier ce qui estoit là promis, et conjoindre le corps avec les ombres. Car Jésus-Christ en disant que la Loy et les Prophètes ont esté jusquesà Jehan1, n'entend pas que les Pères soyent demeurez plongez en la malédiction, laquelle tous ceux qui sont serfs de la Loy ne peuvent eschapper : mais qu'ils ont esté entretenus sous les rudimens, et ne sont point montez jusques à une instruction si haute comme elle est comprinse en l'Evangile.
Parquoy sainct Paul appelant l'Evangile, La puissance de Dieu en salut à tous croyans, adjouste qu'il a tesmoignage de la Loy et des Prophètes*. Et en la fin de la mesme Epistre, combien qu'il dise que c'est la publication du secret qui avoit esté caché de tout temps : pour mieux liquider son sens, il adjouste que ce mystère a esté manifesté par les Escritures des Prophètes. Dont nous avons à recueillir, quand il est fait mention de toute la Loy, que l'Evangile ne diffère d'icelle sinon au regard de la manifestation plus grande.
Au reste, d'autant que Jésus-Christ nous a desployé une affluence inestimable de grâce, non sans cause il est dit qu'à sa venue le royaume céleste de Dieu a esté dressé en terre.
5 Or Jean-Baptiste a esté interposé entre la Loy et l'Evangile, ayant comme une charge moyenne et prochaine de l'une et
1) Mattli. XI, 42 ; Luc XVI, !«. 2) Rom. I, 16.
de l'autre. Car combien qu'en nommant Jésus-Christ l'Agneau de Dieu et sacrifice pour effacer les péchez et nettoyer toutes macules, il aitcomprins la somme de l'Evangile, toutesfois pource qu'il n'a point expliqué ceste gloire et vertu incomparable qui s'est monstrée en la résurrection de Christ, voylà pourquoy il est fait inférieur aux Apostres. Car c'est ce qu'emportent les mots de Jésus- Christ, combien qu'entre tous ceux qui sont nais de femme Jehan-Baptiste soit le plus grand, que toutesfois celuy qui est moindre au royaume des cieux, est plus excellent que luy1. Car il n'est point là question de priser les personnes : mais après avoir préféré Jehan à tous les prophètes, il exalte l'Evangile en degré souverain, et le nomme à sa façon commune, Royaume des cieux. Quant à ce que Jehan respondit aux messagers des Scribes, qu'il n'estoit seulement qu'une voixs, comme se mettant au-dessous des prophètes : ce n'estoit point par humilité feinte, mais il entendoit que Dieu ne luy avoit point commis quelque message particulier, mais seulement qu'il faisoit office de héraut, pour faire place au grand Roy, et préparer le peuple aie recevoir: selon qu'il avoit esté prédit par Malachie, Voyci, j'envoye Elie mon Prophète devant que le grand jour du Seigneur et terrible viene3. Et de faict, en tout le cours de sa prédication il n'a fait autre chose que d'apprester des disciples à Christ, comme il prouve par Isaie que ceste charge luy a esté commise d'enhaut. C'est aussi en ce sens qu'il a esté nommé par Jésus-Christ, Une lampe ardente et luisante4: pource que la plene clairté du jour n'estoit point encores venue.
Toutesfois cela n'empesche qu'il ne soit nombre et tenu entre les prescheurs de l'Evangile : comme de faict il a usé du mesme Baptesme lequel depuis a esté commis aux Apostres. Mais ce qu'il a commencé n'a pas esté accomply jusques à ce que le Fils de Dieu estant levé en la majesté de son empire, a donné un cours plus libre, et plus grand advancement à ses Apostres.
l)Malth. XI. 11.
3) Mal. IV, 5.
2) Jean I, 23.
4) Jean V, 35.